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Article d'édition

Ginsberg éthique

Le Journal d’Allen Ginsberg est une œuvre littéraire comparable à ses œuvres poétiques. Lorsque commence ce journal, en 1952, Ginsberg a 26 ans et n’a pas encore publié. Mais il interroge ce qu’est pour lui l’écriture, et l’on peut lire dans les pages de ce livre des ébauches de poèmes publiés ultérieurement ainsi que des réflexions sur la poésie où s’affirme la logique que développera son œuvre : « j’aimerais y faire tenir le monde entier et ses mystères si denses et si visibles ».

Ce programme est déjà celui du Journal dans lequel est omniprésent le souci du monde, du rapport entre l’écriture, soi et le monde. Cet agencement — le rapport à soi, aux autres, au monde — n’est pas pour Ginsberg réductible à un objet littéraire : il correspond à la logique d’une éthique, exposée dans le Journal : un mode d’existence s’y développe, la vie.

Dans le cas de Ginsberg, le journal comme forme littéraire dit ce qu’est sa poésie : rapport au monde où celui-ci est défini comme « mystères si denses et si visibles » ; écriture définie comme ce qui permet de rassembler ou d’accueillir « le monde entier », de faire exister le monde comme « mystères » ou « grand mystère » (« Le grand mystère est celui de l’Etre ») ; soi défini comme écrivain et être de langage – celui qui, dans le Journal, à la fois écrit et "est écrit", arpenteur singulier d’un monde étrange, paradoxal, en même temps externe et interne, présent et passé, ici et infini…

Alors qu’il ne cesse de voyager, de rencontrer de nouveaux pays, de nouvelles villes, de nouvelles personnes, qu’il est en relation avec des amis, des amants ou amantes, Ginsberg insiste sur sa solitude. De fait, il entreprend ses voyages souvent seul ou se retrouve en situation d’être ou de se sentir isolé. Cependant, il ne s’agit pas seulement de constater son  isolement, voire de s’en plaindre. Cette solitude serait impliquée par le projet éthique et poétique qui est le sien : volonté de ne pas s’alourdir, de ne pas s’encombrer, d’être disponible à ce qui vient – amant ou chemin ou page d’écriture improvisée ou rêve ou… Volonté aussi de se rapporter au monde sans présence humaine (« pas une âme dans la rue ») qui appellerait des significations et des usages déjà éprouvés, connus – d’où l’intérêt pour les paysages, les ruines, l’enfoncement solitaire et nocturne dans la forêt mexicaine : à chaque fois est recherchée l’occasion d’un monde, de pensées, de sensations vierges de toute signification déjà codée par l’homme. Même le connu devient inconnu, étrange ou étranger (« vie étrangère de Brooklyn »). Il s’agit pour Ginsberg d’être disponible au monde dans sa nouveauté, sa réalité toujours recommencée. La solitude serait impliquée par ce recommencement. Le monde ne cesse de recommencer et c’est le recommencement perpétuel du monde que Ginsberg recherche à travers les rencontres, les voyages, les drogues, les pages écrites en toute occasion, et les rêves. Le recommencement incessant du monde suppose que le poète ne soit jamais installé dans ni avec : mobile à travers un monde perpétuellement nouveau dont la rencontre, à chaque fois recommencée, implique qu’il en soit sans cesse exclu.

Le monde ou l’Etre comme « mystère » signifie un monde inconnu, étranger, qu’il faut maintenir tel – et, en un sens, produire – afin d’être en rapport avec cet infini qu’il est, irréductible aux catégories, aux expériences, à la raison, « un immense Dieu Insondable ». S’il y a dans l’œuvre de Ginsberg une forme de mysticisme, celui-ci est débarrassé de la métaphysique réductrice qui accompagne ses formes instituées. Il s’agirait plutôt d’un mysticisme situé à la racine de celui-ci : une expérience de l’infinité du monde (c’est celle-ci que Ginsberg appelle « Dieu »), une contemplation du monde qui ouvre cette infinité partout, à tous les niveaux, défaisant les limites et partages selon lesquels la réalité  est d’ordinaire appréhendée (« la contemplation du ciel révèle l’existence lointaine du dense infini céleste » ; « j’ai des visions de fleuve Jaune montant vers le ciel »). Les limites constitutives du monde habituel et clos, celles de la pensée et de la subjectivité disparaissent au profit d’une immanence où tout ce qui est habituellement séparé, ordonné, hiérarchisé se trouve emporté dans le continuum du monde ou de l’Etre. OU BIEN est remplacé par ET, l’Etre devient une série infinie de ET. Dans le Journal comme dans la poésie de Ginsberg, c’est ce travail d’effacement des limites, de contemplation de l’immanence et de l’infinité du monde qui est en jeu.

