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Nov

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Article d'édition

Les Inaudibles de Bulgarie

« Est-ce qu’un pays européen dans lequel la population manifeste quotidiennement et pacifiquement depuis 40 jours n’intéresse personne ? Faut-il des visages en sang pour qu’un refus d’usurpation de la démocratie soit entendu ?» Albena Dimitrova, économiste et essayiste, expose les raisons du mouvement de protestation bulgare et interpelle les Européens. 

 


Après plus de 40 jours consécutifs de protestations, Sofia et d’autres villes de Bulgarie voient leurs rues toujours investies de citoyens excédés par la corruption et les lacunes de la représentativité parlementaire. Les Indignés bulgares sont aujourd’hui les Inaudibles d’un pays et de toute l’Europe. Leurs revendications de changement de la Constitution, du Code électoral et plus largement, d’une refondation des règles démocratiques, émergent dans un contexte de crise politique profonde.

En février dernier, suite à une hausse brutale des prix de l’électricité, une première vague de mécontentement populaire avait provoqué, à quelques semaines de la fin de son mandat, la démission du premier ministre bulgare, Boiko Borissov, leader du parti de centre-droite Gerb (Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie), au pouvoir depuis 2009. Des élections législatives anticipées ont eu lieu en mai avec pour résultat une répartition des 240 sièges du Parlement en deux blocs égaux de 120 sièges entre la gauche et la droite. Gerb, n’ayant obtenu que 97 sièges, se trouve donc dans l’impossibilité d’exercer un nouveau mandat seul et invite le parti d’extrême droite Ataka (en progrès par rapport aux législatives de 2009) à former une coalition. Ce dernier rejette catégoriquement la proposition. Le leader de Gerb appelle alors au boycott des travaux du Parlement. Depuis plus d’un mois, les 97 députés Gerb ne rentrent plus dans l’hémicycle et sont absents des sessions plénières et des débats publics.

De l’autre côté, la coalition des partis socialistes et communistes KZB (Coalition pour la Bulgarie) a pu former avec les sociaux-démocrates DPS (Mouvement pour les droits et les libertés), défenseurs de la minorité turque, une majorité élue. Ces pourparlers ont été initiés et menés par Plamen Orecharski, député sans étiquette qui devient l’actuel Premier Ministre.

 Déclenchement du mouvement du 14-Juin

À peine entré en fonction, Orecharski nomme à la direction de l’Agence d’État pour la sécurité nationale (les services des renseignements) Delyan Peevski, un des magnats de la presse bulgare et ancien proche de l’oligarque Ilia Pavlov (assassiné en 2003 aux États Unis, un meurtre toujours pas élucidé). Ce premier choix fait par le nouveau Premier Ministre rentre en totale contradiction avec une des principales missions données à l’Agence – la lutte de l’État contre la corruption et les milieux mafieux. Le soir même de l’annonce de cette nomination, la population est descendue spontanément et en masse dans les rues, dénonçant la connivence entre le pouvoir et les milieux oligarchiques et mafieux, Delyan Peevski étant identifié par la population bulgare comme un des Monsieur Mafia du pays. Devant la vague de protestations, le premier ministre reconnaît la grossièreté de son « erreur de casting », selon sa propre expression. Il annule la nomination litigeuse, mais la rupture de confiance entre citoyens et politiques est sans retour. Les revendications de démission de l’ensemble du gouvernement se poursuivent et marquent le début d’un mouvement bien plus large. Les manifestants exigent une nouvelle place pour la morale en politique et donnent une priorité absolue à la lutte effective contre l’oligarchie, à l’indépendance de la justice et à la liberté de la presse.

Installation durable du mouvement

Le pouvoir ignore ces revendications et semble espérer voir la mobilisation citoyenne se dissiper avec l’arrivée des vacances d’été. Non seulement le mouvement ne faiblit pas depuis plus d’un mois de manifestations quotidiennes, mais l’inventivité des démarches rend encore plus dynamique le rassemblement des citoyens extrêmement variés, de tous les âges et sans leaders politiques. Des nouvelles formes d’expression se succèdent. Quotidiennement, des milliers de personnes se relaient. Des plateformes de débats et de propositions commencent à se créer, mobilisant des compétences mises en commun pour ne plus faire marche arrière. Tous les matins, avant de se rendre à leur travail, les manifestants se retrouvent devant le Parlement, appelant eux-mêmes ce rendez-vous un café « d’accueil » des parlementaires. Sortant du travail, ils se retrouvent en fin de journée devant les fenêtres du premier ministre. Des petits comités d’initiatives restent tard dans la nuit sur les places publiques et préparent les rendez-vous du lendemain. Les premiers soirs, les manifestants recouvrent avec leurs corps la principale artère de la capitale. Quelques-uns s’allongent à même la chaussée, des gens arrivent en petits groupes et s’allongent à leur tour, solidaires sans se connaître entre eux et sans forcément partager les mêmes idées.

