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François Le Gros: histoire d'un militant (1ère partie)

François Le Gros à Caen, 1973François Le Gros à Caen, 1973© Le Gros

Mediapart publie le récit de l'engagement politique d'un homme, l'historien François Le Gros, militant à la Ligue communiste puis au NPA, professeur au collège Paul Verlaine d'Evrecy, en Normandie, qui vient de décéder. Souvenirs de jeunesse d'un «révolutionnaire dans l'âme», recueillis par son fils Julien Le Gros.

 

 

 

 

 

 

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puceinvite.jpg«…J'ai d'abord eu mes années lycée en 1968. Il y avait beaucoup de choses qui se passaient dans mon lycée. Mais, curieusement, j'étais plus passionné à l'époque par les Rolling Stones, les Beatles, le jazz... J'étais vraiment branché là-dessus et avec des copains, des copines, on passait des heures à écouter de la musique. Mais la politique pour moi ce n'était pas l'essentiel. Par contre, il y avait des changements très importants dans la façon de s'habiller, les cheveux, les codes vestimentaires...

La Fac de Caen en 1969-70: «un chaudron bouillant»

Ensuite, je suis arrivé à l'Université. Juste après 1968. C'était vers 1969-70. L'Université de Caen a été un chaudron bouillant pendant toutes ces années là. Même au niveau national, c'était une des facs les plus mobilisées. Je me suis inscrit en histoire, à l'Institut d'Histoire. Et là ça a été très rapide. Il y avait une contestation permanente dans tous les cours d'histoire. C'est vrai que c'est une matière qui s'y prête plutôt bien! Un certain nombre de profs très à droite, comme Chaunu, suscitaient l'hostilité des étudiants et leur mobilisation. Il y avait des problèmes plus spécifiquement universitaires. Mais surtout, il y avait une radicalisation qui était liée notamment à la guerre du Vietnam. La première manif à laquelle j'ai participé à Caen était sur la guerre du Vietnam. J'y ai rencontré -surprise- mon père Bernard (professeur d'anglais à l'Université de Caen) A l'époque, il lisait beaucoup Témoignage chrétien (hebdomadaire chrétien de gauche né en 1941 dans la clandestinité). Il était assez proche du Parti socialiste unifié (le PSU qui se présentait comme Parti de la deuxième gauche, entre la SFIO et le Parti communiste français, dirigé notamment par Michel Rocard, et dissout en 1989) et était donc très sensible à ces questions.

Le Vietnam, ajouté à des questions étudiantes, mais surtout le Vietnam, cela a été pour moi un terrain de politisation. Toutes les semaines, on avait des réunions d'un comité qui s'appelait le Front de solidarité Indochine (FSI). Ce comité se tenait en bas de la Fac de Caen au CCU, le centre universitaire. Il y avait ces réunions de débat, les manifestations, des expositions, des apparitions sans arrêt au restaurant universitaire. Le restaurant universitaire (RU) était le grand lieu de rencontre et de politisation. Je me souviens qu'on avait lancé un comité FSI sur la fac, avec des intellectuels assez connus comme Michel de Boüard (historien et archéologue, ancien membre de l'Institut et doyen de la faculté des lettres de Caen). Ce FSI a joué un rôle important dans ma conscience politique, d'autant que des camarades y faisaient des exposés assez fouillés. Il y avait une grande richesse de débat dans ce FSI et aussi de l'action. Au départ, cette activité était structurée par un mouvement politique d'extrême gauche: la Ligue communiste. J'étais à cette époque avec un copain, Serge Lemonnier. Il était militant de la Ligue (communiste). C'est au travers de l'activité FSI que je me suis rapproché de la Ligue. Il y avait aussi les Maoïstes qui étaient sur la place. Les Maos étaient un peu fous furieux. Certains expliquant que dès qu'ils voyaient des cars de CRS c'était le fascisme, qu'il fallait entrer en résistance. Ce sont des thèmes qui ont été repris par La Cause du peuple et Jean-Paul Sartre au niveau parisien, quand ils ont lancé le journal Libération.