A ce travail correspondent les nombreux voyages entrepris durant les années couvertes par ce journal, voyages permettant la rencontre d’autres réalités et d’autres gens ainsi qu’une perte des repères, des expériences et de la pensée habituelles (« Pénétrer l’âme sur un plan interpersonnel et secouer les émotions avec l’Image d’une réalité gigantesque […]. Cette âme qui est assoupie ou cuirassée ou incapable de se manifester comme libre vie de Dieu sur terre »). En même temps, il est nécessaire de scruter « le cosmos avec des yeux de grenouille », c’est-à-dire de trouver d’autres points de vue sur le monde, d’adhérer à d’autres façons de vivre et de penser le monde, d’apprendre à devenir autre – y compris autre qu’humain. On se souviendra ici de Sur la route de Kerouac, ami de Ginsberg, où la traversée des USA n’a rien à voir avec un voyage touristique mais est une entreprise mystique où être sur la route est le point de vue à partir duquel le monde devient infini, mobile, sans hiérarchie ni séparation : le monde devient lui-même un voyage où l’infini recherché traverse le monde et la subjectivité. Pour Ginsberg comme pour Kerouac, il ne s’agit pas de s’installer mais de traverser le monde, puisque son infinité essentielle ne peut être expérimentée que par le voyage, l’effacement des frontières et de l’ordre institués, le parcours incessant de son immanence (« nous devons aller sur les routes mêmes »).

C’est à ce travail que correspond l’usage de drogues diverses. Le fait que les drogues expérimentées soient diverses est important : ne pas se fixer dans un type de drogue, ne pas s’enfermer dans certains effets, certaines sensations habituelles et connues, mais rendre nouvelle chaque expérimentation, voir s’ouvrir à chaque fois un ensemble singulier de sensations, de pensées, d’images. La fonction des drogues serait triple. Elles permettent de percevoir autrement en modifiant la perception et les états de conscience : il n’est pas question de fuir le monde mais d’ouvrir des possibles du monde, de multiplier ses images et dimensions. La drogue défait les frontières habituelles, reconfigure la réalité en l’ouvrant à d’autres possibles : elle multiplie le monde et produit son infinité. Enfin, les drogues multiplient la vie intérieure, la pensée, le moi, c’est-à-dire multiplient là encore le monde puisque, dans le Journal, la distinction entre l’extérieur du monde et l’intériorité de la subjectivité s’efface : les deux constituent un seul et même continuum qui est à penser et éprouver comme tel, qu’il s’agit d’explorer, de traverser. Le voyage est autant extérieur qu’intérieur, puisque les deux sont la même chose, et une multiplication de ses états internes est à comprendre, littéralement, comme un voyage, un parcours et un renouvellement du monde, une expérience de son infinité.

Les rêves sont aussi un cas de ce travail sur soi et sur le monde. Une grande partie des textes qui composent le Journal sont des transcriptions de rêves, et dans ses rêves Ginsberg ne fait pas autre chose que ce qu’il fait éveillé : ses rêves sont des rêves de voyages, se situent souvent sur un bateau ou dans un train, et y sont présents les mêmes amis qu’il côtoie dans la « réalité » (qui n’est pas plus « réelle » que le rêve), avec lesquels il voyage, boit, prend des drogues, écrit ou couche. Dans certains textes, le récit des rêves et celui de la vie éveillée sont enchevêtrés, difficiles à distinguer, les deux se confondant pour constituer un seul flux, une réalité débarrassée de ses catégories et schémas courants – réalité qui ne peut apparaitre que si les limites à partir desquelles nous nous y rapportons sont défaites. Au fur et à mesure des pages du Journal, le processus du rêve et celui de l’écriture des rêves envahissent l’écriture entière, ce processus organisant alors de manière de plus en plus évidente le rapport entre l’écriture, le sujet et le monde, produisant une seule réalité, une immanence qui définit le monde et agence les multiplicités qui le composent : le rêve, l’écriture, le voyage, la drogue, soi, les autres, la poésie, la forêt, le ciel sont une seule et même chose, un seul et même continuum immanent et multiple. Cette logique du rêve, en plus d’impliquer le déploiement d’un monde où ne règnent plus les frontières et distinctions habituelles, implique également, comme le voyage, comme la contemplation, un oubli de soi, un abandon à ce qui vient, aux images inédites et inconnues du monde : « J’aimerais rester ici à ne rien faire, ne pas décider du futur, laisser venir / Ce qui adviendra – longues nuits […] – yeux fermés, en repos ».

