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La beauté est une rencontre : François Cheng à la croisée de la Chine et de l’Occident

Heureuses ces quelques cents personnes réunies au petit auditorium de la grande Bibliothèque nationale qui ont pu entendre la parole, grave et sereine, de François Cheng évoquant cette puissante nécessité d’entrer en langue pour saisir son rapport aux autres et au monde.

François ChengFrançois Cheng © Non identifié

 

C’était un de ces moments suspendus à une voix, comme il arrive heureusement dans l’existence. Le colloque touchait à la fin de sa première journée, journée française avant une réédition-réplique-duplication, ce 22 novembre [2011] à l’université Fudan, de Shanghaï.

Comme souvent la plupart des colloques, celui-ci souffrait autant qu’ailleurs de la compression accélérée des exposés pourtant denses et prometteurs, du formatage obligé des références elles-mêmes obligées et presque toujours répétées, tant les évidences sont fortes, inévitables, incontournables, ventriloquées (« Aimer est sortir de soi pour dire “Tu ne mourras pas !” », « Voir la montagne, ne plus voir la montagne, revoir la montagne »... ), et du temps toujours chichement compté.

N’importe.

L’esthétique chinoise repose sur les signes, et son génie sur les mots courts. Aucun participant n’a manqué de pointer à quel point François Cheng avait été bien inspiré d’avoir su rappeler que la syllabe unique que forme le mot français « sens » contient de quoi réjouir les oreilles et l’entendement à la fois des lettrés chinois par sa triple portée, de sensation, de signification et de direction, – autant dire : la physique du signe graphique, l’esprit de la sémantique, et la dynamique de l’être au monde. Cette perception du “trois en un” est sans doute le fondement de ce qui aura permis la base même de la vocation du jeune François Cheng, originellement traducteur et de plus en plus créateur au long de sa carrière – dont l’entrée à l’Académie française, en 2002, n’est que pure justice institutionnelle, car il a su passer la vision toute trinitaire de la culture française, qui se décline en trois personnes, en instillant la notion de « Qi » (prononcer “chi”, le souffle, l’énergie) entre les deux principes fondamentaux de la Chine ancienne que sont le Yin et le Yang.

La présidence du colloque en était encore à la fin de la journée à pousser chacun à étayer et diluer à la fois les pensées les plus complexes ; il fallait aller au plus court, à l’essentiel, au plus audible, écourtant au besoin les interventions pourtant riches et empêchant même la pensée d’évoluer par la confrontation des idées, des expériences et des arguments contradictoires, privilégiant par contre de la sorte la réitération martelée des remerciements et des congratulations comme s’il s’agissait là d’une absolue nécessité (pour qui ? pour quoi ?...). – Las !... Et le sablier, l’angoissant sablier du temps, ce temps éphémère et effréné ! le temps nous était toujours toujours toujours et compté, et minuté, et scandé.

Une esthétique des épousailles avec la langue de l’autre De l’exposé matinal de CHENG Pei, chef du service des littératures orientales à la BnF, nous avons entendu un amour du lyrisme non pour la langue et le style ou les figures, mais l’amour premier, sensible, essentiel, pour les êtres d’abord, et pour le monde. Avec le comparatiste Pierre Brunel, professeur émérite de l’Université Paris-Sorbonne, on entendait là que la recherche de sérénité ne s’effectue pas sans tourments ni déchirements, car contempler est action, intégration, mais qu’elle va en habitant poétiquement la terre, selon l'étymologie du mot Poiêsis : la création, le FAIRE. Les deux spécialistes de poésie se sont ainsi efforcés de transmettre de François Cheng les passages par le monde sensible pour atteindre l’amour de l’être soi, auquel on ne peut bien évidemment parvenir qu’au long d’un cheminement existentiel fait d’oppositions, de contradictions et de partages avec les êtres. Ils nous disaient l’amour d’Eurydice plutôt que du chant lui-même ; du sujet (ou du modèle) plutôt que de la forme à posséder et à maîtriser ; de l’apprentissage laborieux du langage qui s’approprie la compréhension de l’autre avec soi plutôt que de la transmission d’aucune langue qui soit, normée et préformatée.

 

Entrer en langage comme d’autres en religionCe sont deux linguistes, professeurs à l’université Fudan de Shanghaï, LI Yuan et CHU Xiao-Quan, qui ont mis l’accent sur les limites de l’expression domestique en chinois, où le verbe est substantivé, c’est-à-dire sous sa forme nominale, infinitive, impersonnelle. En cela, l’intuition de François Cheng est une réponse prometteuse, quand il propose de fournir les termes littéraux avant de se lancer dans une interprétation. Madame LI Yuan explique que la contextualisation à partir de l’expression originale conduit inévitablement à une prise de conscience des références, lesquelles vont pouvoir ensuite habiter le choix des mots. Et cette prise de conscience des autres, si lente qu’elle puisse être, est cependant nécessaire à l’imprégnation des cultures autres. Une imprégnation que François Cheng appelle “dialogue”.

