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UMP, un cas d'école : où vont-ils chercher tout ça ?

« Dans la cour de récréation, je ne peux plus les tenir. Depuis quelques jours, le petit Jean-François C. a maille à partir avec le jeune François F. Entre les deux, les relations ont toujours été tendues. Pour ne pas dire difficiles. Mais là, on est arrivé à un point de non-retour ».

 

 

Celui qui parle ainsi, c’est Monsieur Galuchet, instituteur de primaire ; il s’adresse à Madame Poinsard, la Directrice de l'école. Il lui dit toute sa déception. Pour le jeune professeur des écoles qui attend patiemment depuis qu’il a passé le concours d’avoir ses quarante-deux annuités pour jouir d’une retraite méritée, c’est un triste constat d’échec. Pour la Directrice, qui a pourtant connu les horreurs de la guerre (elle était en poste dans le Larzac dans les années 70-80) c’est à n’en pas douter une épreuve que lui envoie elle ne sait quel destin farceur à une semaine de la visite de Monsieur Desneufs, l’inspecteur d’Académie. Elle sourit. Il s’appelle Jean-Pierre par ailleurs et possède un charme de présentateur de télévision qui la trouble quelque peu.

Aujourd’hui, Monsieur Galuchet et Madame Poinsard ont du pain sur la planche. L’école connaît une crise majeure. Pas une de ces algarades de préau qui s’achève aussi vite qu’elle a débuté. Non. Une vraie situation bien épineuse qui les dépasse. Une de celles dont on ne peut dire si elle prendra fin et quand ce sera le cas, on sait d’ores et déjà que rien ne sera plus comme avant.

Tout a commencé au moment de l’élection du délégué de classe de CP-CM2, une classe mixte comme il en existe souvent dans les écoles qui regroupent les enfants des hameaux alentours dans les déserts éducatifs régionaux. Une classe difficile aux dires de Madame Bétagnière, l’institutrice de Maternelle grande section qui a eu le petit François et qui a eu tôt fait de comprendre que la personnalité déjà bien affirmée de Jean-François. ne pourrait que provoquer des frictions. Et pire peut-être en n’y prenant pas garde.

Monsieur Galuchet avait pourtant cru que ce serait une bonne idée de laisser les élèves organiser les élections du délégué de classe, avec un scrutin uninominal à un tour. Comme chez les grands. « Enfin, les adultes », s’était empressé de préciser le jeune maître. Parce qu’au collège, le délégué de classe est désigné au mérite par les professeurs depuis l’an dernier, ça simplifie grandement les choses : le choix d’un candidat unique a été préféré aux atermoiements d’un vote à l’issue incertaine. « Rappelez vous il y a quatre ans quand il a fallu élire le président du conseil de classe… ça ne s’est pas passé tout seul ».

Ça partait donc d’une bonne intention, les enfants ont eu la possibilité de se proposer en toute liberté, il y eut plusieurs bonnes volontés. Mais on ne sait trop comment, ils se sont retrouvés deux en bout de course le jour du scrutin. Ils s’étaient même trouvé un nom, l’Union de ceux qui jouent à la Marelle sous le Préau. Fait bizarre, François et Jean-François disaient l’un et l’autre appartenir à cette UMP.

Monsieur Galuchet avait eu l’idée de tout faire organiser par les élèves eux-mêmes. Il est allé de surprises en surprises. Et jusqu’au bout. Les plus petits se sont rassemblés autour de Jean-François C., tandis que les plus vieux se sont rangés derrière François F., connu pour son sérieux. Un peu trop d’ailleurs à son avis, François F. est un élève posé, sage, respectueux (à part lui il le trouvait ennuyeux comme les premiers Musso).

Deux véritables clans se sont alors formés, des bandes littéralement. Les uns supportant François et sa position de premier de la classe et les autres encourageant le jeune Jean-François et son franc-parler. Parce que ce dernier, malgré son jeune âge, n’a pas la langue dans sa poche. Du jour où il a décidé de se présenter à l’élection il n’a eu de cesse de le répéter : « j’y pense tous les matins en me brossant les dents » C’en était même rasoir à force pour être honnête.

Jean-François C. a profité de toutes les récrés, de tous les repas à la cantine, de toutes les sorties scolaires. Il a même contacté les enfants du village d’à côté, pour la plupart déjà au collège voire au lycée. Il se réclamait sans cesse d’un ancien élève, le petit Nico Lahesse, qui avait profondément marqué l’école de son passage. Il est vrai que celui-ci avait réussi à se mettre tout le corps enseignant à dos, jusqu’aux agents de service, jusqu’aux élèves qui avaient voté pour lui… Il ne s’arrêtait jamais, toujours en mouvement, presque agité de tics nerveux, il répétait en gesticulant « gardez-moi, gardez-moi ! Je veux redoubler ! Vous avez besoin de moi. Sans moi, l’école sera livrée à elle-même, il faut reconstruire la barrière de la cour pour que les étrangers ne puissent pas rentrer, il faut revenir au port de l’uniforme » (il avait été très marqué par la leçon sur l’école au temps de Jules Ferry et voulait même donner des bons points à ceux qui dénonçaient leurs petits camarades). Il avait même organisé un débat sur l’identité locale, stigmatisant les différences entre les élèves venant de l’autre côté de la rivière qui coupe la ville en deux. Il proposait même de les renvoyer chez eux par bateau. François F. a trouvé cela un peu extrême et maladroit. Jean-François, lui, disait que Nico disait tout haut ce que lui pensait tout bas.

