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Ces gens-là…

 Madame, vous souhaitez recueillir des témoignages sur ce que vivent les chômeurs, sur ce monde qui fait peur. Ce n’est pas de la fiction, c’est une réalité qui doit être reconnue. Par cette initiative vous allez offrir une reconnaissance à toutes ces personnes qui vivent en marge de notre société. Et elles ont bien besoin de reconnaissance. Pour le moment, je ne peux rien faire pour les aider maais écrire pour témoigner qu’ils existent, que ce sont des gens bien, c’est quelque chose que je suis heureuse de faire pour eux. Une chance qu’il ne faut pas laisser passer.

Je suis une chômeuse de longue durée, j’ai vécu pendant neuf années dans un quartier que l’on dit difficile, à Lille. Je peux vous raconter ce que c’est que de vivre avec 74 F par jour, seule avec deux enfants. Je peux vous parler de cette femme, seule et avec cinq enfants, à qui on a coupé l’eau pendant plusieurs mois parce qu’elle ne pouvait pas payer ses factures. Je peux vous parler de cette famille où le père a fait tous les stages et les contrats possibles et imaginables, avec chaque fois l’assurance que cette fois serait la bonne, qu’on l’embaucherait définitivement ensuite. Il sait tout faire de ses dix doigts mais ses enfants ont toujours un papa chômeur.

Je peux vous raconter les espoirs, les détresses, le système D et la solidarité, car ce monde, celui que les politiques mettent à part, celui pour lequel ils promettent de faire tant de choses, comme augmenter le RMI de 24 francs, c'est un monde que j’aime et que je respecte.

Ma situation s’est améliorée, je suis toujours chômeuse mais j’ai eu de la chance. Je pourrais vous raconter cette chance mais je voudrais surtout raconter ceux que j’ai laissés à Lille. Ceux qui me manquent car c’est dans leur monde que j’ai découvert ce qu’était la générosité. C’est vrai que c’est un monde à part mais surtout dans le coeur. Toutes ces familles ne sont pas riches d’argent mais riches de cœur.

Je pourrais raconter la précarité qui se transmet de père et fils comme une fatalité. Raconter aussi de quelle façon on peut plonger et tout perdre alors que rien ne le présageait.

Maintenant, je vis à Moulins, petit village de 500 habitants. Paradoxalement, depuis que j’ai quitté Lille, je me sens bien seule. La vie que j’y menais était dure matériellement mais, humainement, je m’y sentais tellement mieux. Je vis maintenant au milieu de gens qui ne savent pas ce qu’est la précarité ; qui confondent chômeurs et fainéants et qui considèrent les RMIstes comme des assistés qui en demandent toujours plus. Ils ne savent pas ce qu’ils disent, j’ai essayé de leur expliquer mis ils vivent avec des oeillères et, pour eux, ces personnes qui n’ont pas de travail seront toujours «ces gens-là». Ce qu’ils ne veulent pas entendre, peut-être accepteront-ils de le lire?

Extrait de L'Honneur du chômeur, Claire Gallois, Ed. Denoël, 1998.

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