L’intuition d’une langue du rapprochement des cultures autres s’impose, car la langue locale, de la domesticité, si particulière qu’elle soit, relève de connivences qui appartiennent à l’histoire familière et intime, privée, restreinte, des gens qui ne se sont pas choisis. Jusqu’à présent, la langue officielle, nationale, apprise dans les écoles de chaque pays permettait une certaine homogénéisation, au moins administrative. Mais, et c’est là que pourait se situer le pressentiment poétique de François Cheng, semble-t-il, un troisième niveau de langue occupe nos contemporains quand ils n’ont pas de langue à partager : là où d’autres penseraient à une langue du présent, qui serait à construire sur le plan universel, comme l’espéranto, la caligraphie a été la réponse fournie par François Cheng, se détournant des questions de traduction terme à terme, et proposant de créer des formes de rencontres pour l’œil et pour l’oreille.

Les signes chinois peuvent se succéder pour l’œil, en évoluant d’un terme à l’autre, selon une progression sémantique qui retentit comme “poétique” (c’est-à-dire imagée, décalée, allusive) aux oreilles des Français. Chaque phrase est une aventure, une sorte de voyage initiatique qui, parti de la main du calligraphiste vers l’œil du lecteur, va parvenir à l’oreille qui perçoit, à travers la voix dont les montées et les descendantes transforment l’énoncé sous un mode sonore, ce qui réclame une certaine attention, sinon musicale, du moins prosodique.

 

œil ouvert et cœur battant : comment envisager et dévisager la beautéAu delà de l’œuvre poétique et romanesque de François Cheng, c’est la démarche d’un passeur de mots et d’idées qu’ont salué tous les participants au colloque. Le spécialiste de Proust qu’est Luc Fraisse, de l’université de Strasbourg, et CHU Xiaoquan, de l’université de Fudan à Shanghaï, ont réussi à mettre l’accent sur le cheminement intellectuel des personnages chenguiens, celui-ci à travers Le Dit de Tian-yi, et celui-là dans L'Éternité n’est pas de trop, celui-ci en insistant sur certaines articulations entre les mots, comme les traits d’union, où le romancier rapproche les éléments contraires pour lancer de nouvelles quêtes, et celui-là en faisant valoir qu’aucun art narratif n’importe davantage que celui, tout poétique, de l’imaginaire sollicité du lecteur à travers les vides à remplir de « sens ».

Mais c’est le modeste regard d’Éric Lefèbvre, conservateur du Musée Cernuschi, à Paris, et seul sinologue français du colloque, qui aura pu enfin mettre un pont entre les graphies restituées dans ses livres par un François Cheng amateur d’art, et la parole en construction du critique d’art François Cheng. Cette fine reconstruction d’une pensée foisonnante, toujours plus exigeante au fur et à mesure qu’elle progresse, aura illustré le caractère transdiciplinaire de toute culture dès lors qu’elle vise à atteindre le sens de sa propre existence au monde. L’écrit et le dit, le vu et le lu, le su et le tu, ce sont avec de pareils piliers que les hommes de bonne volonté traversent d’un rivage du monde à l’autre et arrivent ainsi à une langue comme d’autres arrivent aux berges lointaines.

 

Et le souffle devint signeAlors, enfin il a parlé. François Cheng s’est ouvert à nous, non tant pour répondre à des questions qu’il avait au reste mal entendues, mais pour laisser aller le flot d’une parole trop longtemps contenue, enfin libérée, somme toute heureuse, pour finir, au long d’une existence passée à chercher à comprendre l’être et son essence, sa destinée, l’empreinte laissée par les autres en soi, et, simultanément et parallèlement, de soi sur les autres... L'enregistrement s’est effectué ; il sera restitué fidèlement dans les actes du colloque, mais ce que ne diront jamais assez les comptes rendus, c’est la qualité d’émotion partagée par l’auditoire et son orateur, une émotion sérieuse grave, attentive et silencieuse, qui s’est répandue à ses mots, sans aucun pathos, avec cette attention soignée qu’ont les compagnons inconnus quant ils prennent soin, soudain, de bien vouloir considérer les autres, ceux qui écoutent autant que celui qui parle.

Hier, [ce vendredi 4 novembre 2011], François Cheng a offert au monde par-delà nos personnes une leçon de maître au sens plus universel que taoïste de ce terme : venir confronter l’étrangeté de nos êtres pour échanger avec le monde.

Jean-Jacques M’µ

 

 

Bibliographie sélective d’ouvrages de François Cheng :

- Le Dialogue – Une passion pour la langue française, Desclée de Brouwer, 2002.

- Zao Wou-Ki, textes de François Cheng, Pierre Schneider, Jean Lescure, Guitemie Maldonado, Ministère de la Culture et de la Communication, Éditions du Jeu de paume, 2003.

- Et le souffle devint signe. Calligraphie, éd. L'Iconoclaste, Paris, 2010.

- « Élégie de Lerici, à Shelley », Poésie, n° 134, 2011.

- Œil ouvert et cœur battant : comment envisager et dévisager la beauté, éd. Desclée de Brouwer et Collège des Bernardins, 2011.

 

 

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