La position de la Ligue communiste me paraissait beaucoup plus censée. Je suis rentré dans une structure sympathisante qui s'appelait «les comités rouges». J'ai commencé à militer. Le militantisme à la Fac c'étaient plusieurs réunions par semaine, qui finissaient à trois heures du matin, avec des débats enfumés. Pas forcément fumeux mais en tout cas passionnants! On distribuait des tracts sur la Fac mais aussi devant les usines. Notamment la SMN (société métallurgique de Normandie) qui à l'époque était la grande usine de l'agglomération caennaise. De plus, on faisait des interventions dans les Instituts d'Histoire et de Géographie. Le milieu était structuré par des comités d'action. Les syndicats étudiants n'étaient pas très importants à ce moment là. Il y avait un comité implanté en géographie et l'autre en histoire. On y menait ce qu'on appelait «la lutte idéologique». C'est à dire qu'on intervenait dans les cours des profs réacs. Dès qu'il y avait des manifs ou des appels à la manif on prenait la parole dans les cours, ce qui les interrompait systématiquement. Il y avait un climat, une effervescence...

1970-71 : les années Vietnam

Dans les années 1970-71, il y a eu des mouvements pratiquement à chaque printemps, avec, à chaque fois, occupation de la fac et intervention policière. On descendait du Gaillon en courant. Et puis il y a eu l'épisode d'un car de flics qui a été incendié. Ce sont en particulier les Maos qui avaient des positions assez délirantes. Il y a eu pas mal d'épisodes, notamment: l'affaire Soustelle. Jacques Soustelle (homme politique, membre de l'Académie française), un ancien de l'OAS, a été attrapé lors d'un meeting à la Fac et s'est retrouvé entouré par deux Maos fous qui voulaient lui faire la peau. Les gens de la Ligue se sont interposés.

Les années 1971, c'étaient les années Vietnam. Il y avait des manifestations dans toute l'Europe: en France, en Italie, en Allemagne... et puis aux Etats-Unis avec des gens comme John Lennon. Ce mouvement du Vietnam a été très fort et a permis un recrutement important de militants. Ces gens sont venus, en estimant que le Parti communiste était trop mou et que l'URSS ne soutenait pas réellement le peuple vietnamien. Le Parti communiste, les jeunesses communistes, comme ils avaient raté mai 68 ont un peu raté aussi cette génération là!

Dans les assemblées générales à la Fac il y avait la Ligue communiste, les Maos.. et puis les gens du Parti communiste qui avaient beaucoup de mal à parler. A l'époque les gens de la Ligue faisaient en sorte qu'ils puissent s'exprimer librement au nom de la démocratie. Les Maos avaient des conceptions très staliniennes de la démocratie. Je me souviens du fait qu'avec les camarades de la Ligue, on laissait les gens de l'UEC (Union des étudiants communistes) prendre la parole, même si leur discours était totalement insipide et à côté de la plaque.

Il y a eu ces mobilisations et une situation politique, marquée, au niveau national, par de très fortes grèves ouvrières: la grève des Batignolles, la grève du Joint-Français (conflit qui a opposé des ouvriers d'une usine de Saint-Brieuc à leur direction et a suscité une vague de solidarité en Bretagne) et donc une radicalisation ouvrière, sur laquelle l'extrême gauche semblait «surfer», en quelques sortes. Des manifestations monstres ont été organisées, sur Caen, comme dans toute la France, au moment de l'assassinat de Pierre Overney, qui était un ouvrier maoïste, à l'usine Renault-Billancourt (tué le 25 février 1972 par un vigile de Renault).

Le militantisme de la Ligue était très «activiste». Il y avait beaucoup de réunions, de distributions de tracts, de collages d'affiches mais aussi des exposés de formation théorique. Ces exposés étaient faits par des camarades qui avaient une formation marxiste assez conséquente. Pour résumer, deux aspects étaient développés: l'activisme et la formation.

Certains camarades avaient un grand don oratoire. En 68 il y avait Yves Salesse (haut fonctionnaire, ancien dirigeant de la LCR, militant syndical à la gare du Nord pendant dix ans). Après, dans la période où j'ai rejoint la Fac, il y avait des camarades comme Jeff, Fritz ou Mietti qui étaient véritablement des orateurs. C'était pareil du côté des Mao: souvent les mêmes personnes se détachaient du lot.