Le mot est passé et le lendemain les gens arrivent en portant des ballons noirs qu’ils lancent aux pieds des policiers dressés devant le bâtiment du Parlement. Un autre soir, ils symbolisent les députés bulgares par 240 lanternes éclairées par des flammes qui s’envolent vers le ciel de Sofia. Ce n’est pas sans rappeler la mémoire de Plamen Goranov, l’homme qui s’est donné la mort, immolé par le feu, pour faire entendre le « non à la corruption ». Depuis, son geste a été suivi par plusieurs autres insurgés (le nombre officiel est de 9 personnes, dont seulement deux ont survécus). Les Inaudibles de Bulgarie rejettent tous les partis, mais affichent une forte volonté de vivre ensemble autour de projets communs : « Non aux Partis, Oui aux Projets ». Les visages sont tirés par la fatigue de cette longue et persévérante participation au mouvement, mais les rassemblements quotidiens et le sens profond donné emplissent les rues de Sofia d’un air de liberté. Les peurs tombent, les discussions entre les manifestants embellissent d’une façon singulière cette capitale d’Europe longtemps confinée. Dans le pays, on les appelle les « Beaux », sans doute pour la beauté que dégagent leurs regards calmes et décidés. « C’est notre renaissance citoyenne. Nous n’avons plus peur d’eux. Nous sommes beaucoup plus libres qu’ils ne l’ont cru. Aujourd’hui c’est à eux d’avoir peur de nous », commentent les gens en brandissant une pancarte : « 99% de Peuple contre 1% d’Oligarques » vers le bâtiment du Parlement.

Jour 40, jour de tensions

Ce jour, l’habituel rassemblement des manifestants prend une forme particulière en raison de la présence exceptionnelle des députés à l’intérieur du Parlement, alors même que se déroule la manifestation du soir. À l’ordre du jour, une réunion de la Commission de révision du Budget. Le débat porte sur la souscription d’un nouvel emprunt d’un milliard d’euros qui engage des remboursements sur plusieurs dizaines d’années et touche donc les générations futures. Le sujet de la discussion est jugé suffisamment grave pour que les députés de Gerb décident de leur côté d’interrompre le boycott et de se rendre aux réunions de la Commission. Sont présents également le ministre et le vice-ministre des finances, dont la démission est une des revendications fortes du mouvement protestataire. Tout naturellement, l’affluence des manifestants s’intensifie et en début de soirée, ils sont tous en rangs serrés devant l’Assemblée nationale. On annonce que le Parlement est assiégé par les manifestants et le ministère de l’intérieur décide d’envoyer un car pour évacuer les députés. Aucun des députes présents au Parlement n’ose quitter le bâtiment qui est pourtant gardé par des forces spéciales et un renfort de la gendarmerie nationale. « Pourquoi restent-ils barricadés ? Nous ne sommes pas des bourreaux ! Ils n’ont même pas le courage de nous regarder en face », commentent des manifestants excédés par cette attitude. « C’est une absurdité de vouloir passer à travers les gens avec un bus. » Les gendarmes commencent à repousser la foule pour dégager le passage. Leur attitude contraste radicalement avec celle des policiers des autres jours. « Nous étions en premier rang assis par terre lorsqu’ils se sont précipités sur nous », témoigne une manifestante présente dès le premier jour du mouvement. « Jusqu’à présent, nous avions des relations plutôt cordiales avec les policiers ordinaires. Nous leur apportions de l’eau et du café. Beaucoup de ces mêmes policiers se trouvent pendant leurs jours de repos parmi nous de l’autre côté des barrières. Dès les premiers jours des protestations, un des syndicats de la police nationale avait fait une déclaration pour nous assurer qu’ils n’allaient pas charger sur nous. Des policiers sympathisants du mouvement posent leurs casques au sol ou portent des gilets jaunes pardessus leurs uniformes en signe de non agressivité. » Un ordre est donné pour permettre au bus d’avancer à travers la foule et l’escalade d’une confrontation fait plusieurs blessés parmi policiers et civils. Des images de visages ensanglantés sont diffusées partout dans les médias et une inquiétude de radicalisation des confrontations monte dans l’opinion publique. Dès le lendemain, le retour à « la normale » montre l’apaisement des tensions et tous espèrent que le véritable visage pacifique du mouvement ne soit pas entaché. Les unités des forces spéciales et de la gendarmerie ont laissé de nouveau la place à la police ordinaire.

« Nous voulons une démocratie directe !»

