La vie était belle, je l’étais aussi…
«Pour une fois, c’est un drôle de CV que j’envoie. J’ai 58 ans. Cela fait drôle de le dire car, dans ma tête, j’en ai 34. Mais le temps passe si vite, surtout pendant mes dernières années de travail, au milieu des merveilleuses fourrures qui ont environné ma vie professionnelle et que j’étais chargée de vendre à des clients prestigieux, dans un somptueux magasin, aux alentours des Champs-Elysées.
La vie était belle, je l’étais aussi et je profitais joyeusement de mon compte en banque. Cependant, trop occupée à vendre à la baronne X ou à la princesse Y d’Arabie, je n’ai pas vu la crise, comme on dit, se profiler derrière les tringlages. Soudain, patatras ! Je n’y croyais pas mais le coup est arrivé. Mise sous administration judiciaire, puis liquidation totale…et licenciement.
Sur le moment, on n’y croit pas, on est un peu ébahi : on se dit que c’est la vie, on va retrouver du travail et, en attendant, s’offrir un peu de temps libre. Les ASSEDIC vous disent qu’à votre âge, vous avez droit à deux ans d’allocation à temps plein. Quoi ? Deux ans ? Ils plaisantent, dans six mois je serai de nouveau au boulot.
J’avais alors 55 ans et voilà… trois ans sont passés, soit douze saisons différentes, avec l’impression de descendre doucement dans un puits sans fond. Le SMIC – c’est en gros le montant de mon allocation mensuelle, c’est très dur de faire avec, même si j’ai un peu honte de la dire en ce moment, mais retrouver une situation identique à celle que j’avais relèverais du miracle – même si je crois un peu au miracle. Et que puis-je espérer, en me mêlant aux jeunes vendeuses des boutiques qui disent « bonjour, « au-revoir » aux clients, tout en se tripotant les cheveux et en téléphonant ?
L’informatique ? L’immobilier ? Les assurances ? La pub ? La banque ? Pas pour moi, je suis trop vieille. Alors je fais beaucoup de marche et je pense. C’est fou combien la marche apporte de réflexion. Mais que faire de ces pensées qui se bousculent ? Alors je compte. Je compte tout : les heures, les jours, mon paquet de cigarettes qui diminue, mes plantes qui meurent, les biscottes et la bouteille de vin qui doivent faire la semaine. Mes fournisseurs s’appellent Ed, Auchan, Tati et je les félicite car ils sont imbattables. Parfois, je demande un prix « spécial chômeur » au cinéma, au théâtre, aux expos…souvent, çà marche ! Ainsi, de ruse en ruse, j’arrive à survivre mais je n’ai guère d’objectifs professionnels et l’ombre du chômage ne me quitte pas.
Les points positifs sont que je ne suis pas malade, que j’ai une grande famille sympa (mes parents me soutiennent à hauteur de 2.000frs par mois) et des amis charmants avec qui je joue aux cartes ou au tennis pour me défouler.
Mais j’en ai marre du mot chômage. J’envie même les ouvriers sur un chantier, ils s’engueulent, ils rigolent, ils ont des collègues et le soir, ils rentrent fourbus mais contents de leur journée : ils travaillent. Moi, je suis comme une fleur fanée. Je tiens, mais je n’ai plus de couleur. Et pourtant, j’ai souvent envie de me marrer. Ce n’est pas nerveux, c’est comme çà. Quant à ce prochain livre, que nous aurons contribué à faire vivre, je lui souhaite énormément de lecteurs.»
Témoignage extrait de L'Honneur du chômeur, Claire Gallois, Ed. Denoël, 1998.
