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Appel à la libération du réalisateur camerounais Richard Djif

Le cinéaste a disparu depuis le 23 mars, après la sortie de son film mettant en scène les dérives d'un pouvoir totalitaire. Persuadés qu'il a été enlevé, des artistes et citoyens demandent sa libération, dénonçant aussi la censure contre la créativité intellectuelle et artistique qui porte une « charge critique (réelle ou supposée) à l’égard du régime Biya, au pouvoir depuis 1982, ou de quelques multinationales installées au Cameroun et qui sont des alliés objectifs du régime ».


Il y a quelques jours, l’opinion publique camerounaise apprenait avec émoi et désarroi la disparition de Richard Djif, cinéaste et artiste polyvalent, manifestement enlevé dans la nuit du samedi 23 au dimanche 24 mars 2013, à son lieu de résidence au quartier dit Bonamoussadi, à Yaoundé.

A l’origine de cet acte ignoble et lâche, la sortie et la diffusion de son film intitulé 139... les derniers prédateurs, qui met en scène les dérives d’un pouvoir totalitaire vieux de 139 ans, dans un pays imaginaire nommé le Chimpanz. Le jeune réalisateur Djif et les principaux acteurs du film recevaient, depuis quelques semaines, des messages de menaces leur intimant l’ordre d’arrêter immédiatement la diffusion du film.

Cet enlèvement survient dans un contexte de crispation autoritaire du pouvoir camerounais, observable depuis quelques années déjà, par des entraves à la libre diffusion des œuvres de l’esprit –et tout particulièrement des productions cinématographiques– au moyen de la censure pure et simple et de l’interdiction des séances de projection des films et documentaires qui « dérangent ». Ce qui est en effet mis en cause dans ces œuvres, au-delà de l’alibi autoritariste du « trouble à l’ordre public », c’est leur charge critique (réelle ou supposée) à l’égard du régime Biya, au pouvoir depuis 1982, ou de quelques multinationales installées au Cameroun et qui sont des alliés objectifs du régime.

Quelques exemples :

Avril 2011 : un festival du film sur les droits de l’Homme organisé à Yaoundé et qui avait reçu toutes les autorisations requises est finalement interdit quelques heures avant la cérémonie d’ouverture. Motif invoqué : « Absence du visa de Madame le ministre de la Culture sur l’ensemble des films à projeter ».

Toujours en avril 2011, le documentaire La Banane est interdit de diffusion. Réalisé par Franck Bieleu, le documentaire décrit la véritable condition de forçats à laquelle sont réduits les ouvriers camerounais des bananeraies de Penja, appartenant à l’entreprise française PHP, mais aussi la subordination et la complicité passive ou active des autorités politiques et administratives camerounaises à l’égard de la PHP.

Août 2011 : Ama Tutu Muna, ministre de la Culture et présidente de la Commission nationale de contrôle des œuvres cinématographiques et des enregistrements sonores, aussi appelée (sans honte ni pudeur) Commission de censure, interdit formellement « l’exploitation ou/et l’importation du film Le Correspondant sur l’ensemble du territoire camerounais ». Le film mis en cause est un long métrage de fiction réalisé par Henri Fotso. Il met en scène un jeune journaliste africain envoyé en mission sur une île pour couvrir des élections générales devant aboutir à la mise sur pied d’un nouveau Parlement et à la désignation d’un nouveau Premier ministre. Est-ce le thème de « l’alternance politique » qui avait suffi à effaroucher les membres de la « Commission de censure » ? Toujours est-il que quelques cadres du ministère de la Culture soufflèrent au réalisateur qu’il valait mieux introduire une requête auprès de la Commission de censure et « attendre que les élections [présidentielles d’octobre 2011] passent »...

