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Article d'édition

Nous sommes tous des indigènes

 

Nabile Farès, écrivain et psychanalyste, analyse les difficultés que pose à la société française le mot indigène, «lieu d’un malaise, d’un mal-être», alors qu'aussi bien pourrait être retenue, reconnue, chez un citoyen, «sa qualité, et non son stigmate, d’indigène».

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puceinvite.jpgDict. Le Robert: «Indigène : Originaire du pays ( dont on parle) ou qui est établi depuis longtemps dans le pays où il habite Autochtone. Aborigène. Natif. Naturel. Les Indigènes d’Amérique, de Corse. Propre à une population indigène. Les religions indigènes du Japon. Les langues indigènes d’Europe. Courant: (mais considéré comme péjoratif voir insultant) originaire d’un pays, d’une région occupée par des colonisations. Les colons utilisant une main d’œuvre indigène. La ville indigène, la ville européenne. Troupes indigènes.»

Mêler, à ce point, à la campagne présidentielle qui a lieu en France, par petites phrases, déclarations intentionnellement modulées du ministre de l’intérieur, du premier ministre, sans que le ministre de la culture se fasse entendre, nourriture, viande halal, cascherout, religion, coutume, culture, nous pose, en tant que citoyen, vivant en France, et, de surcroît, français, une question essentielle: qu’est-ce qui définit la nationalité d’une, d'un individu pour un Etat? Et, par un paradoxe des plus sensibles à la représentation d’une identité nationale individuelle, la réponse serait celle-ci: sa qualité, et, non son stigmate, d’indigène; d’où, autre question: qu’est-ce qu’être indigène?

Selon l’étymologie –Larousse, Littré, Petit et Grand Robert…– est indigène celle, celui «qui est originaire du pays» et, seconde précision, «qui est établi depuis longtemps en un pays, en parlant de nations. Peuples indigènes. Ce sont les peuples de l’Arabie proprement dite, qui étaient véritablement indigènes, c'est-à-dire, de temps immémorial, habitants ce beau pays sans mélange d’aucune autre nation, sans avoir été jamais conquis, ni conquérants…» Sans appuyer sur les données restreintes, drôles et, en même temps fausses, datées de cette citation extraite du Robert qui figure sur les étagères de la bonne bibliothèque Malraux de la ville de Paris, remarquons, justement, combien cette citation nous incite à saisir le glissement de sens, les ajouts, déplacements, substitutions, que le mot «indigène» connaît et a connu au cours de l’histoire linguistique, certes, et, surtout l’histoire des sociétés en ce qui concerne leur constitution populaire et civile, indigène et démographique. Changement de sens tel que le mot a pu désigner, péjorativement, pour des raisons parfois coloniales, parfois, raciales, de ségrégations et, aussi bien d’extermination, les habitants d’un pays, par exemple les dits «Indiens» en Amérique du Sud, les musulmans et aussi les juifs d’Algérie, mais jamais les dits Européens de ce pays, comme si la coexistence de ces deux mots, à la fois substantifs et qualificatifs, ne pouvaient être que blessante, insupportable à la langue, et, qu’on ne puisse dire, tolérer un «européen indigène d’Algérie», et, aujourd’hui un «indigène européen», «un Français indigène»…

Incontestablement le mot «indigène» marque une limite, et, pour emprunter à Sigmund Freud quelques mots appropriés aux contextes frontaliers et intimes des nationalités actuelles, le mot «indigène» est bien le lieu d’un malaise, d’un mal-être, dans la culture, la civilisation de soi et de l’autre, symptôme d’une difficulté qui devrait trouver dans l’intelligence politique et sociale, sa possible résolution en un sens entièrement différent de celui d’un rejet, d’une extériorisation qui a déjà mené à la barbarie de l’extermination des juifs, des tsiganes, des malades dits mentaux, des handicapés, et, tout aussi bien, des bien-portants; ceci, à condition que le politique, dans ses déclarations, petites phrases modulées avec intention, puisse quitter –et nous faire quitter– les représentations péjoratives héritées des moments d’histoire tragiques qui ont très sensiblement déjà atteint, coûté, aux indigènes, citoyennes et citoyens, habitants du pays et de nationalité où elles, ils, nous sommes, pour espérer, oui, «espérer», que les mots de nationalité, d’identité nationale, se réfèrent à tous les êtres pour qui le pacte démocratique et laïque inclut à part égale leur nourriture, leur religion, leur vie, leur peau, leur culture…

Que l’on puisse aujourd’hui parler si péjorativement des immigrés, des étrangers indigènes nous paraît être d’un véritable archaïsme, néfaste, absurde, qui témoigne d’un manque de perspective politique en période électorale, précisément, et d’un bien terrible mépris. Pour ma part, si j’ose dire, en devenant français, ce que j’estime, j’avais, à l’époque, et, tout aussi bien aujourd’hui, enrichi, agrandi, les frontières indigènes de ma nationalité, pensant ainsi que mon identité était à la fois la mienne et celle de bien d’autres nationalités dites d’origine; origines indigènes comprises.

 

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