En ce qui me concerne je faisais un peu de tout: de la diffusion de tracts, du collage, j'animais des réunions. Je crois qu'on était assez polyvalents. J'étais à l'aise dans différentes tâches. Là où j'ai eu le plus de responsabilités, c'est plus tard, quand s'est développé le mouvement des soldats. C'est ce qu'on a appelé le comité de défense des appelés: une organisation qui soutenait les soldats en lutte. J'étais responsable de ce comité, qui regroupait un nombre important de gens, et faisait de la diffusion de tracts à la gare de Caen, en direction des permissionnaires. C'est d'ailleurs à cause de cette activité que, quelques années plus tard, je me suis retrouvé dans un régiment de parachutistes, un régiment disciplinaire.

La dissolution de la Ligue communiste

La Ligue communiste est dissoute le 21 juin 1973 parce que l'extrême droite, l'ancêtre du Front national, a organisé un meeting à la Mutualité. L'extrême gauche et en particulier la Ligue a proposé d'interdire ce meeting. Dix-mille manifestants ont chargé ce meeting parisien des fascistes. Un certain nombre de policiers ont été blessés. Suite à cela, la Ligue est dissoute.

Le local de la Ligue, 10 impasse Guéménée, à côté de la place de la Bastille, est saccagé par les flics. Alain Krivine (fondateur de la LCR), Pierre Rousset, fils du résistant déporté David Rousset et un certain nombre d'autres militants sont arrêtés. En province, les consignes étaient de changer de pseudonyme. Le mien était Créac'h. J'en ai pris un nouveau: André Delorme. Il fallait aussi vider les documents dans les appartements, déménager pour certains. On faisait ce qu'on appelait des rendez-vous secondaires. A Caen, pour la cellule étudiante, le rendez-vous a été pris... au Jardin des plantes. On s'est regroupés avec Serge et d'autres camarades autour d'un parterre fleuri.

La volonté du pouvoir n'était pas non plus de réprimer férocement. La dissolution a été appliquée d'une manière pas trop «hard». Par contre, un militant en a beaucoup souffert. C'est Michel Recanati (ancien responsable du service d'ordre de la Ligue communiste, qui s'est suicidé le 23 mars 1978) dont l'histoire est racontée dans le beau film de Romain Goupil: Mourir à trente ans. Cette dissolution nous a un peu gênée dans un premier temps, mais ça n'a pas été catastrophique. On a pu continuer à se voir. Et puis on a créé une nouvelle organisation: le Front communiste révolutionnaire, une émanation de l'ancienne Ligue communiste. Le journal Rouge a continué a être vendu. Tous les dimanche matins ce journal était vendu sur le marché Saint-Pierre, ainsi que sur les restaurants universitaires. C'était une tâche militante essentielle. Le meilleur vendeur de Rouge à Caen était Joël Le Tensorer, devenu depuis créateur d'une radio locale: TSF 98, à Hérouville-saint-Clair. On continuait à vendre le journal et, autour de l'ex-Ligue, il y avait un réseau de solidarité très important. Toutes les autres organisations se sont solidarisées avec nous. Y compris le Parti communiste, qui considérait pourtant que la Ligue communiste était une bande d'affreux trotskistes, avec qui il ne fallait pas avoir de rapports. Même Jacques Duclos (ancien responsable du PCF), qui était un stalinien «pur jus», a protesté contre cette dissolution et l'emprisonnement de Krivine. Tout cela a créé une forte sympathie autour de la Ligue. Et à Caen, il y a eu des diffusions de tracts, avec Louis Mexandeau (ancien ministre des PTT et député du Calvados), des gens du PC, du PSU, à l'époque, qui était un parti important. On n'était absolument pas isolés.

Nous avions même tenu un congrès clandestin. Je me rappelle très bien d'un congrès clandestin, qui s'est déroulé à l'abbaye d'Ardennes. On avait un copain, Gérard, qui travaillait à l'EDF, comme l'un des frères Vico, et on a profité pour lui demander l'autorisation d'utiliser ce lieu. Les Vico venaient d'un milieu d'anciens résistants et étaient sensibles au fait que la Ligue avait été interdite à cause d'un meeting fasciste. On a pu faire notre congrès, dans une grande salle, avec un feu de cheminée. C'était un peu surréaliste mais le congrès s'est tenu correctement. Comme on était méfiants, pour la deuxième journée, on a préféré aller au château d'Airan. A l'époque, c'était un endroit de formation pour les stages de la CFDT.

