Printemps arabe, automne israélien
L'écrivain israélien Moshe Sakal revient sur le refus de discuter que lui a opposé le poète palestinien Najwan Darwish, début décembre à Marseille, lors du salon des Ecritures méditerranéennes. Occasion paradoxale de faire naître le dialogue.
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Depuis deux semaines je me trouve, malgré moi, au cœur d'une tempête qui mêle beaucoup de choses: littérature et politique, guerre et paix, diffamation et bonne foi. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé d'exprimer mon point de vue afin de préciser les choses. Tout d'abord, pour couper court à toutes les rumeurs qui se propagent depuis, je n'ai pas été expulsé du salon des Ecritures méditerranéennes qui se tenait à Marseille les 3 et 4 décembre derniers. Je me suis heurté au refus de mon collègue palestinien de dialoguer avec moi, et je souhaite m'interroger ci-dessous sur la raison et les effets de ce refus, que certains trouvent regrettables, et que, personnellement, je trouve inévitables en l'état actuel de la situation politique, mais –paradoxalement– fructueux.
Lorsque j'arrivais pour assister à la table ronde au sujet du «Printemps arabe» qu'organisait les Ecrimed, la salle était en proie au vacarme et l'agitation. Après avoir appris que le poète palestinien Najwan Darwish avait refusé que lui et moi participions à la même table dans le cadre de ce salon, certains, furieux, quittaient les lieux, d'autres s'étaient levés et hurlaient, certains pour soutenir ce qu'ils considéraient comme un boycott, d'autres pour le dénoncer. Tahar Ben Jelloun s'exprima clairement contre l'attitude de Najwan Darwish. «De nombreux écrivains israéliens se sont engagés dans la recherche d'une paix équitable», dit-il, «et il faut dialoguer avec eux, même si l'on condamne la politique israélienne».
Ensuite, mon collègue palestinien expliqua les raisons pour lesquelles il refusait de participer à une table ronde à laquelle je serais partie prenante, puis le débat sur le Printemps arabe se déroula, mais moi, en écoutant les propos, je ne pouvais m'empêcher de réfléchir à ce qu'il serait plus pertinent de nommer, hélas, l'«Automne israélien». Najwan Darwish fit état de sa souffrance et de son désespoir, et cela fut beaucoup plus éprouvant pour moi que le refus qu'il avait exprimé auparavant. Il parla de sa vie à Jérusalem-Est sous occupation israélienne et de l'humiliation qui est son lot quotidien en tant que Palestinien en Israël. «Si j'acceptais de participer à une table ronde avec cet écrivain israélien», dit-il, «je serais le dernier des cons».
Ces propos me firent très mal, bien plus que le scandale lui-même. Car en réalité, je ne fus pas réellement boycotté: à la fin de cette session, je me suis levé et on me donna longuement la parole pour que je puisse exprimer ce que j'avais à dire, je fus invité à la tribune pour d'autres sessions et ceux qui voulurent dialoguer avec moi en eurent l'occasion, de sorte que le refus exprimé par Najwan Darwish et par ses collègues libanais et égyptien est resté symbolique, et finalement, il a atteint son objectif: instaurer un véritable débat, sans hypocrisie ni faux-semblants, sur l'impossibilité dans laquelle se trouvent les écrivains palestiniens et israéliens de dialoguer par les temps qui courent. L'évidente expression de l'impossible émergence du dialogue. Faut-il y voir un paradoxe? Peut-être. Mais dans l'état actuel des choses, un tel paradoxe apporte, malgré tout, son lot de réconfort.
Après ces échanges tempétueux, des gens en pleurs vinrent me trouver, ils me serrèrent dans leurs bras et me dirent qu'ils étaient très choqués par ce qui venait de se produire. Leur désarroi était sincère, je n'en doute pas une seconde, mais il témoignait aussi de la complexité du sujet. «Comment est-ce possible?» La consternation se lisait sur leur visage: «Nous autres, Européens, nous vous invitons en France, vous, écrivains d'un Proche-orient malade, nous vous logeons dans un hôtel de luxe, nous vous convions à de somptueux repas, et vous refusez de jouer le jeu?»
Ils venaient pour leur plaisir, pour entendre un Palestinien et un Israélien dialoguer, voire s'embrasser, le visage baigné de larmes, et régler ainsi les problèmes du Proche-Orient. Ou au moins tenter de le faire.
Je suis navré de devoir décevoir, mais dans l'état actuel de nos relations, nous, Israéliens et Palestiniens en quête de paix sommes incapables de respecter ce cahier des charges. Mes aînés, Amos Oz, David Grossman et A. B. Yehoshua, symbolisent depuis longtemps l'intellectuel israélien éclairé. Ils pensaient, et pensent encore, qu'un dialogue entre des hommes de bonne volonté des deux bords, organisé sous le patronage de l'Europe, pouvait être à même de changer les choses. Mais à notre génération, la mienne et celle de mon collègue palestinien, une table ronde ne suffit pas à les changer.