Jean-François C. en appelait donc à Nico Lahesse. Mais il n’était pas le seul. François également. Mais en modérant ses propos. Il ne reprenait pas mot pour mot les paroles de Nico Lahesse mais parlait de tout ce qu’il avait fait pour l’école, il parlait avec des mots forts, avec emphase, des décisions prises et de l’héritage laissé. Même si la caisse des écoles n’avait pas connu pareil découvert et que la Directrice avait été obligée de faire un prêt à la banque.

Et puis il y a eu l’affaire du pain au chocolat.

Quelques semaines avant l’élection, Jean-François C. est arrivé en classe la mine sombre. Il a réuni ses partisans et a demandé aux CE1 et aux CE2 de venir devant les toilettes au fond de la cour de l’école. Il est monté sur une cagette, il a commencé à parler : « vous n’en avez pas assez de vous faire voler votre pain au chocolat à la sortie de l’école parce que les élèves du village de l’autre côté de la rivière n’ont pas de boulangerie. Ça ne m’est pas réellement arrivé, mais je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un à qui c’est arrivé. Je vous propose de voter pour moi afin que cela ne vous arrive pas ». Monsieur Galuchet a entendu alors une clameur s’élever en même temps que le vent tournait et ramenait une odeur nauséabonde depuis les WC. Il fallait vraiment appeler le plombier s’était-il alors dit, ça devenait vraiment insupportable. Pestilentiel même.

Le jour du scrutin, rien ne s’est passé comme il l’aurait souhaité. Vraiment rien. Les enfants avaient certes tout prévu, des urnes en carton aux isoloirs fabriqués avec les paravents utilisés pour la sieste des maternelles première année. Les équipes de chaque candidat ont décidé qu’il y aurait plusieurs endroits pour voter : aux quatre coins de l’école, le hall, le gymnase, les toilettes de la cour au sud (réparées depuis). On avait même la possibilité de voter de chez soi pour ceux qui étaient malades. Une épidémie de gastro sévissait depuis une semaine. Ça a pris une journée entière, le vote le comptage et le recomptage des bulletins. Ça s’est fini tard dans la soirée. On a dû demander aux parents qui attendaient la fin de la classe avec impatience de revenir chercher leurs bambins plus tard. Les deux candidats étaient au coude à coude, le vote serré. Et chaque camp a revendiqué la victoire. On a parlé de triche. On a retrouvé des chaussettes remplies de papiers au nom de Jean-François C. dans une urne. Dans les toilettes on a trouvé une feuille d’émargement avec plus de signatures qu’il n’y a d’élèves dans l’école. On a même vu quelqu’un (qui soutenait François) tenter d’enfouir des bulletins du candidat adverse dans la caisse des vêtements oubliés. Tout au fond.

Le lendemain, aucun vainqueur n’est sorti des urnes. Jean-François C. a commencé à dire qu’il avait gagné parce que Madame Poinsard avait compté 98 voix de plus en sa faveur. François, lui, a dit qu’il avait gagné parce que l’on avait oublié de comptabiliser les votes par correspondance que personne n’a voulu ouvrir de peur d’attraper la tourista. Jean-François a dit que ça ne comptait pas. Que le vote était fini. Et puis c’est tout. Qu’il n’était pas question qu’on lui vole sa victoire. Que les élèves l’avaient choisi lui, parce qu’il représentait les petits alors que François était le candidat des grands qui font rien qu’à les embêter à la sortie.

Monsieur Galuchet a bien pensé à faire appel à Nico Lahesse mais celui-ci passait justement en conseil de discipline ce jour-là. Une vieille histoire de visites répétées chez le surveillant général, Monsieur d’Alternateur qui l’aurait peut-être aidé à gagner il y a cinq ans.

François F. déclara ensuite qu’en fait il ne voulait plus être élu, mais que quand même il fallait recompter pour montrer que c’était bien lui et pas un autre qui avait gagné. Sans délégué, la classe commença à penser que c’en était fini de la belle Union pour jouer à la Marelle sous le Préau. Certains sont même allés rejoindre l’UDI, l’Union de ceux qui Dorment à l’Internat.

Madame Poinsard pensa alors à demander à Alain-Jules P., le tout premier délégué de classe qui depuis avait fait carrière dans le vin de table. Celui-ci accepta. Contre toute attente. Tout en donnant un ultimatum : sans réponse avant 20 heures, il n’y serait pour personne parce qu’il ne voulait surtout pas manquer Plus belle la vie à la télé.

Les choses ne se sont pas améliorées pour autant. Jean-François a dit qu’Alain-Jules P. n’avait qu’un rôle mineur et qu’il fallait une commission composée d’élèves de sa classe à lui et qu’il n’avait rien à obtenir d’un ancien délégué qui n’avait jamais osé prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre. François F. quant à lui, a redit à toutes et tous qu’il fallait revoter et qu’il n’excluait pas de faire scission et créer l'UDF, l'Union Derrière François...

Le week-end est arrivé, Monsieur Galuchet, pas fâché de voir enfin cette drôle de semaine s’achever enfin, est rentré chez lui. Madame Poinsard est allée dîner avec l’Inspecteur d’Académie Desneufs. Ils ont parlé de choses et d’autres. Et sont arrivés à la conclusion que les enfants ne savent vraiment pas quoi inventer pour se compliquer la vie. Mais surtout, ils se demandaient : « où vont-ils chercher tout ça ? »

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