Lecture de vacances
Étant en vacances dans une zone quelque peu dépourvue de bonnes librairies, je dus me rabattre vers un espace culturel Leclerc pour y acheter un livre de poche « J'ai lu » - ce que je n'avais pas fait depuis des années préférant les livres estampillés « Folio ».
Hésitant longuement entre divers romans divertissants, je finis par opter pour cet étrange objet littéraire : la correspondance entre les deux Ennemis publics que sont Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy. Pourquoi ? Parce que la lettre d'introduction de Houellebecq me fit sourire par sa causticité et son cynisme - je n'y peux rien, cet auteur me fait rire, ayant des difficultés à comprendre les aigreurs qu'il fait naître chez d'autres lecteurs. Parce que je ne parvenais pas à me résoudre à lire un roman, préférant depuis longtemps les essais.
Quelle ne fut pas ma surprise ! Je pensais traîner ce livre pendant ma semaine de vacances, je le lus en trois jours, enchaînant les lettres. Certes, ce n'est pas un Grand livre, il valait la peine d'attendre la sortie en poche qui est déjà assez onéreuse comme ça - le poche n'est plus ce qu'il était (7 € 60 !) -, mais c'est une bonne lecture de vacances. Car comme le disent les auteurs, l'échange de lettres conduit à une certaine authenticité et profondeur des pensées tout en les laissant légères.
Deux ou trois aspects désormais. Concernant la polémique soulevée par Eva Joly sur le défilé du 14 juillet, il y a un bon passage de Houellebecq qui y fait écho. Après avoir pointé les contradictions de la démocratie en France, qui fait de plus en plus du citoyen un simple usager - « Des mesures étaient constamment prises sur le plan politique, notamment en matière de santé publique, que je désapprouvais totalement... Tout cela a beaucoup contribué à m'isoler du monde, à faire de moi quelqu'un qui ne se considère absolument pas comme un citoyen... Je n'ai jamais eu le sentiment de vivre en démocratie ; j'ai toujours eu le sentiment de vivre dans une espèce de technocratie... » -, le romancier en vient à parler de la nation et du sentiment patriotique instrumentalisé de plus en plus par les hommes politiques de droite (et les femmes politiques de gauche) pour aller sur la mauvaise pente du nationalisme. Pour Houellebecq, la chose est simple, le lien entre la nation et la population est coupé depuis longtemps, « depuis 1917, à peu près au moment où se sont déclenchées les premières mutineries, parce que quand même ça devenait exagéré... Ma grand-mère appartenait à une famille qui comptait, en 1914, quatorze frères et sœurs. En 1918, il n'en restait plus que trois. » Autrement dit, le défilé militaire n'est pas seulement désuet mais anachronique dans un pays où la population tient la guerre en horreur depuis qu'elle a été saignée aux quatre veines.
Un peu plus loin, on trouve une « passe d'arme » philosophique intéressante entre un BHL exalté, tenant le livre biblique de la Genèse pour plus important que l'ouvrage de Lucrèce (De la nature) et prônant une foi en l'homme qui fit croire à M.H. qu'il s'agissait d'une foi en Dieu. L'opposition est totale entre l'humaniste aux accents voltairiens et le positiviste n'ayant « foi » qu'en la science - transcendance de l'un contre immanence de l'autre. Quand le premier affirme que le spinozisme sans Lévinas n'est qu'un antihumanisme de par son égoïsme, négligeant l'autre dont on doit être l'« obligé », on se dit que la morale n'est pas loin. La liberté individuelle, pour le peu qu'on en ait, n'est pourtant pas incompatible avec l'altruisme. Mais puisqu'il faut de la morale... Le second s'en tient à la preuve expérimentale, c'est pourquoi il dénie toute crédibilité à la psychanalyse, même si l'auto-analyse est le fil de ces pages. Le plus amusant est de lire que Houellebecq considère que de n'avoir pas été élevé par sa mère n'a eu aucune incidence sur lui puisqu'il a eu si peu de contacts avec elle. Mais le manque de mère, le rejet même avec l'insulte - manifesté jusque tardivement dans le livre que celle-ci publia au moment de la rédaction de ces lettres et dans lequel elle caractérise précisément son fils comme un rejeton au sens propre du terme ! -, ne peuvent-ils vraiment n'avoir aucune incidence ? Houellebecq et Onfray ne s'apprécient guère, mais ils ont en commun de détester la psychanalyse et d'avoir été détestés par leur mère...
Houellebecq ne manque pas de lucidité et notamment sur la réception de ses livres. S'ils n'ont pas laissé indifférent, s'ils ont suscité l'engouement et - là encore - le rejet le plus total, c'est parce que la vision qu'offrait le miroir tendu n'était pas des plus avantageuses. C'est pourquoi l'on n'a eu de cesse d'établir que ses livres « n'étaient nullement l'expression d'une vérité humaine générale, mais celle d'un traumatisme individuel ». Il y a forcément un peu des deux, mais s'il n'y avait que de la névrose dans les écrits du romancier, jamais je n'aurais entendu un jeune homme tout ce qu'il y a d'équilibré s'exclamer dans un café : « Houellebecq, j'attendais ça depuis longtemps ! » Même si l'échange entre le philosophe et le romancier est riche et de haute tenue, on peut regretter toutefois que BHL ne s'exprime pas sur l'œuvre du second. Houellebecq joue presque franc-jeu tandis que BHL est un peu trop l'« obligé » de l'autre. Or, si les grandes causes internationales supposent l'altruisme avec un A, les romans urbains et occidentaux du premier mettent en « lumière » l'individualisme qui nous assèche. Si l'on ne peut nier que certaines valeurs occidentales puissent être universelles, le progrès qui les apporte apporte également des évolutions qui ne sont guère réjouissantes.
Michel Houellebecq, Bernard-Henri Lévy, Ennemis publics, éditions J'ai Lu, 2011, 319 pages, 7,60 €.
