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Article d'édition

Les salaires des sportifs professionnels et la question de la justice

Avertissement : cet article a la forme d'un devoir scolaire car... c'est un devoir scolaire. Le choix du sujet était libre, et l'élève a décidé de travailler sur le salaire des sportifs. L'enseignant qui "chapeaute" cette édition a trouvé intéressant de soumettre sa réflexion sur les salaires des sportifs aux lecteurs de Mediapart.

L’écrivain et critique littéraire français Frédéric Beigbeder a dit : « L’euro a été inventé pour rendre le salaire des riches six fois moins indécent. » La richesse est un terme dont la valeur est relative : en effet, l’individu lambda sera riche par rapport au pauvre, mais pauvre par rapport au riche. Où se situe l’indécence à laquelle fait référence Beigbeder ? La démesure ressentie serait-elle liée à la manière dont l’argent est gagné ?

Un sportif est dit professionnel dès lors qu’il vit de son activité physique et que, par conséquent, il en touche un salaire. Le salaire, au sens juridique, est, dans le cadre d’un contrat d’emploi, l’ensemble des rémunérations ou des prestations fournies par un employeur à chacun de ses salariés en rétribution de leurs services. Si l’argent gagné est fonction des services offerts, la justice se définit ici comme un principe selon lequel un travail donné vaut tel ou tel salaire, de sorte que, normé par la tâche minimale, chaque ouvrage soit payé de la même manière, afin que le mérite soit, quelque part, le régisseur majeur. La question est ouverte : il s’agit là d’égalité.

On prétend que tous les Hommes naissent et demeurent égaux en droit. Cette déclaration est plutôt utopique, puisque sur un plan plus pragmatique, l’argent est l’un des facteurs majeurs de l’inégalité. Sur quelles bases sont alors créés les salaires, si ce n’est sur celle de l’équité absolue ? Existe-t-il une égalité relative ? Les salaires sont-ils proportionnels à la peine imposée par la tâche demandée ? Sinon à quoi ?

Nous défendrons l’idée selon laquelle le salaire est fonction de ce que l’on produit, et non de la dureté du labeur, c’est-à-dire que la rémunération du salarié se justifie par les ressources qu’il crée.

Dans une première partie, nous échelonnerons les différentes catégories de salaires, de sportifs ou non, afin de les comparer à l’intensité, physique ou intellectuelle, du travail demandé, et par conséquent fourni, et d’en dégager les principes d’ajustement apparents : quantité ? qualité ? difficulté ? quoi d’autre ?

Dans une seconde partie, nous montrerons comment les principes de justice, apparemment subtilement dissimulés aux yeux de beaucoup, mais en réalité seulement différents des critères auxquels on penserait en priorité, pèsent sur les salaires. Autrement dit, nous verrons ce que rapporte chacun à la société.

Dans une première partie, nous étudierons la hiérarchisation des salaires, sommes mensuellement touchées par les travailleurs.

Quels sont les principaux critères de différenciation ? Il y a l’ancienneté : un débutant gagnera moins qu’un salarié assumant vingt années de travail derrière lui. Il y a le sexe : les femmes reçoivent globalement moins d’argent que les hommes. Il y a le secteur : les revenus calculés dans le public sont plus élevés que dans le privé … Mais il n’y a pas que cela. En effet, prenons deux hommes, exerçant chacun leur métier depuis vingt ans, il y a fort peu de chances pour que ceux-ci touchent le même salaire. Pourquoi ?

Une lecture de LeJournalduNet, qui décline les salaires nets mensuels par métier, et ce sans compter les heures supplémentaires,  primes, ou autre, permet d’échelonner quelques revenus.

