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Hrant Dink et le génocide arménien

Alors que l'Assemblée nationale française a voté la proposition visant à condamner la négation du génocide arménien par les Turcs en 1915, nous publions deux textes du journaliste Hrant Dink, assassiné le 19 janvier 2007 à Istanbul par un jeune nationaliste turc.

Ses prises de position en faveur de la reconnaissance par son pays du génocide arménien et, surtout, la publication par le journal qu'il dirigeait d'une enquête affirmant que la fille d'Atatürk avait des origines arméniennes sont directement liées à son assassinat.

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L’Europe et la commémoration du 90e anniversaire de 1915 – première partie, 15 avril 2005 

 

L’Europe d’aujourd’hui a beaucoup plus de chance que par le passé. Ce n’est plus une mosaïque de pays en conflits mais une entité unie. À ce titre, elle n’a donc plus l’excuse de ses rivalités internes pour justifier l’absence de mise en œuvre d’une politique extérieure honnête et juste, même si l’on sait que ce qui détermine le présent, c’est ce que l’Europe veut mettre en place. Dans le passé, ses divisions ont pu donner l’impression de protéger les Arméniens ottomans, mais il semble que l’on n’ait pas su faire l’analyse critique des nombreuses conséquences de cette protection, pour la simple raison que la politique actuelle est encore basée sur la même notion de protection des minorités qui présida aux politiques du passé concernant la Turquie. Tout cela n’a pas l’air de beaucoup préoccuper les Européens. En tout cas, la perception par les nationalistes turcs de l’Union européenne comme protectrice des minorités ne semble pas leur causer de souci.

Mon intention n’est pas ici de débattre du traitement réservé par l’Europe au problème des minorités en Turquie sous l’angle de la démocratie et des droits de l’homme, mais plutôt d’attirer l’attention sur une autre conséquence de cette politique. Rappelons que depuis deux siècles, en Turquie, les administrations qui se sont succédé ont toujours échoué à gommer les différences tout en rejetant la responsabilité de cet échec sur l’Europe. Il faut maintenant s’interroger sur ce qui fut une politique délibérée de la part de la

Turquie. La réaction que les Occidentaux lui ont opposée a ouvert un espace fondamentalement bénéfique au nationalisme turc dans la mesure où celui-ci a intérêt à ce que cette situation perdure. Ce fut donc un piège dans lequel sont tombés les Occidentaux en acceptant de porter la responsabilité d’une politique inchangée depuis deux siècles qui a renforcé le nationalisme turc, n’a pas résolu le problème des minorités et qui, de surcroît, a retardé la démocratisation en Turquie.

Faute de réponses claires, ces questions anciennes restent d’actualité. On peut toujours s’interroger sur le rôle qu’a joué l’Europe, avant, pendant et après les jours douloureux du passé ; se demander à combien d’Arméniens elle a ouvert les bras et à combien d’autres elle a négligé de répondre, alors qu’elle s’était réservé le rôle du protecteur. Qu’entendait-elle par protection ? S’agissait-il d’un objectif ? Ou d’un moyen ? Quelles furent les conséquences des divisions internes entre les États européens sur l’absence de réformes à la période ottomane ? Enfin, si l’Europe s’était vraiment comportée d’une façon responsable, aurait-on finalement connu ces jours douloureux et vécu tous ces effondrements ? Il est malheureusement impossible de répondre positivement à toutes ces questions. Le problème d’aujourd’hui n’est pas différent de celui d’hier. Le temps passant, non seulement les États européens n’ont pas pu tirer les conclusions du désastre vécu par le peuple arménien, ils ont même évité d’y réfléchir et, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans après les événements, ils adoptent les uns après les autres toute une série de résolutions reconnaissant le génocide arménien. Le projet de résolution que la CDU voudrait examiner au parlement, en Allemagne, en est le dernier exemple. Des propositions et des suggestions très justes figurent dans ce projet destiné à « encourager la Turquie à se confronter avec son histoire et à ouvrir sa frontière avec l’Arménie ». Mais la justesse des propositions est-elle suffisante ? Ne faut-il pas maintenant se demander si [Angela] Merkel se soucie vraiment des relations turco-arméniennes et de la capacité des Turcs à affronter leur histoire ? Ou si son souci véritable ne serait pas plutôt de conduire une politique susceptible de barrer la route de la Turquie vers l’adhésion à l’Union européenne ? Autrement dit, comme cela a été le cas dans le passé, le traitement du problème arménien est-il un objectif ou un moyen ? La position de la CDU est-elle vraiment sincère ?

Il n’est guère réaliste de conditionner l’instauration de relations turco-arméniennes à la résolution préalable des questions posées par l’histoire. L’Arménie elle-même affirme que c’est une mauvaise approche de la situation. La priorité, ce n’est pas l’histoire, mais l’instauration des relations, et la question de l’histoire devrait s’inscrire dans le processus normal des relations ainsi nouées.