Il n’est pas étonnant que la logique du rapport au monde appelle, dans le Journal, des réflexions sur l’écriture et certains choix stylistiques. On y trouve d’abord une volonté de tout retranscrire, toute la pluralité de l’existence : voyages, rencontres, rêves, pensées, descriptions de paysages et physiques, drogues, masturbation, relations sexuelles, enregistrements de conversations, propos politiques, etc. : « seule m’intéresse l’écriture dans sa forme la plus intense où se déverse tout le courant de ma vie en une profusion d’images ». Tout doit entrer dans les pages et être écrit, non pas pour se livrer à une sorte de confession maximale ou parce que Ginsberg considère que sa vie est particulièrement intéressante, mais parce que l’écriture doit être un flux où s’écoule la totalité du monde (« j’aimerais y faire tenir le monde entier »), où le monde existe dans son infinité. Ce désir d’exhaustivité se retrouve sous d’autres formes, comme dans certains textes qui déroulent des listes de livres lus, ou d’autres qui développent de manière détaillée le contenu de rêves, ou d’autres encore qui présentent une forme poussée d’introspection.

On comprend aussi l’intérêt de Ginsberg pour le « flux de conscience » ou pour le fait de « griffonner sans but particulier ». On comprend de même son intérêt pour le haïku, c’est-à-dire pour une poésie centrée sur l’image et la sensation pures qui échappe aux catégories  intellectuelles et rationalisantes. La poésie de Ginsberg est ainsi, d’abord, une poésie de l’image, ou plutôt du flux d’images qui constitue l’écriture et fait se déverser le monde dans sa multiplicité, infiniment et indépendamment des relations logiques – c’est-à-dire des limites – habituelles : « Ne jamais essayer d’écrire sur ces relations elles-mêmes, rien que les images qui sont tout ce que l’on peut écrire » ; « Restructurer les vers en termes de concepts ou/et d’unités de mots éveillant une sensation (images) ». Si le but de Ginsberg est d’être sans cesse ouvert à la totalité du monde, ce but est peut-être le mieux atteint par l’écriture qui, plus que le rêve ou les drogues, permet ce déversement de tout, cette profusion immanente et infinie du monde dont l’exaltation serait le style qui anime la poésie d’Allen Ginsberg.

On le voit, le Journal ne se réduit pas à une série d’anecdotes narcissiques ou à une volonté de poser sur le papier ce qui serait considéré comme digne de remémoration. Si ce journal est une entrée éclairante dans l’œuvre poétique de Ginsberg, il correspond aussi au développement et à la pratique d’une certaine éthique par laquelle est produit un agencement singulier entre le monde, l’écriture et soi en vue d’un certain mode de vie, d’un rapport au monde où celui-ci est en même temps reconnu et produit comme infini et immanent. Dans le cas de Ginsberg, cette éthique est inséparable d’une poétique – la poésie n’étant pas du tout une simple forme littéraire parmi d’autres mais un style de vie qui est en même temps la vie du monde, la seule vie possible du monde.

Allen Ginsberg, Journal – 1952-1962, traduit de langlais (États-Unis) par Yves Le Pellec, éd. Christian Bourgois, "Titres", 467 p., 10 €

En même temps que ce Journal, les éditions Bourgois rééditent dans leur collection de poche "Titres" les Journaux indiens (traduction par Philippe Mikriammos, 10 €) ainsi que l'intégralité de l'oeuvre poétique d'Allen Ginsberg (Poèmes, trad. Claude Pélieu, Mary Beach, Yves Le Pellec et Françoise Bourbon, 992 p., 28 €). Le volume est chronologique et bilingue : Reality Sandwiches (1963), Planet News (1968), Mind Breaths/Plutonian Ode (1984), Linceul blanc (1986) et Cosmopolitan Greetings (1994).

Légende des photographies : 1. Richard Avedon, 2. Harry Redl, 3. DR, 4. Steve Miles

 

 

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