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Reconstruire le rêve américain (3): Making History ?

Nous publions le dernier volet d'une série de trois articles de Geneviève et Philippe Joutard, historiens et auteurs de De la francophilie en Amérique (éd. Actes Sud, 2006) sur l'élection américaine. Le premier épisode est lisible ici et le deuxième .

 

 

Making History, sans point d'interrogation était le slogan des T-shirts des volontaires d'Obama. Les médias depuis le mardi 4 novembre ont usé et abusé de l'adjectif, vote historique, journée historique, et pas seulement aux Etats-Unis. Reportez vous aux kiosques à journaux, quand vous ne lisez pas sur l'écran, votre quotidien préféré. !

 

Une semaine après, est-il possible de poser la question de la validité du terme événement et de l'adjectif historique et en quel sens ? Certains lecteurs dans leur commentaire ont déjà tranché : « c'est un non- évènement dont on n'a beaucoup trop parlé, Mediapart le premier, puisque de toute façon rien ne va changer dans la politique américaine. C'est une élection presque comme une autre. » Derrière ce scepticisme initial, se cache une américanophobie bien connue analysée en son temps par Philippe Roger (L'Ennemi américain , Le Seuil). André Kaspi, fin connaisseur des Etats Unis, a d'ailleurs intitulé un de ses livres, Les Etats-Unis d'aujourd'hui. Mal connus, mal aimés, mal compris (Perrin), rappelant combien même, sans hostilité, nous avons de la peine en France à pénétrer la réalité des Etats-Unis.

 

A partir de motifs contestables, ces critiques posent cependant une question véritable: notre enthousiasme ne nous aveugle-t-il pas ? Pouvons nous aujourd'hui, sous le coup de l'émotion mesurer la véritable portée de cette élection ? Et d'ailleurs s'agit-il en effet d'un événement, si l'on retient la définition historique du terme qui ne se confond pas avec son étymologie, ce qui est arrivé ? L'événement en histoire suppose la rupture, la fin d'une époque, d'un phénomène. Cette rupture peut être plus ou moins forte, mettant fin à une période plus ou moins longue, concernant une réalité particulière ou une société dans sa globalité ; l'espace géographie peut varier, une région, un pays, le monde. Cette définition classique implique que pour en juger, le recul soit nécessaire, ce que n'ont pas les contemporains. Les soldats partant pour une guerre fraiche et joyeuse en 1914 qui ne devait durer que quelques mois, se doutaient-ils qu'ils inauguraient la fin d'un monde ?

 

Ce n'est pas être grand prophète, ni observateur avisé que de relever ce qui incontestablement constitue un tournant pour l'histoire des Etats-Unis. En se faisant largement élire le 4 novembre 2008 - et le mot largement a son importance; bien qu'Africain Américain, Barack Obama a aboli définitivement le « péché originel » des Pères Fondateurs : Ceux-ci affirmaient dans la célèbre déclaration du 4 juillet 1776 « Tous les hommes sont créés égaux. Ils sont doués par le créateur de certains droits inaliénables, parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Superbe déclaration, mais en même temps était accepté le maintien de l'esclavage, pour assurer l'unité de la fédération. Une fois celui-ci aboli en 1865, leurs successeurs en perpétuaient les effets par l'exclusion de la vie politique des descendants d'esclaves.

 

De cette mémoire si lourde à porter, reste entre autres cette opposition blanc-noir où la notion de métis est ignorée, puisque explicitement, puis implicitement, la barrière raciale structurait prioritairement la société. A juste titre, tous les observateurs ont insisté sur le couronnement de la longue marche vers l'égalité des noirs américains : les larmes de Jesse Jackson en sont un émouvant symbole, symbole d'autant plus fort, que celui-ci était, il y a quelques mois encore, réservé pour ne pas dire hostile à cette candidature. Thomas Cantaloube a rassemblé pour Mediapart les témoignages les plus significatifs « Fiers d'être noirs ». Nous en avons vécu un qui peut s'ajouter aux autres. En août 2008 déjà présents aux Etats Unis, nous étions un dimanche matin à la Shiloh Baptist Church dans Harlem afin d' assister à l'office de 11 heures : Le pasteur dans le texte distribué aux fidéles remerciait Dieu «Thank God ! It is the first time in the history of American politics that an African-American or Black Man has been elected by either party to be the nominee for the Office of President of the United States of America»...

