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Recherche: quand la précarité touche les Bac+8

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Ils ont travaillé dur pendant des années pour acquérir une qualification de très haut niveau à l'université. Pourtant, leur avenir est loin d'être assuré. De vacations en CDD, les jeunes chercheurs peinent à trouver leur place dans l'enseignement supérieur. Rencontre avec ces intellectuels picards, passionnés mais précaires.

Géraldine souhaite rester anonyme. Non pas par crainte d'éventuels reproches de l'Université de Picardie Jules-Verne (UPJV) mais pour ne pas décourager ses propres étudiants.

Titulaire d'un doctorat en sciences politiques, Géraldine enseigne à des étudiants de master (bac+4 ou 5) qui se destinent pour partie à la recherche. À chaque cours, elle tente de les motiver, de leur donner toutes les armes pour réussir dans un monde de la recherche qu'elle connaît particulièrement bien et dont elle dépeint un tableau plutôt sombre.

Géraldine a fini sa thèse en septembre 2011, après six ans de travail acharné. Et sans allocation de recherche. «Les quatre premières années, j'étais contractuelle [elle donnait des cours à l'université, ndlr] mais c'était payé au lance-pierre et les versements étaient irréguliers, il fallait parfois attendre un an avant de recevoir sa paye.» Impossible d'en vivre. Alors elle cumule d'autres emplois, tantôt serveuse, tantôt vendeuse ou encore femme de ménage.

Parcours du combattant

Au bout de quatre ans, elle décroche un mi-temps d'Attachée temporaire d'enseignement et de recherche (Ater), un contrat d'un an renouvelable une seule fois. Elle touche ainsi 1110 euros par mois pour faire le même métier que les enseignants chercheurs titulaires. Elle lâche ses petits jobs et se consacre à l'écriture de sa thèse. Cela dure deux ans.

À l'automne 2011, elle obtient brillamment son doctorat, mention très honorable et félicitations du jury. Mais pour prétendre à un poste dans la recherche, le parcours est encore loin d'être terminé.

Géraldine, connaît d'abord une courte période de chômage qui l'oblige, à presque 30 ans, à demander l'aide financière de ses parents. Heureusement, sa situation évolue vite et elle obtient un contrat post-doctoral de deux ans, un CDD, financé par la Région.

Les «post-doc» sont de plus en plus rares, selon la jeune chercheuse. «J'ai eu de la chance, mon responsable de projet à l'habitude de porter ces projets auprès de la Région.» Car la valeur même du projet de recherche ne suffit pas forcément à convaincre: «Il faut que le projet soit adossé à un responsable qui a une position reconnue institutionnellement.» Une affaire de réseau. 

Depuis un an, Géraldine est financée pour mener son enquête. Mais dans douze mois, le CDD prendra fin. Alors elle cherche activement un poste de maître de conférence (enseignant chercheur à l'université).

«J'arrête de travailler entre 11h le samedi et 9h le dimanche.»

Pour candidater, un doctorat ne suffit pas. Il faut d'abord passer par la case «qualification», une sorte de certification délivrée par le Conseil national des universités (CNU). «Pour être qualifiée, il faut bien sûr une bonne thèse mais aussi des activités hors thèse particulièrement denses», explique Géraldine qui a réussi à obtenir une double qualification en sociologie et en sciences politiques.

«J'ai un emploi du temps surchargé: il faut publier des articles dans des revues spécialisées, organiser des séminaires, rendre visible sa thèse, se faire connaître.» En parallèle, elle donne à nouveau des cours à l'université en tant que contractuelle. Parce qu'elle aime enseigner mais aussi «pour favoriser un recrutement éventuel».

Résultat: des semaines de travail à rallonge où le temps de repos se compte en heures : «J'arrête de travailler entre 11 heures le samedi et 9 heures le dimanche.»

