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Article d'édition

L'âge de fer

« Tu verras, deux p'tites années de rien du tout et t'auras un sourire de star ! ». Ahah, la bonne b(l)ague... Revenons donc sur ces deux petites années de dents baguées, et remontons même peut-être un peu plus loin, au temps des sourires et des chants : juste avant l'âge de fer.

Tout commence une jolie après-midi d'avril, à la fin de la troisième : les oiseaux gazouillent, le soleil brillent, les enfants crient... Et moi, je me retrouve dans un petit bureau made in ikea, à écouter mon orthodontiste (avec qui je partage alors déjà une longue histoire d'amour) me détailler l'histoire de mes dents qui ne pourraient plus manger de pommes (une histoire bien connue mais souvent déformée). Je lui aurais bien ri au nez, mais déjà à cette époque, j'évite de trop exposer ma dentition quelque peu désorganisée à des individus autres que moi-même (et encore). Et de toute façon, je ne peux nier les preuves : radio et moulage de ma mâchoire suffisent à me convaincre que le changement, c'est maintenant, si je veux pas perdre mes dents à vingt ans, avoir des problèmes de dos, et être exclue de la société toute ma vie (au moins). J'accepte donc le deal, l'orthodontiste accepte de me faire profiter des merveilles de la technologie orthodontique, et mon père accepte de s'engager pour six semestres de 800 € chacun. Petites consolations, quand même : je ne coûte pas trop cher à la sécu (qui rembourse un quart du total), et en plus mon cas a l'air de littéralement passionner le docteur. Moi ça me fatigue déjà, mais bon, je veux pas la contrarier...

 

Quelques semaines plus tard, je gagne ma première visite dans le cabinet des grands : là, plus question de suçage de pouce, de chute de dents de lait un peu trop longue à venir, ou d'appareil de nuit. En toute logique, on commence par prendre des photos de moi, enfin plutôt de ma bouche, afin que je puisse, j'imagine, les contempler la larme à l'oeil le jour de mes 70 ans. Ensuite cette dernière devient un vrai champ de bataille : et vas-y que je t'écarte les joues, que je te mette un liquide amer sur les gencives, que je te colle des objets non identifiés sur les dents (allez-y je vous en prie, de toute façon moi j'y vois rien), et surtout que je parle de tout et de rien pendant ce temps là. Et hop, me voilà enfin comme les autres... avec deux ou trois ans de retard : chacun son rythme !

 

J'ai l'impression que ma lèvre supérieure dépasse de 10 cm, et qu'à chaque fois que je souris un satellite est dévié de sa trajectoire quelque part, aussi suis-je déçue que même dans le monde cruel du collège, personne ne semble remarquer ce bouleversement buccal. Finalement les seuls qui osent faire des remarques, ce sont toujours les mêmes : les mômes. Mais même à l'âge où le moindre commentaire sur l'apparence peut s'avérer fatal, on se remet finalement assez vite du premier « C'est moche c'que t'as sur les dents », surtout quand on se dit qu'ils n'y échapperont pas non plus...

 

Le temps passe, et on s'habitue vite à toutes les petites adaptations qui s'imposent : manger un sandwich devient notamment un vrai parcours du combattant, surtout pour la langue qui doit systématiquement se mettre en mode nettoyage automatique afin d'éviter toute situation gênante. Un jour ou l'autre on est de toute façon coupé en plein monologue par un charmant interlocuteur qui n'hésite pas à vous faire remarquer le p'tit bout d'truc indésirable squattant votre bouche : on se demande alors qui est le plus élégant... Bref, avec les bagues, manger et parler successivement devient un art qu'on est bien obligé de maîtriser assez vite si on veut garder sa dignité (et ses amis).

 

Mais le truc bien chez l'orthodontiste, c'est qu'on a jamais le temps de s'ennuyer. Entre les arrachages de dents en plein milieu du traitement (« pour faire de la place »), les élastiques aux p'tits noms sympas (« tu préfères les lions ou les tortues ? »), et les visites aléatoirement bi-mensuelles pour resserrer et souvent recoller (« bon, cette fois j't'ai enveloppé toute la dent, ça devrait pas pouvoir se décoller... »), on a toujours des petites surprises qui viennent ponctuer notre quotidien. Il faut dire également que sans ça, j'aurais manqué pas mal d'épisodes de la vie passionnante de cette assistante dentaire qui a quand même eu le temps de se marier, de tomber enceinte et d'accoucher pendant ces quelques années.. Et puis surtout, j'aurais été nettement moins heureuse de me faire enlever toute cette ferraille, de faire mon premier sourire colgate lors de la série de photos post-bagues (le retour), de remanger des chewing-gum et des pommes après trois ans d'abstinence, et de pouvoir répondre « ouiiiii » à tous ceux qui me demandaient, comme pour se rassurer eux-mêmes : « toi aussi tu passes tout le temps ta langue sur tes dents, et tu te souris dans la glace ?! ».

 

 Pimprenelle, Le P'tit Luther, Lycée Martin Luther King, 77600 Bussy Saint-Georges.

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