La guerre d'Algérie en version algérienne
«Près de cinquante ans après l'indépendance de l'Algérie, Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora sont les premiers auteurs français à proposer à leurs concitoyens de lire ce conflit sur le mode du récit avec les yeux du camp d'en face.» Par Jean-Claude Hazera, journaliste et historien.
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Il y a beaucoup de livres sur la guerre d'Algérie. Benjamin Stora, un des deux auteurs de La Guerre d'Algérie vue par les Algériens, en a publié une grosse dizaine à lui tout seul. Beaucoup d'angles particuliers ont été explorés. Stora a écrit sur de Gaulle et la guerre d'Algérie mais aussi sur Mitterrand et la guerre d'Algérie. Cependant les lecteurs français ne se sont pas vus proposer depuis longtemps un grand récit de la guerre d'Algérie. Celui-ci en est un, abordable comme tel par quelqu'un qui n'aurait jamais rien lu que quelques pages de manuel scolaire sur le sujet.
Venant après tant d'autres livres, cette fresque est, cependant, totalement originale. Près de cinquante ans après l'indépendance de l'Algérie, Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora sont les premiers auteurs français à proposer à leurs concitoyens de lire ce conflit sur le mode du récit avec les yeux du camp d'en face. Cet intérêt pour le regard des autres est heureusement à la mode en histoire, notamment chez les historiens de la mondialisation. Mais il faut bien comprendre qu'ici ce n'est pas le croisement de deux regards qu'on nous propose. La promesse du titre est rigoureusement tenue. Avertissement aux nostalgiques de l'Algérie française ou aux anciens combattants français qui ont subi cette guerre sans nom, on ne s'apitoie pas sur leur sort. Ils sont d'une certaine manière hors champ. Du coup, le lecteur français peut parfois être troublé par certaines affirmations, considérées comme des évidences, sur lesquelles les auteurs, sans rien éluder pour autant, ne s'attardent pas. Par exemple le fait que, dans ces départements français, les élections étaient systématiquement truquées par l'administration «coloniale», sauf en une occasion qui servit de contre-exemple.
Si nous sommes troublés, c'est qu'en fait ce déplacement du regard nous fait découvrir beaucoup de choses. On prend conscience par exemple que les «événements» ne surgissent pas en 1954 dans un ciel serein qui n'aurait été troublé que par les massacres de Sétif en 1945. Depuis le débarquement de 1830, la colonisation n'a en fait jamais été acceptée par les Algériens ou tout au moins par une très grande partie d'entre eux. Le premier chapitre du livre est d'ailleurs titré avec humour: «les cent vingt premières années de la guerre d'Algérie». Ceux qui ont suivi ce conflit dans les journaux de l'époque vont retrouver bien sur des noms familiers: Ferhat Abbas, Ben Bella, etc. Mais ils vont aussi, pour beaucoup d'entre eux, découvrir l'importance du précurseur Messali Hadj (1898-1974), dont Renaud de Rochebrune avait d'ailleurs édité les Mémoires et Benjamin Stora une biographie. Celui-ci revendique l'indépendance totale de l'Algérie devant un congrès anti impérialiste à Bruxelles dès 1927. Et Messali n'est pas un illuminé qui prêche dans le désert. Il a même tellement de partisans que le FLN (Front de Libération Nationale) qui finira par mener le pays à l'indépendance par les armes est issu des rangs de son parti et devra commencer par s'imposer, parfois par les armes, face à ceux qui sont restés messalistes et qui revendiquent leur participation à l'insurrection jusqu'à la fin de 1955 et même au delà, avant d'être neutralisés par les «frontistes».
Comme tous les mouvements de libération, à commencer par la Révolution française et la Résistance, le mouvement indépendantiste algérien n'échappe pas aux rivalités et aux conflits. Ceux-ci tiennent une part importante dans le livre et les auteurs n'essayent pas d'en masquer la dureté, allant jusqu'aux règlements de compte expéditifs. On a beaucoup débattu de la meilleure stratégie, mais on s'est aussi beaucoup entretué entre nationalistes algériens. Comme toute guerre, une guerre de libération est une horreur. Pour s'imposer les combattants du FLN n'ont pas hésité à terroriser leurs propres compatriotes s'il le fallait. Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora nous racontent toute cela sans ménagement, ce qui parfois glace un peu le lecteur. Quels mémoires, biographies ou romans faudrait-il lire en complément pour retrouver la dimension humaine individuelle de tout cela et mieux imaginer ce qui pouvait se passer à chaque moment dans la tête de ces insurgés? L'abondante bibliographie proposée par les auteurs –qui ont fait leur miel de ces témoignages ou points de vue– montre qu'il en existe beaucoup.
La lecture de ce gros livre très riche est facilitée par un système de coups de projecteurs et de retours en arrière qui fonctionne bien. L'histoire de cette première partie de la guerre d'Algérie est déroulée à partir de cinq évènements clés racontés sur le mode reportage (Renaud de Rochebrune, l'un des deux auteurs, est aussi journaliste): l'attaque de la poste d'Oran, en avril 1949, le 1er novembre 1954, date du début de l'insurrection armée, l'insurrection du Constantinois le 20 août 1955, le congrès de la Soummam, le 20 août 1956, et la bataille d'Alger, entre juin 1956 et octobre 1957. Entre ces récits, des retours en arrière, plus analytiques, permettent de bien comprendre les évolutions. La ronde des noms de lieux et de personnes donne parfois le vertige. Une carte, située en fin de cahier photos, aide à s'y retrouver et le récit est suffisamment pédagogique pour qu'une éventuelle incertitude sur un personnage n'empêche pas de comprendre la situation.
Arrivé au bout de ce récit, le lecteur sera peut-être frustré de ne pas avoir la suite. Elle est promise pour dans un peu moins d'un an, avec la parution du second tome. Les impatients, quitte à ne connaître qu'une version plutôt française de la guerre, pourront se reporter à d'autres livres et notamment au grand récit de Yves Courrière qui, bien que publié dès la fin des années 60 et parfois «romancé», reste, pour ceux qui veulent lire du récit, une référence.
La guerre d'Algérie vue par les Algériens. Tome 1 Des origines à la bataille d'Alger. Par Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora. Ed Denoël, 450 p., 23,50 euros.
Jean-Claude Hazera, journaliste et historien (auteur notamment des «Patrons sous l'Occupation» aux éditions Odile Jacob).
