Dim.
23
Nov

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Article d'édition

France Télévisions Publicité: lettre ouverte aux parlementaires

Madame, Monsieur le député,

Madame, Monsieur le sénateur,

Je prends la liberté de vous adresser cette lettre ouverte parce qu'élus de la Nation, vous avez la charge de faire prévaloir l'intérêt général face aux intérêts particuliers et plus encore aux appétits privés. Or, j'ai le sentiment que, dans mon activité de journaliste sur Mediapart, j'ai mis au jour des faits graves. Des faits qui établissent sans le moindre doute possible que dans une affaire où les intérêts de l'Etat sont en jeu cet intérêt général est en passe d'être piétiné pour que prévalent de formidables appétits privés.

Ces faits graves concernent la privatisation de France Télévisions Publicité, la régie publicitaire du groupe public France Télévisions.

En apparence, certes, vous pourriez penser que cette privatisation est l'une des plus modestes que l'Etat ait jamais conduite depuis 1986 et porte donc sur des enjeux limités. Les apparences sont en effet celles-là : pour qui ne connaît pas les dessous de ce dossier, il ne s'agit que du prolongement de la réforme voulue par le chef de l'Etat visant à supprimer la publicité sur les écrans publics.

Et pourtant non ! Les faits que j'ai mis au jour sur Mediapart attestent que, pour être l'une des plus petites privatisations que la France ait jamais conduite, c'est aussi l'une des plus scandaleuses, tant elle est opaque et tant les conflits d'intérêts dans cette affaire sont innombrables et graves. En voici un rapide aperçu, tel que j'ai pu le reconstituer au fil des très nombreuses enquêtes que j'ai consacrées sur Mediapart à cette affaire :

Alain Minc est ainsi en grave conflit d'intérêts. Conseiller de Nicolas Sarkozy, c'est lui qui lui a soufflé à l'oreille l'idée de la suppression de la publicité sur l'audiovisuel public, dont découle cette privatisation. Or, il est dans le même temps le conseiller de Stéphane Courbit, qui a été choisi comme le probable repreneur de la régie. Plus que cela ! Comme je l'ai révélé, Alain Minc est même intéressé à la fortune de son client, puisque ce dernier lui a octroyé en janvier 2008 un plan d'actions gratuites. En bref, Alain Minc a conseillé le vendeur qu'est l'Etat en même temps que l'acquéreur et va en tirer financièrement avantage.

Stéphane Courbit est lui aussi en conflit d'intérêts. Si les négociations exclusives qui ont lieu actuellement entre lui et France Télévisions aboutissent, il deviendra en effet régisseur d'espaces publicitaires, notamment pour la télévision publique. Or, il est aussi producteur de télévision et contrôle notamment la société de production de Nagui, l'animateur de France 2. Par rapport aux autres producteurs du monde audiovisuel, il sera donc dans une situation avantageuse qui ne serait tolérée dans aucune autre grande démocratie.

Maurice Lévy est aussi en grave conflit d'intérêts. Le groupe Publicis qu'il préside est en effet associé à l'offre de reprise qui a été retenue, celle de Stéphane Courbit. En clair, la firme va jouer sur tous les registres à la fois : elle va acheter des espaces publicitaires, elle va en vendre et elle va dans le même temps avoir un rôle de prescription. Et ce mélange des genres offusque à bon droit toute la profession de la publicité, qui y voit un grave recul par rapport aux règles de transparence et de moralisation voulues par le législateur, au travers notamment de la loi Sapin.

Philippe Santini est aussi en conflit d'intérêts. Le patron de la régie aurait dû être tenu à l'écart de la procédure de privatisation. Or, c'est lui qui depuis six ans promeut cette idée de cession au privé et qui risque d'être l'un des premiers bénéficiaires de la privatisation au travers de la part du capital que Stéphane Courbit s'est engagé à rétrocéder aux salariés et à l'encadrement de la société.

Bref, par quelque côté que l'on regarde cette privatisation, elle contrevient aux règles de transparence et de sincérité qui doivent être la marque de toutes les décisions de l'Etat, a fortiori celles qui mettent en jeu l'argent public. A fortiori quand des proches ou amis du chef de l'Etat - ce qui est le cas d'Alain Minc et de Stéphane Courbit - sont en lice.

Au cours de mes enquêtes autour de cette affaire, j'ai donc été amené à interroger le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, pour connaître la position de la présidence de la République sur ces conflits d'intérêts, qui l'engagent aussi. Jusqu'à ce jour, mes démarches sont restée vaines: je n'ai pas pu obtenir de réponses à mes questions. La privatisation poursuit son cours et l'Elysée n'a rien fait pour la contrarier. Au contraire, tout suggère que la présidence a favorisé la solution Courbit/Minc.

D'où cette lettre ouverte. Madame ou Monsieur le député, Madame ou Monsieur le Sénateur, je me permets de vous écrire pour vous soumettre deux questions. Ne pensez-vous pas que cette privatisation, compte tenu de la tournure qu'elle prend, confine désormais au scandale d'Etat ? Quelle initiative entendez-vous prendre pour faire prévaloir l'intérêt général ? Mediapart s'engage bien évidemment à mettre en ligne toutes réactions que vous voudrez bien nous faire parvenir.

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