Ces protestations posent des questions plus fondamentales devant la démocratie européenne. Les médias européens parlent peu de ces protestations pacifiques avant ce 40e jour. À croire que seule la nuit des violences a droit d’audience dans les autres pays d’Europe. Pourquoi un tel mouvement reste-t-il inaudible en Europe ? Est-ce qu’un pays européen dans lequel la population manifeste quotidiennement et pacifiquement depuis 40 jours n’intéresse personne ? Faut-il des visages en sang pour qu’un refus d’usurpation de la démocratie soit entendu ? Est-ce la nature des revendications sociétales qui dénote avec les revendications économiques  habituellement plus audibles ? Ou bien, est-ce l’absence d’homologues et de leaders politiques du mouvement qui le priverait de dialogue avec les autres pays d’Europe ? Ce mouvement n’apporte-t-il rien à la réflexion européenne ? Les manifestants sont-ils trop « Beaux », trop pacifiques pour être entendus?   

N’y a-t-il pas, dans les préoccupations bulgares, une proximité avec les exigences de moralisation de la vie publique dans toute l’Europe ? La quête pour une justice indépendante et pour une presse libre n’est-elle pas commune ? Le récent exemple du ministre du budget français est éloquent à cet égard. En charge de la lutte contre la fraude fiscale, il est démasqué en tant que fraudeur lui-même sous la pression et par le sérieux des enquêtes de la société civile indépendante. D’autres scandales politiques en Europe montrent régulièrement l’existence des connivences dangereuses qui se tissent entre les élites politiques et la nécessité d’une vigilance renforcée de la société civile indépendante. Ce sont précisément ce genre de connivences qui poussent les citoyens bulgares dans les rues depuis 40 jours.  Et pourtant leur mouvement est à peine relayé par la presse européenne, alors même que des appels « Europe wake up! Dictatorship can't be velvet » ou « Europe, help our fight against mafia-governement ! » sont affichés quotidiennement.   

Dans l’exercice effectif des mandats, le pluralisme démocratique est de plus en plus réduit à des alternances bipartites. Il ne garantit plus suffisamment ni la représentativité démocratique, ni le renouvellement de ceux qui exercent le pouvoir conféré par le vote. Les Cahuzac fréquentent des hommes d’affaires en commun avec des Woerth et des Le Pen, tout en appartenant à des partis politiques différents.

Pourquoi en Europe néglige-t-on un mouvement citoyen qui revendique une refondation des règles de la démocratie ? La crise de représentativité démocratique n’est-elle pas une problématique commune pour les démocraties d’Europe ?

Un mouvement comme celui des citoyens bulgares aujourd’hui pourrait inspirer la mise en place de nouvelles règles et soulever la question des instruments d’accès direct des citoyens au Parlement. « Nous voulons une démocratie directe !», revendiquent-ils. « Changement du Code électoral ! », « Changement de la Constitution ! »

Les urnes n’expriment plus pleinement les volontés des électeurs. Les promesses électorales sont de plus en plus rarement tenues et découragent la participation massive aux élections. Ce recul est perceptible un peu partout en Europe y compris dans les pays à forte tradition démocratique. En Bulgarie, plus de la moitié de l’électorat se désintéresse de son droit de vote, alors qu’au début des années 90, près de 96% des votants bulgares s’étaient rendus aux urnes. Les gens ne croient plus que leur voix sera utilisée pour la réalisation réelle des projets électoraux. 

A ce titre, la place prévue pour le vote blanc dans la loi électorale est significative. Dans nos démocraties structurées par des partis politiques, le vote blanc est comptabilisé comme un bulletin non valide au même titre que les bulletins comportant des irrégularités. Les voix exprimées activement par le bulletin blanc sont-elles vraiment vides de sens ?

Les bulletins blancs, inaudibles aujourd’hui, tout comme les manifestants bulgares, ne pourraient-ils pas être entendus ? Des projets de cette nature ne peuvent pas venir naturellement des partis politiques, eux-mêmes soumis à des fonctionnements et à des logiques d’appareil. Ils gardent encore les mécanismes obsolètes d’une maximisation « d’utilité » politique sous contrainte des voix électorales obtenues. Mais la société civile indépendante a la possibilité d’exiger un décompte des bulletins blancs et permettre de les utiliser comme tickets d’entrée au Parlement pour des députés-citoyens. Le pourcentage obtenu pourrait déterminer le nombre de sièges de ces députés-citoyens qui seraient tirés au sort parmi l’ensemble de la population. Le principe d’une part d’élection aléatoire n’est-il pas un des principes fondateurs de la démocratie ?

Le rejet en masse du système actuel des partis politiques en Bulgarie appelle à une refondation de la démocratie et à la recherche de garanties supplémentaires contre les corporatismes hiérarchisés et les influences des pouvoirs économiques non élus. L’entrée dans les Parlements démocratiques des députés-citoyens via la reconnaissance du bulletin blanc pourrait élargir les compétences des citoyens et le niveau de la culture électorale. Une formation pour l’exercice du mandat de député-citoyen pourrait prendre la forme d’un service civique nouveau... Les Inaudibles de Bulgarie pourraient peut-être devenir des porteurs de ces nouvelles règles de démocratie participative. En tout cas, à Sofia le rendez-vous est donné : « On restera devant le Parlement jusqu’au bout ! »

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