Ce mois de mars 2013, c’est un film récent du réalisateur Jean-Pierre Bekolo intitulé Le Président. Comment sait-on qu’il est temps de partir ?qui est frappé de censure. L’interdiction n’a pas encore été formellement signifiée au réalisateur ; mais l’Institut français de Yaoundé, dans un geste d’une stupéfiante complaisance avec la répression des libertés individuelles et collectives, a déjà annoncé la couleur en refusant de projeter le film au prétexte que le réalisateur n’a pas « obtenu les droits de diffusion au Cameroun ». Ce qui veut dire, en plus clair, que le film n’aurait pas reçu le quitus de la Commission de censure.

La dérive autoritaire

Mais loin de se limiter au domaine du cinéma, la persécution de la pensée critique continue de gagner tout l’espace public, sous diverses formes. Dans le domaine des lettres, le cas de l’écrivain et essayiste Enoh Meyomesse est l’exemple le plus éloquent de la dérive autoritaire du pouvoir camerounais pour lequel le droit n’a plus rien à voir avec la justice mais sert surtout à déguiser le délit d’opinion en délit de droit commun et à couvrir l’infamie. Enoh Meyomesse a ainsi été arrêté le 22 novembre 2011, puis torturé et emprisonné au prétexte qu’il se serait trouvé à la tête d’un gang de malfrats... La parodie de justice qui s’en est suivie a abouti à la condamnation de l’écrivain à sept ans de prison ferme, malgré les protestations indignées de l’opinion publique nationale et internationale.

Dans les universités, l’on mène une répression brutale contre les rares mouvements étudiants qui se veulent autonomes. En août 2012, quatre étudiants membres de l’Association pour la défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec) ont été condamnés à un an de prison avec sursis pendant trois ans pour avoir projeté d’organiser une manifestation au sein du campus de l’Université de Yaoundé II. Ils réclamaient le départ du recteur véreux qui dirigeait alors cette institution.

Depuis février 2013, ce sont des leaders et membres de la University of Buea Students Union (UBSU) qui ont cette fois été arrêtés, torturés et incarcérés à la prison centrale de la ville, avant d’être traduits devant les tribunaux. Ils sont coupables de s’être opposés au choix des plus surréalistes de la Vice Chancellor de faire élire les représentants des étudiants par un collège d’enseignants. Minang Roger, le président de l’UBSU, kidnappé le 14 février 2013 et détenu par la suite à la prison centrale de Buea pendant plusieurs semaines, n’a pu recouvrer la liberté qu’après avoir payé une amende de 500 000 FCFA (760 €), comme l’avaient ordonné des juges manifestement aux ordres. Quelques-uns des procès contre ces étudiants sont actuellement en cours. Ils comparaitront de nouveau le 4 avril 2013, les plaignants étant la Vice Chancellor et le gouverneur de la région du Sud-Ouest.

L’on pourrait aisément allonger cette triste chronique des entraves aux libertés individuelles et collectives qui n’épargnent pas les organisations politiques, comme on l’a vu avec l’incarcération et l’inculpation récente de deux leaders politiques de l'UPC (Union des populations du Cameroun), à Douala, pour avoir voulu tenir une manifestation publique pourtant régulièrement déclarée.

Ce n’est donc pas uniquement la créativité intellectuelle et artistique qui est en péril mais la liberté, la démocratie et la justice. Et c’est dans ce contexte général où le zèle autoritaire le dispute au grotesque et à la bouffonnerie que la censure des œuvres cinématographiques jugées politiquement « incorrectes » s’est systématisée. C’est dans cette lancée d’excision de la créativité artistique qu’il convient d’inscrire les menaces reçues par Richard Djif après la sortie de son film et le kidnapping qui s’en est suivi.

Une brutalité aveugle et injustifiable

Richard Djif et certains membres de l’équipe de tournage du film avaient reçu plusieurs messages de menaces entre le 16 et le 23 mars sur leurs téléphones portables. Quelques extraits :

