Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Il faut collectionner Benchley

Robert Benchley, The sky's the limit (1943)

Robert Benchley (1889-1945) fut chroniqueur pour Vanity Fair et le New Yorker. Un auteur de textes insolents, absurdes, d’une drôlerie irrésistible. À lire n'importe quel jour de la semaine, ou les week-ends, pour prendre la mesure de leur supplice, et surtout pas, comme le recommande ironiquement son fils dans la préface, «à dose homéopathique».

La cinquantaine d’articles rassemblée dans Le Supplice des week-ends illustre à merveille l’étendue du rire selon Benchley, qui excelle à croquer le quotidien et les paradoxes de la modernité. Que le registre soit celui de la satire, de la dérision, du nonsense, il s’agit toujours de saisir le détail faisant dérailler la logique, l’apparence ou la façade. Benchley est pince-sans-rire, profondément ironique, il ne cesse de se moquer de lui-même et de ses contemporains et aucun de ses textes, pourtant publiés dans la presse américaine dans la première moitié du XXème siècle (1915-1945), n’a pris une ride.

Benchley saisit son époque sur le vif, la met en perspective, l’interroge, la questionne, l’humour est son levier. Tout devient drôle sous sa plume acérée, la vie judiciaire, les écrits scientifiques, la vie sociale du triton, les visites chez des amis le week-end, la paperasse administrative et bureaucratique, toutes les absurdités crées par les obligations sociales que Benchley expose, décortique, dont il s’amuse avec brio et verve. C’est absolument irrésistible.

Vous saurez comment écrire le scénario d’une tragédie américaine, un opéra, parler français (si vous êtes Américain), couper aux barbants récits de voyage de vos amis, échapper au péril dominical, pourquoi Budapest n’existe pas, etc. Benchley pastiche les guides de développement personnel, vous explique comment survivre à un voyage en train avec des enfants, comment passer son temps à ne rien faire au bureau et avoir l’air débordé, et même «Comment venir à bout de tout ce qu’on doit faire» :

«Le principe de mon énergie et de mon efficacité incroyable n’est pourtant pas bien compliqué. Il repose sur l’application d’un principe psychologique bien connu, dont j’ai poussé le perfectionnement à un degré tel qu’il est maintenant devenu presque trop perfectionné, et qu’il faudra me faudra bientôt lui restituer un peu du côté rudimentaire qu’il avait initialement.
Ce principe psychologique, le voici : N’importe qui peut accomplir n’importe quelle tâche, aussi lourde soit-elle, pourvu que ce ne soit pas celle qu’il est censé accomplir à ce moment-là».

Frappé du coin du bon sens, non ? On se demande donc bien pourquoi personne ne (le) collectionnerait.

De sourires en éclats (de rire), un univers délirant se construit, comme dans la seconde partie de Pourquoi personne ne me collectionne ? (Rivages poche), lorsque l’auteur se livre à une parodie judiciaire et policière. Les Crimes fascinants est une microfiction, sous forme d’enquêtes, suite à une «récente série d’assassinats étranges survenus dans la petite ville française de Messy-sur-Saône». Une affaire célèbre et pourtant «sans intérêt», entre sens et nonsense, qui passionnera «les gens qui s’intéressent aux meurtres (et qui, à part peut-être les victimes elles-mêmes, ne s’intéresse pas aux meurtres ?)». On suivra donc le récit désopilant de Benchley, des «indices révélateurs» aux «conseils aux gangsters».

Toute la première partie du recueil est, elle, centrée sur nos tracas quotidiens, ces tâches ingrates et répétitives qui deviennent des odyssées du rire sous la plume caustique et délirante du chroniqueur : la déclaration de revenus, la rédaction de lettres (source, on le sait, de la majeure partie des conflits mondiaux), le rangement de son bureau (première - bonne - résolution de l'année) :

«Le premier acte de ma campagne pour faire de cette toute nouvelle année une bien meilleure année, pour vous comme pour moi, c’est de ranger mon bureau. Je me suis attelé à cette tâche il y a maintenant un peu plus d’une semaine, mais, jusqu’ici, je n’ai pas dépassé le deuxième tiroir de gauche. Je suis persuadé que des gens ont dû s’introduire ici en cachette au cours des trois ou quatre dernières années et déposer des choses dans ces tiroirs pendant que je dormais».

Ce bureau bordélique est à l’image de l’inventaire à la Benchley : il sera question, dans le recueil, aussi bien de bicyclettes que d’une brochure intitulée Le Contrôle du nématode à galles, de politiques que d’assureurs, et même, d’un plan quinquennal (ou peut-être en six ans). Seul lien de ce désordre apparent, le regard que Robert Benchley porte sur les êtres et les choses, acute (aigu). On ajouterait bien inénarrable. Mais les récits existent.

On comprend alors le saugrenu de ce titre : pourquoi personne ne me collectionne ?

«Qu’est-ce qui répugne tant aux collectionneurs chez moi et dans mes livres ? Je suis plutôt bien de ma personne – dans un genre assez peu commun – et je parle le français couramment – je vais même jusqu’à émailler certains de mes écrits de phrases en français. (…) Malgré cela, des professionnels hospitaliers m’ont raconté qu’en moyenne les patients qui s’en allaient lassaient derrière eux plus d’exemplaires de mes livres que de ceux de n’importe quel auteur. Les gens pourraient au moins faire l’effort d’emporter mes livres chez eux, non ?»

Il faut sans traîner collectionner Benchley.

CM

Robert Benchley, Pourquoi personne ne me collectionne ?, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Brument, Rivages poche, 160 p., 6 € 50.

Robert Benchley, Le Supplice des week-ends, Robert Laffont, Pavillons Poche, 304 p., 8 € 90

Newsletter
Je m'identifie