Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

à propos de l'article de Sylvie Zucca

 

 

Comment ne pas soutenir votre parole mais comment aussi ne pas désespérer avec vous de ce qui m’apparaît comme un impossible changement de point de vue sur l’homme au travail, sur cette « ressource humaine », objet du sadisme, de l’agressivité, du réductionnisme, conséquences directes du renoncement à la prise en compte d’une complexité qui dérange, qui bouscule les préjugés, les conformismes, qui ne s’accorde pas aux moules des formateurs de profil, aux protocoles des « technologies » de la relation et de la communication.

Le travail est le théâtre pour de nombreux salariés de rapports de force qu’ils contribuent parfois à établir et à entretenir pour en souffrir et adresser leur plainte à un tiers qui viendrait considérer l’injustice dont ils sont les victimes.

Tantôt dominés, tantôt dominants, ils s’inscrivent inconsciemment dans la dynamique d’un travail qui au lieu d’exhausser l’être, le précipite dans des abîmes moraux qu’il ne supporte qu’à force de refoulement, répression, déni, dénégation et clivage jusqu’à se trouver aux portes de la folie.

Le monde du soin n’échappe pas à ces processus. L’expérience m’a appris que la plupart des personnes au travail passent une bonne partie de leur temps à attribuer aux autres des intentions, des actes, des paroles imaginaires.

Le partage de ces fantasmes crée lui-même un espace aconflictuel.

Je ne partage pas le point de vue de Christophe Dejours qui considère que la souffrance est la condition même du travail, que le plaisir ressenti ne constitue que l’expression d’une détente psychique et que la dépendance au travail procède de la succession de cycles de tension de souffrance et de plaisir.

La perte du plaisir au travail entraînerait la rupture de ce cycle et se traduirait par le retour au devant de la scène psychique de l’angoisse et de ses avatars. C’est là une conception psychopathologique du travail qui ne permet pas d’en dénoncer les excès.

Le travail mobilise l’attention du sujet. Il peut je pense, contribuer au plaisir sans souffrance préalable.

Telle n’est pas la conception de nos théoriciens réductionnistes de l’homme au travail qui doit donner de lui-même, s’exposer aux souffrances les plus grandes, dépasser sans cesse ses limites, taire ses peurs, laisser de côté sa personnalité pour répondre à des attentes qui l'épuisent et l'amènent à perdre toute vitalité en dehors du cadre professionnell. Il peut aller jusqu’à se transformer, jusqu'à assister à la mutation, à la dégradation de ses rapports aux autres, à l’émergence d’une agressivité, à l’expression d’une perversité produit des projections plus que témoignage d’une disposition personnelle.

Le travail peut contribuer à l’élaboration d’une raison d’être, mais celle-ci est de plus en plus étrangère à celui qui la subit plus qu’il ne la vit.

Etre étranger à soi même ne témoigne plus de l’emprise d’une folie intime mais de l’effet d’un contexte qui vide l’être de ce qui lui permet de considérer l’autre comme un autre soi-même. A moins que comble de tout, il ne s’acharne sur celui qui le renvoie à ce qu’il était (et reste encore) avant.

Etre au travail, c’est exister, exister pour les autres et exister pour soi-même, se savoir être dans un espace social lieu de partage d’un objectif commun.

L’individualisation des objectifs, la confusion qui prévaut à leur élaboration bien souvent en décalage avec ce qui est possible, avec une réalité qui doit se soumettre aux illusions, contribue à la construction d’un espace psychique morcelé à l’intérieur duquel tout doit tenir, une chose et son contraire, la citoyenneté et l’incivilité, l’amour de ses enfants et la haine de l’autre, le respect des uns et le mépris des autres.

L’individualisation conduit à l’isolement et à l’altération de la capacité à se reposer sur une expérience commune pour conserver la faculté de penser et d’élaborer une compréhension susceptible d’être partagée sans être contestée du point de vue de sa singularité, de sa différence et de son incompatibilité avec les attentes d’un employeur ou avec les attitudes d’une majorité.

Newsletter
Je m'identifie