 

L 'église et les fidéles, tous noirs, avaient compris que pour eux ce choix d'Obama comme candidat du parti démocrate était déjà un événement. Dimanche 9 novembre, nous sommes dans la même église, la ferveur est encore plus grande, à laquelle s'ajoute cette immense fierté que l'assemblée tient à partager avec nous en venant nous serrer les mains. Les premières paroles du Pasteur, les chants et son texte remercient Dieu : « Hallelujah ! His Truth is Marching On at this Historic Time » et le pasteur se joint, dit-il, aux millions de ceux qui en Amérique et dans le monde ont permis la victoire d'Obama. Il rappelle alors le souvenir de Rosa Parks et de Martin Luther King et termine avec cette espérance que Luther King appelait de ses vœux : « Ainsi nos enfants pourront voler vers les sommets »

 

 

Mais l'acceptation d'un vote en faveur d'un noir par un nombre important de blancs d'origine modeste, bien au-delà des élites cultivées des côtes est et ouest, est l'autre versant de ce succès historique. Rappelons -nous, il y a encore quelques semaines, la plupart des commentateurs expliquaient l'incertitude des résultats et la faiblesse de la candidature Obama par son incapacité à rallier les ouvriers, « petits blancs » qui soutenaient massivement Hillary Clinton. Or les résultats sans équivoque de l'Ohio et plus encore de la Pennsylvanie (55%) n'ont été possible que par le vote d'une frange significative de cet électorat. Certes la crise économique a facilité ce choix, mais elle aurait pu jouer en sens inverse, dans le renforcement de la barrière raciale, comme dernier privilège des pauvres blancs.

 

Le célèbre discours de Philadelphie, où Barack Obama évoquait aussi les peurs des petits blancs à partir de l'exemple de sa grand-mère blanche originaire du Kansas et appelait au dépassement de la barrière raciale, est devenu depuis mardi dernier prémonitoire. Nul doute que la position particulière du candidat a facilité cette révolution culturelle. Il n'est pas directement descendant d'esclave, puisque descendant d'un Kenyan, mais ses filles le sont, puisqu'il a épousé Michelle une descendante d'esclave. Tous les clips de campagne étaient fondés sur ce mélange blancs noirs auquel s'ajoutaient des Latinos, classés dans une troisième catégorie, comme ils le sont dans les analyses des sondages sortis des urnes. Dans les jours qui ont suivi l'élection, nous avons été frappés par la joie profonde des « blancs » ou plus exactement des WASP (White Anglo Saxon Protestant) qui multiplient les réunions amicales pour célébrer l'événement. Nul doute que pour certains d'entre eux, ce vote revêtait une forme mémorielle de réparation.

 

Pour autant cet événement a t-il une portée en dehors des frontières des Etats-Unis, entraînant par exemple en France une mise en valeur meilleure des minorités visibles? On peut en rêver, mais rien pour l'instant nous l'assure, étant donné le retard de notre vie politique et les « bonnes raisons » toujours invoquées, selon laquelle la France, n'est pas les Etats-Unis.

 

Un autre fait est acquis: Obama n'aurait pas eu un succès aussi large s'il n'avait pas conduit la première campagne du vingt et unième siècle, utilisant des moyens inédits de communication. Lié à cette communication. mais sans s'y réduire, il faut aussi rappeler l'engagement de plusieurs centaines de milliers de volontaires, forme réussie de démocratie participative, renouvelant profondément le militantisme.

