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Article d'édition

Julia Leigh, Le Chasseur

Les groupes d’amis Facebook sont parfois la pire des choses mais aussi souvent la meilleure. Sur mon fil d’actualité, grâce à des inconnus qui m’ont un jour fait signe (ou l’inverse), je découvre des pépites, des citations, des enregistrements musicaux oubliés, des interviews cachés au fond du web, des images, des textes… Il suffit d’être curieux, attentif… et sélectif !

Le 17 février 2010, j’ai ainsi vu passer un « post » émanant d’un écrivain dont j’apprécie l’œuvre mais que je ne connais pas personnellement. Il avait reproduit la couverture d’un livre paru chez Actes Sud, Le Chasseur de Julian Leigh, avec un simple avis « Attention chef d’œuvre ! » Pourquoi me suis-je sentie concernée ? Pourquoi est-il devenu impératif pour moi - qui suis entourée de bien plus de livres que je ne pourrais en lire en dix vies ! - de me procurer celui-ci ?

Il faut donc avouer que je ne connaissais pas Julia Leigh, écrivaine australienne née en 1970, internationalement reconnue dès ce premier roman dont l’argument a renforcé mon envie de le découvrir : une traque, dans une région du monde – une île d’Australie - où la nature a gardé sa sauvagerie, avec des « arbres millénaires parfaits dont les basses branches plumeuses se touchent presque », où « règnent le froid et les ténèbres, avec des taches de clarté imperceptibles. »

Mais j’anticipe. Je cite déjà, avec entre les mains l’exemplaire que j’ai réussi à obtenir grâce à sa réédition en Points, en septembre. Car il m’a fallu attendre tout ce temps : interroger les sites Internet, Actes-Sud, les bibliothèques, entendre parler de problèmes de droit et de disponibilité des ouvrages. Chaque fois que j’allais lui mettre la main dessus, l’exemplaire qui me semblait désigné m’échappait et mon désir de lecture s’accroissait. Il n’a pas été déçu lorsque j’ai pu, enfin, le réaliser.

Je ne m’attendais pas à ce que le chasseur, M, soit un personnage profondément d’aujourd’hui, tout autant que d’hier. Il est mandaté dans sa traque du tout dernier tigre de Tasmanie (espèce réputée disparue depuis 1936) par une compagnie de biotechnologie, il succède dans cette tâche à l’auteur d’un ouvrage intitulé « une bioéthique pour le nouveau millénaire ». Il est chasseur, guidé par le même instinct que ses ancêtres humains les plus lointains, affrontant la faim, le froid, la soif, les blessures pour ne pas lâcher sa proie à la fabuleuse mâchoire s’ouvrant à 120°. Il se fond dans des paysages tour à tour paradisiaques ou d’apocalypse. Il utilise des méthodes ancestrales pour piéger la bête, mais il est aussi confronté au Fonds mondial pour la nature, aux Parcs nationaux et aux créationnistes, détracteurs de Darwin et de l’évolution des espèces. Il revient pendant un temps à l’état sauvage pour pratiquer une autopsie savante sur le cadavre d’une bête qu’il est le seul, désormais et pour toujours, à posséder. Intérêts publics et privés, multinationale de biotechnologie et laboratoire de recherche d’une université : en ce début de XXI° siècle tout se mélange. M ne se pose pas ce genre de questions : il reste fixé sur l’essentiel, la mission qu’il s’est donnée plus qu’elle ne lui a été donnée.

Rien ne l’en détourne. Pas même les êtres qu’ils croisent. Ils éveillent en lui des sentiments, qui le forcent à abandonner « son regard de naturaliste » pour participer pleinement, pendant les périodes où il redescend du plateau escarpé, à un quotidien familial, lui, l’homme sans attache ni compagne, qui n’a jamais su parler aux enfants…

La structure du livre est invisible. Il semble avancer aux rythmes des pas, des réussites et des déconvenues du chasseur. La tragédie centrale paraît survenir au hasard d’une étincelle qui transforme une enfant en torche vive et rejette définitivement la mère dans le territoire de la folie. Lorsque le roman se referme, la clarté du parcours initiatique apparaît : le mythe n’est pas seulement dans la quête de la bête disparue. Il est puissamment orchestré. Le retour de l’homme à l’état de nature permet l’accomplissement de sa mission qui le ramène vers le soleil, et la conscience « qu’il ne brille pas pour un seul homme ». Il revient vers la civilisation avec le désir d’un nouveau départ pour lui et pour l’enfant survivant de la tragédie, « Bike,le garçon qui compte »

Je n’ai trouvé le temps nécessaire à l’écriture de cet article qu’après la fin de multiples autres tâches urgentes.

Aujourd’hui, 10 novembre 2010, j’ai enfin rendu au Chasseur l’hommage que je lui devais. « Attention chef d’œuvre ! ». Faites-le savoir !

Aliette Armel

Julia Leigh, Le Chasseur, traduit de l'anglais (Australie) par Anthony Axelrad, Points, 192 p., 6 €

 

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