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Article d'édition

Une arme de guerre dans ma maison

 

La Suisse est vraiment un pays étrange. Je sais de quoi je parle, je suis citoyen suisse. Pendant trente ans, j’ai eu chez moi une arme de guerre. D’abord un fusil 7.65 mm, puis un fusil d’assaut et un pistolet SIG 9 mm. Avec des cartouches dans un emballage scellé, à n’ouvrir qu’en temps de guerre. A chaque période de service militaire, de 20 ans à 50 ans - j’ai fait plus de 900 jours de service - j’ai mis mon uniforme, j’ai pris mon paquetage et mes armes et je suis monté dans le train pour rejoindre mon stationnement. C’est le système de l’armée de milice dont les Suisses sont fiers.

Mon arme et mon équipement militaire étaient à la maison et je devais, chaque année où je ne faisais pas de service, me présenter à une inspection et me rendre au stand pour un tir obligatoire sur cible à 300 m. Tous les Suisses en âge de faire leur service sont comme moi. Ils sont équipés de pied en cape pour être mobilisés en 24 heures. Il y a dans les foyers suisses 2.5 millions d’armes, dont 1.7 millions de fusils et de pistolets d’ordonnance. Vous imaginez cela en France ? Ce serait la révolution, l’Elysée, Matignon et le Palais Bourbon pris d’assaut, la guerre civile dans la rue !

Pas en Suisse, où la gauche a lancé une initiative “pour la protection face à la violence des armes” avec ce slogan choc : “Mieux vaut enterrer une arme qu’une victime”. Les socialistes, les Verts, les pacifistes, les syndicats, le Groupe pour une Suisse sans armée et des organisations féminines affirment que 300 personnes sont victimes chaque année d’armes à feu. Ils réclament que les armes de guerre soient déposées à l’arsenal, que “quiconque voulant acheter, porter ou utiliser une arme prouve qu'il en a vraiment besoin et qu'il dispose des capacités”, que tous les fusils et les pistolets qui dorment dans les foyers suisses soient ramassés et que toutes les armes, y compris les armes sportives, soient enregistrées.

C’est le bon sens même, pensez-vous. Vous ne comprenez rien à la mentalité suisse. Dans l’armée suisse de milice, l’arme de guerre à la maison est le symbole de la volonté de défense. Au beau temps de la guerre froide, quand l’état-major était convaincu que les blindés soviétiques s’apprêtaient à déferler sur Bâle, Zurich et Berne, le soldat suisse devait être prêt à se battre devant chez lui. Le tir sportif est un sport national. Il existe en Suisse plus de 3000 sociétés de tir, qui regroupe environ 175 000 membres. Il y a même des sociétés suisses de tir à Paris et à Lyon.

Ce n’est pas tout : les Suisses, qui n’ont pas fait la guerre depuis 1945, ont une véritable passion pour les armes. Lors qu’un soldat suisse est libéré de l’obligation de servir, il peut conserver son arme de guerre, qui est neutralisée : le fusil d’assaut est transformée en arme semi-automatique. Selon les auteurs de l’initiative, plus de 35% des foyers suisses auraient une arme à la maison. Cet arsenal privé compterait plus d’un demi-million de mousquetons 31, une arme de la Seconde Guerre mondiale. En réalité, personne n’en sait rien : en Suisse, il n’existe pas de registre fédéral des armes. Les cantons, les fabricants, les importateurs et les acheteurs doivent faire enregistrer leurs fusils et leurs pistolets. Mais si un Suisse veut donner ou vendre son arme de guerre à un copain ou à un cousin, il ne demande à personne une autorisation. La vente d’armes de guerre à un particulier est régie par le droit fédéral, depuis que la Suisse a adhéré à l’accord de Schengen. Il y a quelques années, on pouvait acheter sans problème chez un armurier de Berne des kalachnikov.

L’initiative contre les armes de guerre à la maison provoque une véritable guerre de tranchées en Suisse. Face à la gauche, qui rappelle plusieurs drames commis avec un fusil d’assaut, la droite se dresse comme un seul homme. Elle parle de “cynisme face à la violence des armes” et soupçonne une attaque sournoise contre l’armée de milice. Et le puissant lobby des tireurs sportifs et des chasseurs clame : “Ce serait le Waterloo des sociétés qui le pratiquent”. Après quatre heures de débats passionnés, la Chambre basse du Parlement helvétique a décidé de suivre l’avis du gouvernement et de recommander aux électeurs de refuser l’initiative. La Chambre haute doit encore se prononcer. Mais ce seront les électeurs qui trancheront, comme pour l’initiative pour l’interdiction des minarets.

Chaque pays a son débat de société : en France, c’est le régime des retraites, en Suisse, c’est le contrôle des armes de guerre.

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