Une transition est-elle à l'œuvre en Birmanie?
Le régime birman a fait un petit pas vers l'ouverture cet été en invitant l'opposante Aung San Suu Kyi dans la capitale Naypyidaw pour rencontrer le nouveau président «civil». Mais pour Frédéric Debomy, président d’Info Birmanie, il faut que le régime aille désormais au-delà des symboles.
La junte militaire au pouvoir en Birmanie ferait-elle enfin preuve d'ouvture? La question s'impose à l'observateur frappé de voir Aung San Suu Kyi, dirigeante de la Ligue Nationale pour la Démocratie, applaudie à Nay Pyi Daw (capitale du pays) par un parterre d'officiers jusque-là acharnés à sa perte.
De fait, des évolutions sont à l'oeuvre en Birmanie : à un pouvoir nettement centralisé s'est substituée une structure de pouvoir plus complexe, donc certainement plus propice à l'éclosion de tensions internes. On semble déjà distinguer des dissensions entre potentiels réformateurs et ligne dure du régime. Le sort du général Than Shwe, homme fort de la dictature depuis 1992, est incertain : si certains pensent qu'il continue de tirer les ficelles du nouveau régime "civil" issu des élections contestables du 7 novembre 2010, d'autres évoquent une possible perte d'influence. Le "généralissime" n'est certes plus le commandant en chef des armées, remplacé dans ses fonctions par le général Min Aung Hlaing. En outre, la mise en place d'un Conseil suprême d'Etat, organe extraconstitutionnel qui aurait été la véritable instance décisionnelle du pays et dont Than Shwe aurait assuré la direction, n'a pas eu lieu, qu'elle ait été une simple rumeur ou qu'elle ait été abandonnée. A contrario, c'est un proche du général qui a été récemment nommé à la direction des renseignements militaires, ce qui rend plus difficile l'interprétation des transformations à l'oeuvre au sein du pouvoir birman. La mise à l'écart du vieux dictateur ne saurait être une mauvaise nouvelle pour ceux qui aspirent à des évolutions démocratiques en Birmanie : peu ouvert au compromis, l'homme semblait abhorer Aung San Suu Kyi dont il ne supportait pas qu'on prononce le nom en sa présence.
Pour autant, il faut se garder de tout enthousiasme précipité : la reprise du dialogue entre Aung San Suu Kyi et la dictature est certes encourageante, la nomination d'un proche conseiller de la dissidente comme conseiller spécial du président en matière économique étant un autre pas dans la bonne direction.
Enfin, l'appel fait aux exilés (opposants politiques compris) pour qu'ils rentrent au pays est un geste inédit. Mais l'expérience passée invite à la modération. Sans exclure qu'une partie de l'appareil d'Etat puisse souhaiter entreprendre des évolutions, il faut rappeller que "tout changer pour que rien ne change" est un procédé récurrent chez les militaires birmans : en 1974 déjà, le général Ne Win avait voulu légitimer sa dictature en lui donnant une apparence civile. Une nouvelle Constitution avait été promulguée, créant une assemblée nationale et des comités populaires locaux. L'existence de ces instances, à l'autonomie factice, n'empêcha nullement Ne Win de se maintenir au pouvoir jusqu'en 1988, avant qu'une junte encore plus brutale ne prenne sa relève. En outre, des interrogations demeurent : quel pouvoir a réellement le Premier ministre Thein Sein, qui s'est récemment entretenu avec Aung San Suu Kyi? On se rappelle en effet la façon dont Khin Nyunt, alors Premier ministre, avait été soudainement démis de ses fonctions en 2004 pour être placé en résidence surveillée.
D'autre part, les gestes de bonne volonté du régime ne sont-ils pas motivés par les échéances à venir? La dictature sait en effet très bien que la mise en place d'une commission d'enquête sur les crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis en Birmanie (qui l'inquiète) sera à l'ordre du jour de la prochaine Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2011. Il réalise aussi que sa métamorphose en un régime "civil" n'a pas convaincu : en mal de reconnaissance internationale, il espère convaincre ses partenaires de l'Association des nations d'Asie du Sud-est de lui permettre d'occuper la présidence tournante de l'organisation en 2014.
Il faut donc demeurer prudent tant que les signes d'une véritable volonté du régime de tourner la page de la dictature demeurent insuffisants. Les faits, seuls, doivent nous permettre de juger de son évolution. Il faut donc rappeler que près de deux mille prisonniers politiques demeurent enfermés tandis que les attaques de l'armée contre les populations civiles se poursuivent dans les régions du pays où vivent les minorités ethniques.
Frédéric Debomy, président d'Info Birmanie, a coordonné le livre "Résistances. Pour une Birmanie libre." (Aung San Suu Kyi, Stéphane Hessel et Info Birmanie) aux éditions Don Quichotte.