Le fait que Najwan Darwish ait refusé que lui et moi participions à la même table ronde rendit paradoxalement le dialogue possible. Il est évident que tel n'était pas son objectif, mais il en fut ainsi. Au lieu d'un dialogue de sourds s'instaura un dialogue ouvert. Au lieu de belles paroles, la situation dévoila aux yeux de tous la blessure béante des Israéliens et des Palestiniens sur ces quelques milliers de kilomètres carrés de terre malade, l'un refusant de serrer la main de l'autre ou, comme l'a chanté Georges Brassens: «J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main».
Parmi les propos qu'il me fut donné d'exprimer à la fin de la séance, je dis que ce qui venait de se produire ne me surprenait pas. Et ce, pas uniquement parce que j'ai pris l'habitude d'être l'Israélien de service (j'ai vécu quelques années à Paris), mais aussi du fait que, la veille au soir, lors du dîner de gala qui fut donné pour inaugurer ces rencontres, quand mon collègue palestinien me fut présenté, alors que je l'observais de loin depuis plus d'une heure et que j'essayais d'imaginer quel homme il était, s'il était un poète de qualité, quelle était son histoire familiale, il me déclara que je lui avais volé sa maison et qu'il refusait d'apparaître en public en ma présence. Le lendemain, lors de la fameuse session, Najwan Darwish répéta ces propos, et il ajouta que les Juifs arabes étaient pires que tous: ils détestent encore plus que les autres les Palestiniens.
J'ai exposé à l'assistance mon histoire familiale: je suis né d'une famille originaire de Syrie d'un côté, d'Egypte de l'autre. J'ai toujours entendu mes grands-parents évoquer les excellentes relations qu'ils avaient entretenues avec leurs voisins arabes, à Damas et au Caire. J'ai expliqué que mon roman, Yolanda (1), abordait précisément ce sujet: le portrait d'une génération entière d'immigrés, qui vécut la majeure partie de sa vie en Israël comme si elle était encore en Diaspora, dans une symphonie d'hébreu, d'arabe et de français, sans jamais parvenir à prendre congé des voix et des paysages originels. Je dis en outre que je comprenais Najwan Darwish et que je m'étais senti très mal à l'aise quand il a exposé sa condition sous occupation israélienne, mais que j'étais triste de constater qu'aucun dialogue ne fût possible entre nous. J'ai parlé de la situation complexe de l'écrivain israélien qui s'oppose autant qu'il peut à la politique du gouvernement actuel, et qui a choisi de vivre en Israël avec le désir d'avoir une influence sur un état de faits qu'il réprouve et l'espoir de le changer. J'ai dit également que je me rendais au gré de mes voyages dans tous les pays arabes qui m'acceptaient avec mon passeport israélien, et que, durant les deux années passées, j'avais séjourné en Jordanie, au Maroc et, bien entendu, au Caire, ville natale de ma grand-mère, le personnage central de mon roman Yolanda.
Enfin, je dis qu'il y avait autre chose que Najwan Darwish refusait de comprendre, à savoir que nous avions un intérêt commun: nous aspirons tous les deux à vivre dans un État libéré de la Haine et qui recherche la Paix, un État qui ne soit ni occupé ni occupant. Et en vertu de cet intérêt commun, et non du fait d'une proximité spirituelle fantasmatique entre des écrivains des deux bords, il faut malgré tout se parler, même si le sujet de la conversation doit être l'impossibilité du dialogue. Il faut se parler, mais il y a des moments pendant lesquels le dia-logue, à deux voix, et non sous la forme d'une table ronde, est le seul possible. L'écrivaine tunisienne Azza Filali est parvenue à esquisser un tel dialogue. Au plus fort de la discussion, elle se leva et dit qu'il n'était manifestement pas possible de se parler maintenant, mais que peut-être, un jour, cela le serait.
«J'ai boycotté l'Afrique du Sud du temps de l'Apartheid!», hurla à mon adresse une femme vêtue de vert et arborant des boucles d'oreilles arc-en-ciel. «Madame», lui répondis-je, «suis-je l'ambassadeur d'Israël?» Mais elle poursuivit, brandissant le poing en ma direction et vociféra à nouveau: «J'ai boycotté l'Afrique du Sud du temps de l'Apartheid!» Ensuite, j'ai raconté au public présent le petit «printemps» que nous avions vécu cet été en Israël, et j'ai décrit les manifestations qui réunirent des centaines de milliers de personnes dans les rues de Tel-Aviv, réclamant la justice sociale. Celles-ci n'ont pas provoqué de réel changement, peut-être du fait qu'elles étaient totalement apolitiques. Mais j'ai raconté comment je m'étais agrégé à un groupe d'Arabes résidents de Jaffa et de Juifs résidents de Tel-Aviv, et que nous avions défilé ensemble en scandant: «Juifs et Arabes refusent d'être ennemis les uns des autres!» Je dis à cette femme vêtue de vert: «Voilà ma réponse à votre invective».
Traduit de l'hébreu par Gilles Rozier
(1) Le roman de Moshe Sakal, Yolanda, paraîtra en français en mars 2012 chez Stock. Il figure dans la dernière sélection du prix Sapir, le Goncourt israélien.