«M. Fofié Djimeli ; vous n’avez plus de temps pour courir. Renoncez à la déstabilisation. Votre film est fait pour ça. Deuil signalé » ; « que vos manipulateurs osent se dévoiler. Votre film est belliqueux, il devient dangereux pour la paix sociale. Gardez le dans vos vidéos clubs....si vous le passez dans les ménages vous payerez cher ou alors vous êtes aussi immortels.» ; « Monsieur FOUOFIE DJIMELI et compagnie, votre longévité nous pose aussi un problème. Creusez notre tombe, vous y arriverez avant.»; «M. FOUOFIE DJIMELI, journalistes et politologues n’y pourront rien. Vous serez écrasés. Retirez cette merde de la circulation. Attention ! Attention ! Attention ! » ; « M. FOUOFIE DJIMELI, vous n’avez pas plus assez de temps pour courir, renoncez à la déstabilisation. Votre film est fait pour ca. Deuil signalé » ; ou encore « M. FOUOFIE DJIMELI, ton cercueil ne sera pas de trop. Les amis de NJAWE et autres ADDEC feront le déplacement du cimetière. Le film du complot s’arrêtera et notre longévité survivra. »

Le 26 mars, soit deux jours après la disparition du cinéaste, les acteurs du film recevaient cet autre SMS : « Nous détenons les pièces du complot contre la paix à E12 [le numéro de chambre de R. Djif]. Lâcher prise ? Bastos ne payera pas. Ni Njawe ni l’ADDEC, ni les étrangers ne sauveront le Bamiléké Fouofié Djimeli, le sale Bangam. Patientons, les vagues vont et reviennent ».

Ces messages ne laissent aucun doute sur le fait que c’est la diffusion du film 139... Les derniers prédateurs qui est en cause. Dès lors, on est légitimement fondé à demander des comptes au gouvernement camerounais et à le tenir comptable de l’intégrité physique et de la vie de Richard Djif, introuvable depuis la nuit du 23 au 24 mars.

Le recours au procédé de l’enlèvement peut paraître déroutant, inédit et surprenant au premier abord. Il convient cependant de le replacer, lui aussi, dans le registre auquel il appartient –l’action semi-clandestine– et de rappeler que ce type de procédé n’est, en fait, pas nouveau. En matière de répression politique au Cameroun, l’action clandestine a souvent complété la répression officielle, lui donnant un prolongement dans la perpétration du crime et la diffusion d’une forme de terreur impossible à justifier et à assumer légalement.

C’est ici qu’il convient de souligner que le jeune cinéaste Richard Djif est aussi étudiant en Master 2 en Arts du spectacle à l’Université de Yaoundé I et proche de l’Addec. Lors de la grève étudiante d’avril-mai 2005 qui avait paralysé plusieurs universités d’Etat du pays, il s’était fait remarquer par une abondante production de poèmes sur les thèmes de la liberté, de la résistance et de l’espérance qui avait frappé l’imaginaire de la communauté étudiante et ajouté à la dimension éthique et esthétique du mouvement.

Or l’on sait que depuis les années 1990, dites « de braise », l’Université camerounaise n’a cessé d’être infestée de milices à la solde d’un bon nombre de caciques du régime en place. Le quotidien Le Messager avait consacré en 2005 un important dossier à cette « milicisation » des campus universitaires par des pontes du régime Biya. Il avait notamment publié une série de correspondances de Jean Messi, ancien recteur des Universités de Yaoundé I et de Ngaoundéré, adressées à de hauts responsables de l’Etat et membres du RDPC, le parti au pouvoir. Jean Messi y affirmait avoir « créé et animé des milices [tribales] à l’Université » entre 1993 et 1998, pour briser la contestation étudiante et protéger le régime en place, aidé en cela par son ancien secrétaire particulier.

Ces groupuscules clandestins fascisants sont régulièrement activés, en cas de besoin, pour défendre le « pouvoir ethnique », prétendument menacé par des contestataires « venus d’ailleurs ». C’est ainsi qu’en avril et mai 2009, l’Addec avait été inondée de lettres d’intimidations et de menaces signées d’un groupe jusque-là inconnu : Action Directe Républicaine. Quelques jours plus tard, lors d’une marche silencieuse organisée au sein du campus de l’Université de Yaoundé I par le syndicat étudiant, les auteurs de ces menaces n’avaient pas hésité à apparaître publiquement, un de leurs responsables ayant multiplié les actes de provocation et abreuvé les manifestants d’insultes et de menaces de mort, promettant que la prochaine action de cette nature leur serait « fatale ». Tout ceci sans être inquiété par les autorités universitaires.