«Aucune idée de ce que je vais devenir»

Chaque année, au printemps, les universités publient le nombre de postes de maîtres de conférence à pourvoir. Des postes peu nombreux mais également très spécialisés. Il ne suffit pas d'avoir une qualification en sociologie pour correspondre à un poste d'enseignant chercheur en sociologie : «Les postes sont profilés et correspondent à différentes branches de la discipline.»

En mai 2012, Géraldine a postulé dans sept universités différentes. Elle n'a été auditionnée qu'à l'UPJV. Une audition qu'elle qualifie d'ailleurs de «courtoise», puisque le poste ne correspondait pas à son profil.

Au cours de l'année, elle a retenté sa chance trois fois. Aucune audition ne lui a été proposée. En dépit de sa double qualification et des félicitations du jury. «Les modalités de recrutement sont loin d'être transparentes. Les universités privilégient souvent le recrutement local.»

Géraldine se donne encore un an ou deux pour décrocher un poste de maître de conférence ou un poste au CNRS. «Je n'ai actuellement aucune idée de ce que je vais devenir.» Et une forme de lassitude commence à poindre.

De la fatigue liée aux sacrifices consentis depuis plus de sept ans, à ce travail qui empiète sur le temps et l'espace privés, et puis de la désillusion. «J'ai beaucoup donné à cette institution que je respecte énormément. Mais elle m'a déçue, son fonctionnement est proche de ce que l'on peut trouver dans le privé. Aujourd'hui, ce dont j'ai le plus peur, c'est de perdre ma capacité d'investissement, mon énergie.»

«Dans neuf mois, je peux me retrouver au chômage»

Mathieu Hainselin termine tout juste son doctorat en neuropsychologie. C'est même l'ultime ligne droite pour lui. Dans trois jours, il soutiendra sa thèse devant jury. Il s'estime chanceux. «J'ai été financé pour mon doctorat, j'avais même le choix entre deux financements, l'un venant du ministère, l'autre de la Région. Un grand luxe!»

Si cela a bien fonctionné pour lui jusqu'alors, c'est bien sûr grâce à son travail mais aussi «parce que j'ai un gros laboratoire derrière moi». Amiénois d'origine et travaillant en tant qu'Ater au sein de l'UPJV, Mathieu Hainselin dépend d'un laboratoire de l'université de Caen. Un labo de grande envergure, particulièrement reconnu dans son domaine. «J'ai été très bien encadré, les conditions étaient idéales pour faire le boulot. Quand l'unité de recherche est plus petite, c'est plus difficile.»

Son contrat d'Ater à Amiens se termine en août. Il sait parfaitement ce qui l'attend après. Faire qualifier sa thèse, tenter d'obtenir un poste, etc. «Dans neuf mois, je peux me retrouver au chômage, explique-t-il, c'est stressant, c'est angoissant, mais c'est le cas de tout le monde dans les écoles doctorales.» Une situation plus incertaine que celle de ses copains de collège: «Quand je les revois, ils sont plombiers, couvreurs, ils ont du boulot. Moi je n'étais pas doué de mes mains, il fallait que je réussisse à l'école.»

Mathieu Hainselin est avant tout un passionné : «Que ce soit le côté clinique avec les patients, la recherche ou l'enseignement, ces trois volets de la psychologie me plaisent.» Déjà titulaire d'un master professionnel, il sait qu'il pourra exercer d'autres métiers que la recherche. Devenir psychologue par exemple. Une position qui rend la précarité «moins anxiogène».

Son objectif, c'est de trouver un poste à Amiens. «Il y a plein de choses à développer ici en matière de neuropsychologie. Mais après, c'est une question de financements...»

Un collectif pour protéger les doctorants de l'UPJV

Juliette Soissons a 30 ans et terminera sa thèse d'ici vingt-quatre mois. «J'attends un bébé. C'est un choix, si tu attends d'avoir un poste pour en faire un, tu peux attendre tes 40 ans. Dans l'enseignement supérieur et la recherche tu peux rester précaire pendant quinze ans.»

