Tu seras écrivain mon fils
Cet «essai» se veut drôle et décalé, dès la bio de l'auteur en ouverture du livre présentant son activité romanesque et critique essentielle qui n'est sans doute pas pour rien dans «le déclenchement des printemps arabes», tant la vision de l'auteur, «lucide», grave et «désenchantée» (je cite dans le désordre), a marqué les esprits et ébranlé «pouvoirs politiques et économiques».
Bon.
La quatrième de couverture est un autre warning : «François Bégaudeau. Parce que l'écrivain est un être exceptionnel à l'existence exceptionnelle». Le tout en majuscules pour que tout un chacun, même myope, perçoive le second degré. Le titre, clin d'œil à Kipling.
Pourquoi pas.
Jusque là, un exercice potache, celui d'un «démagogue professionnel» autoproclamé. Mais pour que l'ironie fonctionne, il faudrait un réel décalage, une distance où la critique pourrait poindre, le sens et le second degré apparaître. Musso est un vrai écrivain, Jamais sans ma fille, parce que c'est un texte émouvant, un bon livre : autant d'affirmations trop énormes pour être honnêtes, évidemment. Fustiger, moquer, prendre le milieu et les réseaux à leur propre piège, renvoyer un système médiatique à ses gloires éphémères et les lecteurs à leurs contradictions. Mais que reste-t-il, une fois ces évidences énoncées? Un tissu de phrases dispensables : «Rien qu'en France, 1324 prix littéraires ont été attribués en 2010. Encore quelques années d'inflation comme ça et les prix n'auront plus aucun prix (jeu de mots)». La parenthèse est de Bégaudeau qui souligne aussi ses autres effets de style, «rien qu'un désert culturel dans lequel il fait grand soif (métaphore filée)». Le poussif, figure littéraire ?
Une étrange manière, surtout, prendre ses lecteurs pour des demeurés et de mettre des étoiles (avec index final) pour mal-comprenants : «un milieu en papier, comme on disait jadis de certain tigre*». Tigre ? Passage éclair de la page 106 à la page 123 où Bégaudeau raccourcit la notice wikipedia : «Le tigre de papier est la traduction littérale de l'expression chinoise "zhǐ lǎohǔ" (紙老虎), désignant une chose apparemment menaçante, mais en réalité inoffensive». Ce n'est pas du plagiat puisqu'il a viré les idéogrammes et changé un ou deux mots : «L'expression tigre de papier est traduite d'une expression chinoise qui désigne une chose apparemment menaçante mais en réalité inoffensive»...
Du dispensable, on passe au surréaliste : «Un écrivain mort est toujours meilleur qu'un écrivain vivant. Jusqu'à il y a deux ans, Julien Gracq était inférieur à Guy des Cars». ???
Reste, en tout début de livre, une mise au point : il est de vrais écrivains et des faux. Révolutionnaire ! Merci François Bégaudeau de nous éclairer. «Par définition le faux écrivain est nombreux». Le vrai, lui, se reconnait au fait qu'il vit pour écrire (et écrit rarement au point d'en vivre). «Il y a trois génies par siècle». Autant dire, que c'est déjà fini, pour ceux nés avant 2000. Comme Bégaudeau, l'auteur de ce bréviaire en idées reçues et mal cousues, à un peu plus d'un euro la page. Être ou avoir, pose l'un des «chapitres» de ce «livre». Ni l'un ni l'autre, pamphlet en papier comme on disait jadis de certain tigre, «une chose apparemment menaçante mais en réalité inoffensive».
François Bégaudeau, Tu seras écrivain mon fils, Éditions Bréal, 128 p., 14€90
(illustration de chapo extraite de la couverture du précédent "essai" de François Bégaudeau, AntiManuel de littérature).