En premier lieu, il y a les métiers dont le salaire n’atteint pas les 2 000 € nets par mois, comme celui d’enseignant débutant (certifié ou agrégé) ou tout ce qui touche à l’art, tels que les journalistes, les architectes paysagers, artistes peintres, illustrateurs, interprètes, ou encore les femmes de ménage … Un peu au-dessus, mais toujours sous les 3 000 € mensuels, on trouve les orthophonistes, ostéopathes, kinésithérapeutes, les professeurs certifiés en fin de carrière (sachant qu’après le même nombre d’années, un professeur agrégé dépasse largement ces 3 000 €) … Au-dessus, on note les salaires des avocats, mais pour des revenus au-delà des 5 000 €, il vaut mieux être conseiller juridique, chirurgien dentiste, dermatologue, médecin généraliste,  pédiatre, psychiatre, ou encore vétérinaire, voire cardiologue ou ophtalmologiste … Et si l’on souhaite atteindre le salaire à cinq chiffres, on choisira d’être stomatologue, chirurgien, anesthésiste-réanimateur, orthodontiste, radiologue, ou bien huissier, voire encore notaire.

Deux secteurs d’activités reviennent souvent dans les hauts salaires : le médical, et le juridique. Mais le citoyen moyen trouvera cela normal, car dans l’un de ces domaines on sauve des vies, ou du moins on fait en sorte de les rendre plus « vivables », et dans l’autre on s’assure du bon fonctionnement de la société.

Qu’en est-il du sportif professionnel ?

Sur RMC.fr, dans la rubrique Info Talk Sport, on peut lire une étude menée par UFF Sport Conseil sur les salaires du sport en France. Celle-ci analysait quatre sports collectifs : le football, le basketball, le rugby, et le handball. L’étude faisait la comparaison entre chaque salaire sportif et celui d’un autre métier.

En ce qui concerne le football, un joueur de Ligue 1 gagne environ 40 000 € nets par mois, ce qui, selon l’étude, correspond au salaire d’une vedette de télévision.

Les basketteurs de Pro A, quant à eux, gagnent en moyenne 10 000 € nets mensuels, ce qui correspond au salaire d’un radiologue ou d’un chirurgien plastique.

Les rugbymen du TOP 14 touchent environ 8 000 € nets par mois, ce qui équivaut aux indemnités d’un député-maire d’une grande ville.

Et en ce qui concerne le handball, un joueur de D1 a droit à un salaire correspondant à celui d’un conducteur de TGV, soit environ 3 000 € nets mensuels.

Autrement dit, pour un joueur de première division en France, le football rapporte environ cinq fois plus que le rugby, et plus de dix fois plus que le handball. Comment justifier une telle différence ? S’agit-il des résultats ? Sans doute pas, si l’on se fie, par exemple, aux dernières compétitions des équipes de France de football et de handball. En effet, les handballeurs sont double champions du monde, champions d’Europe, et deux fois médaillés d’or aux Jeux Olympiques, alors que les footballeurs peinent à se qualifier …

A côté de cela, certains sportifs professionnels ne peuvent même pas vivre de leur discipline : ils sont obligés de cumuler à leurs heures d’entraînement un travail à temps plus ou moins partiel …

En effet, s’il on veut vivre de son sport, mieux vaut pratiquer une discipline collective, et encore plus du football ! En France par exemple, les dix sportifs les mieux payés comptent huit footballeurs, un basketteur, et un pilote de rallye … Et aucun d’eux ne fait partie des mieux payés au monde.

Sur quels principes, alors, ces salaires sont-ils basés ?

 

Dans cette deuxième partie, nous émettrons l’hypothèse selon laquelle les revenus sont justifiés par la quantité de ressources produites par le salarié.

Aux yeux du citoyen lambda, des salaires à cinq chiffres versés à des chirurgiens et autres corps de médecine ne nécessitent aucune justification. En revanche, le même salaire appartenant à un sportif est immédiatement sujet à controverse. En quoi courir derrière un ballon mérite un tel salaire ?

Notre société fonctionne par échanges de services. « Plus tu me donnes, et plus tu recevras. » Partant de ce principe, il faut donc rapporter quelque chose à l’Etat pour voir son propre salaire se gonfler.

Une femme de ménage s’épuise au travail, la fatigue est réellement physique, et, n’ayant souvent aucune reconnaissance, cela peut également se révéler psychologiquement difficile. Alors, si le critère d’ajustement des salaires était la dureté du labeur, ces personnes devraient percevoir des revenus conséquents. Mais concrètement, aux yeux de la société, la femme de ménage n’existe tout simplement pas … D’où le salaire plutôt bas qu’elle perçoit.