Elle est spécialisée en sociologie des professions, sa thèse porte sur les travailleurs sociaux en milieu pénitentiaire. Après trois ans où elle a pu toucher une allocation de recherche et un an de contrat Ater, elle est actuellement inscrite à Pôle emploi et touchera des indemnités pendant deux ans. Le temps de finir sa thèse – et de mettre au monde son enfant.

Il y a trois ans, Juliette Soissons a participé à la création d'un collectif de doctorants à Amiens. Un collectif qui s'était constitué à l'occasion des élections des représentants au conseil d'administration de l'école doctorale. «Depuis la LRU [loi relative à l'autonomie des universités, ndlr], les présidents d'université ont les pleins pouvoirs, il y avait donc des batailles à mener localement notamment sur la durée autorisée de la thèse, sur les frais d'inscription, sur le nombre d'allocations...»

Une expérience qui n'a pas porté ses fruits : «On n'a presque rien gagné, hormis davantage de transparence dans le fonctionnement de l'école doctorale.» Aujourd'hui ce collectif n'existe plus. «On tentait d'organiser des réunions mais les doctorants ne venaient plus, ils travaillaient. Les doctorants travaillent tout le temps.»

De nouvelles élections sont prévues en décembre. Et pour la première fois, elles concerneront Amiens et Reims en même temps. Car dans le cadre de la création du Pôle de recherche et d'enseignement supérieur (Pres), les écoles doctorales des deux universités sont appelées à se rapprocher.

Peu d'améliorations à l'horizon

Depuis hier et jusqu'à ce soir se tiennent nationalement les Assises de l'enseignement supérieur et de la recherche. Que peuvent en attendre les doctorants? Pas grand-chose, à en croire Fabrice Guilbaud, secrétaire adjoint du Snesup, le syndicat enseignant à l'UPJV. Pourtant, vendredi dernier, la ministre de tutelle a annoncé un plan de résorption de la précarité dans l'enseignement supérieur.

Ainsi l'année prochaine, près de 2000 personnels d'universités devraient être titularisés. «Cette annonce est encore largement insuffisante, regrette Fabrice Guilbaud, notamment parce qu'elle n'est pas clairement assortie de perspectives chiffrées à moyen-terme.» La revendication principale du Snesup et des différents mouvements sociaux (voir la pétition qui réclame du changement pour les précaires) qui sont advenus dans l'enseignement supérieur ces dernière années est la mise en œuvre d'un plan pluriannuel de résorption de la précarité.

Ouvriers et techniciens également précaires

Pour le syndicaliste, «entre les 9800 (8400 dans les universités et 1400 dans les organismes de recherche) postes précaires recensés et "assurant des fonctions durables" et les 2000 ouverts cette année 2013, il y a un écart très important.»

Mais surtout, la mesure n'est pas applicable aux docteurs et ingénieurs de recherche. «Cette annonce des 2000 postes ne concerne donc pas les nombreux post-doctorants précaires des laboratoires qui sont actuellement les plus mobilisés.»

Il est vrai qu'au sein des universités et organismes de recherche, ce sont les personnels administratifs, ouvriers et techniciens (on parle de personnels Biatoss) qui sont les plus nombreux à être en situation précaire. À l'UPJV, les Biatoss précaires seraient 290 sur un effectif total de 940 équivalent temps plein (ETP), selon les chiffres donnés par le Snesup. Et les chercheurs précaires seraient quant à eux 175 sur un effectif total de 1375 enseignants chercheurs à l'UPJV.

Comment en finir avec le précariat? Pour Fabrice Guilbaud, il faudrait déjà faire une meilleure utilisation des moyens déjà existants. En se penchant notamment sur le crédit impôt recherche qui, selon l'enseignant, est loin d'avoir montré son efficacité.


 

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