 

Pour une durée plus courte, le 4 novembre marque la fin de deux cycles étroitement liés. Le premier a été bien repéré par Jacques Mistral celui de la politique de Reagan visant à démanteler toute la législation de protection établie par Franklin Delano Roosevelt et revenant à un libéralisme économique pur et dur, poursuivie jusqu'à cette crise. La page économique du New York Times du 7 novembre s'ouvre sur le titre ; « 75 ans plus tard, une Nation espère un autre F.D.R. »

 

Le second, d'importance au moins aussi grande mais moins visible, est le déclin du conservatisme chrétien. Il avait fait sentir sa force naissante dans la désignation de Ronald Reagan comme candidat républicain puis dans son élection et avait connu son apogée avec la double élection de G.W. Bush. L'influence de ces conservateurs chrétiens ne jouait pas seulement dans le domaine de la socièté, mais aussi dans la politique étrangère si catastrophique du président sortant. Ces fondamentalistes se méfiaient de Mc Cain qu'ils ont fini par soutenir à cause du choix de Sarah Palin. Mais le dynamisme n'est plus au rendez vous. Il suffit d'ailleurs de consulter le site de l'un de leur bastion Regent University, triomphant il y a quelques années, pour mesurer leur désenchantement aujourd'hui, ne croyant plus à l'avenir politique du mouvement, faute de leadership .

 

Très habilement, l'équipe Obama a réussi à capter une part du mouvement évangélique, certes minoritaire mais réelle avec Donald Miller qui fit la prière de conclusion de la convention démocrate de Denver et qui explique dans son blog comment il est passé de Reagan à Obama. Les résultats au plan général peuvent paraitre modestes, (plus 3%), mais ils sont prometteurs car ils se situent au niveau de la jeune génération des évangéliques, où Obama a recueilli deux fois plus d'adhésions que Kerry, atteignant près d'un tiers de votants. D'ailleurs le candidat lui-même met en valeur sa foi. Son premier livre en 1995 s'ouvre en exergue par une citation biblique et il veille à ne pas abandonner ce terrain à ses adversaires qui longtemps en ont fait leur force. C'est encore une des réussites du candidat démocrate par rapport à ses prédécesseurs.

 

Quoiqu'il puisse arriver ensuite, l'élection de Barack Obama apporte dès aujourd'hui assez de nouveautés et de ruptures dans l'histoire des Etats- Unis pour mériter le qualificatif d'Historique, mais en est-il de même pour l'histoire du monde ? Impossible à savoir pour l'instant. Rien n'indique par exemple une inflexion radicale d'une politique américaine prenant en compte la multipolarité. Un des effets les plus visibles de ces élections est le renforcement du sentiment national américain. « Nous sommes à nouveau fiers d'être américains » Combien de fois avons-nous entendu cette phrase de la part d'universitaires critiques les plus radicaux de la période de Bush « nous avions tellement honte. ». Sur le campus d'Ann Arbor, la célèbre université du Michigan, les étudiants ont manifesté leur joie en chantant l'hymne national et sur fond de bannière étoilée.

 

Il n'est qu'à regarder You Tube pour mesurer le retour à la fierté y compris chez les Latinos avec la chanson « Viva Obama » ! Une part de la force d'Obama a été de reprendre à son compte le roman national américain, de se présenter comme l'accomplissement de ce roman national avec l'entreprise de reconstruction du rêve américain. Lorsqu'il parle de réaliser une « Union plus parfaite », il reprend nommément à son compte le projet des constituants américains de 1787. Il n'a donc aucune raison de remettre en cause la vocation universelle des Etats Unis et leur messianisme, inhérent au récit fondateur, comme il l'est dans celui des Français. La déception européenne et particulièrement française risque de venir de ce côté-là, mais sans qu'il soit possible de parler de tromperie. La seule garantie, mais elle est d'importance, c'est la connaissance de la complexité du monde, le pragmatisme et le sens du dialogue du nouveau président. Aux Européens, de savoir en profiter.

 

Pour l'instant, cette élection a fait prendre à notre pays un coup de vieux et en même temps, à certains d'entre nous, un formidable coup de jeune...

 

Geneviève et Philippe Joutard

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