Voilà ce que disent, en Turquie, ceux qui sont hostiles à de telles relations avec les Arméniens : « Discutons d’abord de cette question de l’histoire. Renoncez à vouloir en faire un génocide. Alors, nous pourrons ensuite établir des relations », proposent-ils pour mettre des bâtons dans les roues, tandis que les Arméniens tiennent un discours parallèle, en demandant que les Turcs reconnaissent le génocide pour repousser l’échéance, ce qui ne peut déboucher que sur une impasse puisque la Turquie, compte tenu de son état d’esprit actuel et de sa perception du sujet, n’est pas pour le moment en état d’admettre le génocide. Dans ces conditions, on peut dire que l’attitude qui consiste à réclamer la reconnaissance du génocide tout en sachant que c’est impossible équivaut, en vérité, à ne pas souhaiter que cette reconnaissance se produise.

 

L’Europe et la commémoration du 90e anniversaire de 1915 – deuxième partie, 22 avril 2005 

Il est regrettable de constater qu’au lieu de favoriser le processus de démocratisation en Turquie, les résolutions de reconnaissance du génocide adoptées ces dernières années par différents parlements européens ont rendu ce processus encore plus difficile tout en renforçant les réflexes nationalistes turcs. Plutôt que de privilégier une attitude souple qui ferait la part belle aux suggestions et aux conseils dans le but de soutenir et de faciliter les relations turco-arméniennes, l’Europe d’aujourd’hui répète l’erreur qu’elle perpétue depuis un siècle, en adoptant un style autoritaire et condescendant. Or, dans ce domaine, il serait dans son intérêt de faire preuve de responsabilité et de se montrer capable de tirer les leçons du passé en offrant des contreparties d’un autre ordre.

Je tiens à préciser que je pèse bien mes mots en parlant de contrepartie et de responsabilité, car je considère que les Turcs, les Kurdes et les Arméniens ne sont pas les seuls responsables de l’immense douleur vécue dans le passé sur le territoire ottoman. Les États européens y ont également pris part et, si l’on me dit, comme il faut le dire, que cette douleur n’a pas été corrigée et que l’injustice n’a pas été réparée, il faut aussi préciser que les Arméniens ne doivent pas être les seuls à en payer le prix. On ne devrait jamais admettre que les uns puissent rejeter sur les autres le poids de cette responsabilité. En écrivant ceci, je pense en particulier aux Européens qui, quatre-vingt-dix ans après les événements, s’imaginent qu’ils peuvent se dédouaner du poids de cette responsabilité et de cette dette en faisant adopter par leurs parlements des résolutions de reconnaissance du génocide d’une ou deux lignes.

Pourtant, la dette de l’Europe est manifeste : elle devrait déployer tous les efforts nécessaires pour restaurer les relations entre la Turquie et l’Arménie, en sortant des discours habituels et en dépassant le stade des vœux pieux. Elle devrait réfléchir à des projets concrets et se donner les moyens de les réaliser. L’un de ces projets importants a été détaillé et soumis à trois républiques du Caucase : l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Géorgie, dans le cadre d’un statut de voisinage spécial. Ce statut devrait être affiné pour déboucher sur une perspective d’adhésion, rattaché à la candidature de la Turquie et à la capacité de ces trois pays à instaurer des relations mutuelles stables. Ce n’est pas une vue de l’esprit…

L’Union européenne pourrait contribuer concrètement à l’instauration de relations entre l’Arménie et la Turquie, dans le domaine économique, par des projets de soutien matériel. De tels projets, réalisés en partenariat avec la Turquie et l’Arménie, surtout dans les villes frontalières, comporteraient des investissements dans les domaines de l’agriculture, de l’énergie, de l’industrie, du tourisme et des services. On contribuerait ainsi fortement à la normalisation des relations entre les deux peuples en ouvrant de nouveaux espaces d’intérêt commun. Au lieu de faire adopter des résolutions ou de noyer les erreurs du passé dans les palabres, l’Europe agirait de manière responsable en acceptant de payer la contrepartie de ses erreurs. Ainsi seulement, elle pourrait nous convaincre de sa sincérité.

Il faut bien admettre que l’intérêt témoigné dans le passé par l’Europe divisée pour cette région du monde a suscité l’épuisement des peuples, parmi lesquels le peuple arménien qui constituait le maillon le plus faible de la chaîne s’est trouvé arraché à la terre où il vivait depuis quatre mille ans. Pour cette raison, l’Europe actuelle devrait racheter sa dette en œuvrant au rétablissement des relations et réparer l’épuisement qu’elle a provoqué en soutenant l’activité. Sinon, le passé ne sera jamais expié.

 

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Textes extraits de Hrant Dink, Chroniques d'un journaliste assassiné, textes rassemblés par Günter Seufert, traduction: Bernard Banoun, Haldun Bayrı et Marie-Michèle Martinet. © Uluslarasi Hrant Dınk Vafki ; © Galaade éditions, 2010, pour la traduction française.

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