Le quotidien Mutations avait rendu compte de ces faits, en publiant une photographie de cet individu dont on apprit plus tard qu’il n’était autre que... l’ancien secrétaire particulier du recteur Jean Messi.

Il ne serait donc pas surprenant que la disparition de Richard Djif soit l’œuvre de groupuscules occultes, agissant dans l’ombre de quelques barons du pouvoir camerounais. Du reste, leur rayon d’action privilégié a toujours été la zone de résidence universitaire de Ngoa Ekelle où vit Richard Djif.

Nous engageons la responsabilité du gouvernement camerounais

Dans un tel contexte de brimades, où les libertés fondamentales, la liberté de penser et celle de créer des artistes sont mises en péril par le recours à des moyens aussi extrêmes que l’enlèvement, et où la violence répressive est désormais aussi aveugle que disproportionnée, nous, les citoyens camerounais signataires de cette déclaration, engageons directement la responsabilité des autorités camerounaises dans la disparition du cinéaste Richard Djif.

Il s’agit d’un fait d’une extrême gravité dont l’horreur et l’insoutenable barbarie sont accentuées par le fait qu’il intervient en période d’accalmie; en l’absence de tout mouvement d’humeur, de toute effervescence sociale et de toute volonté de l’artiste d’en fomenter. Si l’intégrité physique et la vie du cinéaste Djif venaient à être mis en péril –ce que nous n’osons encore imaginer–, cet épisode marquerait alors le franchissement d’une nouvelle ligne rouge, la dernière sans doute, dans cette forme de guerre que le régime Biya semble mener contre l’intelligence et les ressources de l’esprit des Camerounais.

Les Camerounais(es) ne l’accepteront pas ! L’humanité dans son ensemble, attachée au respect de la dignité humaine et des libertés fondamentales, à la liberté de penser et de créer, ne le tolèrera pas.

Nous exigeons et attendons du gouvernement camerounais qu’il réponde impérativement de la disparition de Richard Djif. Qu’il mette tout en œuvre pour qu’il soit retrouvé et la lumière faite sur cet acte ignoble. Que les responsables de cet acte qui vise à faire peur aux créateurs d’œuvres artistiques et à briser toute velléité de production d’un art critique soient arrêtés et sévèrement punis. Que la protection des artistes et des intellectuels soient assurée et leur liberté garantie.

Nous exigeons que la « Commission de censure » des œuvres cinématographiques et des enregistrements sonores du ministère de la Culture, structure honteuse et scandaleusement rétrograde, soit abolie sans délai, ainsi que le régime d’autorisation préalable auquel les productions cinématographiques sont soumises au Cameroun. Car il s’agit bien là d’un vestige de l’époque des tristement célèbres « ordonnances contre la subversion ».

Le Cameroun n’est pas un « hors-monde ». Ici comme ailleurs, ce ne sont pas le droit, la liberté et la justice qui reculeront devant la crapulerie, l’imposture et l’ignominie. Les Camerounais d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, savent combien leur histoire se façonne dans la rencontre, le métissage et l’ouverture. Fiers d’hériter et de bâtir une nation plurielle et cosmopolite, ils ne céderont pas aux abjectes éructations des avortons de la haine et aux soutiers du divisionnisme – de quelque bord qu’ils soient.

Nous exigeons la libération de Richard Djif, en même temps que celle de la pensée et de la créativité artistique !

Les premiers signataires :

Valsero, Patrice Nganang, Ngono Alain, Som 1 Joseph Désiré, Yves Mintoogue, Bergeline Domou, Okala Ebodé , Omaande Solomon, Batogna Gnitchogna, Linjuom Mbowou, Paul Armand Menye, Mouafo Djontu, Thierry Batoum, Hervé Nzouabet, Tchoupou Appolinaire

Ensemble libérons le cinéaste Richard Djif sur Facebook


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