1973 : Chili, Lip, loi Debré

L'été s'est écoulé. A la rentrée 1973, le coup d'état militaire au Chili tombe, déjà un onze septembre... Et la mobilisation est considérable. Un comité Chili est créé. Les comités Chili vont opérer la même chose que le Vietnam pour la génération suivante. Ceux qui avaient quelques années de moins que moi se sont radicalisés au travers du Chili. Pour les théories de la Ligue, c'était la confirmation d'une chose: on ne peut pas renverser le capitalisme et prendre le pouvoir par les élections, sans qu'il y ait une réaction violente de la bourgeoisie. Le Parti communiste et le Parti socialiste avaient expliqué que l'unité populaire au Chili allait permettre de construire le socialisme alors que l'extrême gauche analysait que la bourgeoisie ne se laisserait pas faire. Malheureusement, le putsch de Pinochet est venu confirmer cette chose. Dans les comités Chili beaucoup de choses ont été faites. On a organisé des: «six heures pour le Chili», fait venir des films, tenu des débats partout. La Ligue s'est renforcée de militants qui ont adhéré. On a d'ailleurs parlé d'une génération des comités Chili.

Et puis dans cette même année, décidément très riche, il y a eu la grève de Lip à Besançon, animée par une section CFDT autogestionnaire, avec Charles Piaget. Cette grève avait une particularité: c'est que les travailleurs avaient remis en marche la production de montres à leur profit. Ils étaient leurs propres employeurs. L'usine était sous contrôle ouvrier. C'est un conflit qui va durer plusieurs mois et va être emblématique de ces années là. L'exemple Lip va illustrer l'idée de démocratie dans la lutte et d'auto-organisation des travailleurs. La Ligue communiste était aussi investie dans ce combat. Je me souviens de la marche vers Besançon, qui a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes. On avait affrété deux ou trois cars à partir de Caen. On est allés à Besançon sous une pluie battante. J'ai le souvenir d'un bourbier infect mais en revanche d'une énorme manifestation, d'une ferveur militante! Malheureusement, en revenant, alors qu'on était encore dans l'ivresse, en descendant de Lisieux, dans un virage, deux jeunes motards se sont tués. Ils ont dérapé et se sont mis sous notre car. Cet accident a complètement cassé le retour à Caen.

La lutte de Lip va faire école. Dans la région normande, il y aura deux «petits Lip». L'un à Piron, Bretoncelles, une usine de machines outils dans l'Orne, et l'autre à Caron-Ozanne: une imprimerie dont les ouvriers ont décidé de remettre en marche la production pour fabriquer leur propre journal: Ouest-licenciement. J'ai eu par la suite le plaisir de collaborer avec les anciens ouvriers de Caron-Ozanne pour faire un livre.

Lip était aux yeux de la Ligue l'exemple d'un socialisme autogestionnaire qui serait possible. C'était très influencé par Ernest Mandel, grand théoricien, qui avait écrit trois volumes: «Contrôle ouvrier», «Conseils ouvrier» et «Autogestion». Ces théories avaient marqué l'extrême gauche mais aussi certainement influencé indirectement des syndicalistes comme Charles Piaget, des gens du PSU. Ces mobilisations dans notre région ont été accompagnées d'expériences de contrôle des cadences dans des usines comme la Saviem, Moulinex, Blaupunkt, Jaeger...

Pendant ce temps-là, la Ligue communiste s'est reconstituée sous le nom de Ligue communiste révolutionnaire. La Ligue intervenait sur les entreprises de la région caennaise depuis l'après 68, en particulier sur la Saviem (actuelle usine Renault trucks basée à Blainville-sur-Orne) et la SMN. Il y a eu un début d'implantation ouvrière à la Saviem, où la section CFDT comprenait les militants de la Ligue. Notamment un militant extrêmement populaire, qui s'appelait Alain Adélaïde et est mort d'une opération de l'appendicite en 1973. C'était un grand animateur des luttes de la Saviem. La Ligue était donc implantée à la Saviem, à la SNCF, à l'EDF mais aussi dans les hôpitaux, les universités et les lycées.

Toujours cette même année, la mobilisation contre la Loi Debré qui portait sur les sursis pour le service militaire. Il y a eu des manifs énormes dans toute la France, et en particulier à Caen. La ligue communiste joue un rôle majeur dans ces mobilisations, notamment avec des militants dont certains ont fait parler d'eux depuis: Michel Field, Christophe Aguitton, qui étaient très en pointe dans le mouvement. Il y avait des coordinations de comités de grève…»

(À suivre samedi 12 mars sur Mediapart)

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