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Article d'édition

Le missile, l'avion et la justice

Si la justice italienne a fini par admettre que la chute d'un avion au large de la Sicile (81 en morts en 1980) était due à un missile, rien n'établit encore l'origine du tir – la responsabilité de la France est régulièrement évoquée. Professeur de sociologie à l'université de Gênes (Italie), Salvatore Palidda revient sur cette affaire et se demande comment « la construction de l’Union politique européenne» pourrait assurer un « contrôle démocratique des services secrets».

 


 


Le 28 janvier 2013, la Cour de cassation italienne, plus haute instance de justice du pays, a établi que l'avion civil italien tombé en mer en 1980 près de Palerme (81 morts) fut abattu par un missile, et que l’Etat italien a l’obligation d’indemniser les familles des victimes, car il n’a pas assuré la sécurité du vol (lire l’article de La Tribune).

Il a fallu attendre trente-trois ans pour établir une vérité qu’en réalité, dès le premier moment, nombre de personnes avaient soupçonnée. Par ailleurs, il y a longtemps que certains investigateurs affirment que le missile a été tiré par un avion militaire français participant à une opération de l'Otan visant l’avion dans lequel voyageait Khadafi en direction de Belgrade. Désormais, plusieurs journalistes demandent que le gouvernement italien interpelle le président Hollande. Car depuis trente ans, la France a toujours donné des réponses farfelues, sinon évidemment fausses, à propos de cette affaire, tout comme ont fait les autres pays interpellés. Il est assez probable que François Hollande ne va avoir aucun embarras à ignorer cette éventuelle interpellation, tout comme les autres pays de l’Otan qui ont participé à cette intelligente opération aérienne.

Comme chacun sait, tous les Etats cumulent et reproduisent des affaires louches, voire des énigmes sur des faits assez graves et ce n’est pas un hasard si les théories complotistes prolifèrent... Mais dans le cas italien, surtout depuis le massacre de 1969, à la Banque de l’agriculture, à côté de la cathédrale de Milan (17 morts et 88 blessés), la reproduction des affaires faisant des centaines de victimes a été sans égale dans les pays dits démocratiques développés. Depuis lors, on a compté 140 attentats à la bombe (les plus meurtriers à la gare de Bologne en 1980 [85 morts et 200 blessés], à Brescia en 1974 [8 morts et 102 blessés], sur des trains [12 morts et 48 blessés et encore d’autres]; le dernier au musée des Offices à Florence en 1993, 5 morts et 48 blessés).

Encore aujourd’hui, la justice italienne n’a pas réussi à trouver les responsables de nombre de ces “stragi” (massacres) et parfois, on est même arrivé à des sentences condamnant les familles des victimes à payer les frais des procès ! Cependant, une grande partie de la population sait qui sont les responsables; Pasolini écrivait: « Je connais les noms des responsables de ce qu’on appelle le “golpe” (et qui, en réalité, est une série de “golpe” institué comme système de protection du pouvoir). Je sais les noms des responsables des “stragi” de Milan, de Bologne de Brescia ....».

Cependant, la soi disant vérité judiciaire n’est jamais parvenue à sanctionner ce qu’une bonne partie des Italiens sait. Surtout, depuis la deuxième guerre mondiale, les diverses fractions des services secrets italiens n’ont jamais cessé une activité extrêmement intense en direction du « dépistage » de toute investigation concernant les coups montés par eux-mêmes, utilisant souvent des terroristes fascistes, parfois même « rouges » ou aussi des criminels ou des hommes de main de la mafia.

Mais, ces dépistages ont été possibles grâce aux diverses couvertures des services de l’allié dominant (les Etats-Unis) et grâce aux complicités d’une partie des autorités politiques, de la magistrature et des médias (i.e. des personnalités complices parce que mandataires de ces activités pour défendre leur pouvoir ou parce que, sous chantage des services ou encore pour marchandage avec ceux-ci, ce qui est courant quand on veut avoir des infos «sensibles» sur des ennemis ou concurrents ou pour les scoops médiatiques).

L’instrument principal adopté par les autorités publiques afin d’empêcher la réussite des enquêtes judiciaires sur les affaires louches a toujours été le « secret d’Etat », une « norme » qui en réalité relève uniquement du discrétionnaire, voire de l’arbitraire propre à tout pouvoir régalien, comme à celui dit démocratique. Nombreux sont les cas pour lesquels cet instrument a été utilisé même pour des affaires qui n’ont rien à voir avec des véritables nécessités de défense nationale. Et cela a été une pratique courante de tous les gouvernements, de droite à gauche (Prodi, Berlusconi, Monti), de même que dans les autres pays, toujours au nom des «intérêts nationaux suprêmes».

Ainsi, on peut constater que face à des attentats provoquant la mort de centaines de citoyens, la justice ne peut et ne doit pas identifier ni condamner les responsables, parfois même pas les poseurs des bombes! Autrement dit, le devoir primaire de l’Etat, c’est-à-dire celui de sauvegarder la sécurité des citoyens, est bafoué car le pouvoir a d’autres raisons que la raison ne connaît point. Voici donc revenir la très vieille question: la démocratie, telle qu’elle s’est configurée en particulier depuis la deuxième guerre mondiale et encore depuis qu’on a salué la fin des totalitarismes criant “jamais plus ça”, peut-elle permettre l’effective tutelle des citoyens? Alors, c’est elle, la démocratie que les pays occidentaux et leurs grands intellectuels prétendent exporter dans les pays non-démocratiques?

Les développements récents des activités des services secrets montrent que ce n’est plus seulement en Italie qu’ils sont de plus en plus fractionnés et que chaque segment ne fait que chercher à se vendre au meilleur acheteur et protecteur. Et ces derniers ne sont plus seulement des Etats mais aussi des pouvoirs privés qui parfois arrivent même à «embaucher» des agents des services secrets pour leurs besognes (en particulier dans les jeux des spéculations financières plutôt que dans l’espionnage industriel d’autrefois).

Alors, deux autres questions se posent : comment la construction de l’Union politique européenne peut-elle assurer le contrôle démocratique des services secrets sans instance politique effectivement souveraine et dotée de pouvoirs pour ce faire? Et comment la justice européenne peut-elle exercer une activité effectivement indépendante et sans contraintes ni conditionnement, alors qu’on ne prévoit pas la création d’une police judiciaire dépendante uniquement de cette autorité judiciaire, et non pas des divers corps de police souvent biaisés par les services secrets ? Il serait souhaitable que soit portée beaucoup plus d’attention à toutes ces questions, de la part de tous et non seulement de la part des experts – qui devraient toutefois fournir davantage d’instruments accessibles au grand public. De même, comprendre et donc déconstruire les logiques et les utilisations des énigmes et des complots ne devrait-il pas servir à donner davantage d’instruments pour conquérir plus de transparence?

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