Au-dessus, le professeur, use de ses ressources mentales, de sa patience, … pour enseigner à ses apprenants : la fatigue est, là, en grande partie psychologique. Mais c’est seulement parce qu’il transmet, en quelque sorte, l’héritage de la nation, qu’il touche un salaire un peu plus gros, et qui est d’autant plus important si l’enseignant en question est agrégé et expérimenté : autrement dit « plus compétent ».

Au-dessus encore, les médecins sont constamment sous pression, tenant entre leurs mains la vie de plusieurs personnes : ici aussi, la fatigue psychologique est importante, mais pas moins que la fatigue physique lors, par exemple pour les chirurgiens, d’interventions de plusieurs heures, ou pendant les gardes … Ils jouent un rôle de sauvegarde momentanée de l’espèce humaine, ils cherchent à préserver la santé, c’est pourquoi leur salaire chiffre autant.

Et au sommet, les sportifs, surtout les footballeurs, qui empochent des dizaines de milliers d’euros chaque mois. La fatigue est physique, c’est incontestable. Elle est psychologique également, avec la pression des supporters, sélectionneurs, et autres. Mais quel est l’enjeu ? Est-ce qu’ils sauvent des vies ? Non. Mais ils rapportent beaucoup. Peu importe leurs résultats, les stades ne désemplissent pas, les paris grossissent de plus en plus. Les recettes sont toujours importantes, les média en profitent au maximum. Plus un sport est médiatisé, plus il rapporte, et plus ses pratiquants peuvent être rémunérés. De fait, le handball, même s’il a de meilleurs résultats, est moins médiatisé … ainsi il rapporte moins, et ses joueurs sont donc moins payés.

En effet, Christian Pociello, dans Sport et sciences sociales, histoire, sociologie et prospectives, fait une analyse socio-économique du sport. Selon lui, le sport est un grand marché : il produit des biens, des services, des formations, des équipements, des emplois, des images commercialisables … C’est pourquoi les sportifs perçoivent de tels salaires : ils sont les principaux prestataires, il apparaît donc logique que leurs salaires en soient témoins.

Christian Pociello souligne également la différence entre les sports. Chacun se distingue selon sa surface économique, sa capacité à vendre du loisir, du spectacle, et selon sa visibilité sociale également.  Cela justifie donc l’échelonnage en fonction des disciplines.

Et dans la même optique, on trouve les vedettes de télévision : les recettes des cinémas grâce aux films diffusés, les audiences réalisées par les séries, … permettent de très gros salaires.

 

 

Depuis longtemps, les salaires des sportifs font polémiques. On entend qu’ils sont trop payés, qu’ils ne méritent pas leurs salaires, que c’est une honte, que les résultats sont trop souvent décevants … Pourtant, on a pu constater que les revenus de nos sportifs français étaient bel et bien fondés.

En effet, les principes d’ajustements des salaires ont été disséqués : il ne s’agit pas de la quantité ni réellement de la qualité du travail fourni, il n’est pas non plus vraiment question de fatigue engendrée par la tâche à exécuter, mais des ressources produites. Le sport est médiatisé : les paris, les ventes de places, les audiences télévisées … de grosses sommes d’argent sont en jeu – sommes qui n’existeraient pas sans les joueurs. Alors qui devrait en profiter, sinon eux-mêmes ?

Et puis, le gouvernement français a mis en place une politique d’imposition plutôt sévère : les « très riches », c’est-à-dire gagnant plus d’un million d’euros par an, verraient leurs salaires taxés de 75%. Une manière de rétablir l’égalité ? Ce n’est pas certain. Dans le milieu du sport, si l’on compte les primes et autres, on dépasse largement ce seuil. Pourtant, les demandes d’exonération ne sont pas rares. On pourrait dire que nos sportifs jouent un peu trop personnel sur ce plan-là … De plus, la majorité de ces hauts salaires ne sont même pas domiciliés en France, et de fait, ne payent pas d’impôts … Ne serait-elle pas plutôt là, la véritable indécence ?

 

Roberto

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