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AG des comités locaux à NDDL les 15 et 16 décembre 2012 : le témoignage d'un participant

"Témoignage de François Lotteau lors de la rencontre de l’AG des comités locaux à NDDL les 15 et 16 décembre 2012

Publié le 18 décembre 2012 dans Actualités Bourgogne

Voyage à Notre-Dame-des-Landes ce week-end, pour l’assemblée des comités de soutien. Parti de Rully à 1h du matin, passé prendre Claire à Chagny puis François à Chalon. François (lui) et François (moi) avons été désignés par le comité de Chalon pour le représenter. Nous avons pris en route Marguerite à Auxerre. Arrivée à 9h. Salle des fêtes de Notre-Dame-des-Landes, pleine de monde, petit-déjeuner, les gens du pays nous servent le café, le thé, pain, beurre salé. Puis les comités se présentent, disent ce qu’ils ont fait, vont faire, ce qu’ils attendent de la rencontre. Plus de 300 personnes, impossible de donner la parole même brièvement, à chaque comité, il a été décidé de se regrouper par région, de désigner une porte-parole qui s’exprime pour plusieurs comités. Foisonnant, plein d’actions, plein d’envies.
Pause.
Présentation des acteurs locaux : ZADistes, associations (la plus ancienne, celle des paysans, ACIPA, celle des élus), partis politiques … ah non, pas eux, certains râlent, confortés par une élue –du PG – donc on ne parlera pas des partis, une ou deux réactions dans l’autre sens – un Alternatif – puis on passe à la suite, personne n’a envie de se fâcher vraiment pour ça. Un ZADiste parle de Cyril, emprisonné pour 5 mois, attrapé par des flics infiltrés. Je dis que Cyril est un prisonnier politique traité en droit commun comme chez le camarade Staline et que les élus – je me présente – pourraient s’emprisonner devant leurs mairies 1 heure par jour pour le faire savoir, comme l’a fait Henri Stoll à Kaysersberg, pour les faucheurs je crois. Proposition entendue par le CEDPA, on verra. Mais cela n’a semblé provoquer qu’un enthousiasme modéré de la part des élus présents…
Apéro, repas, on donne ce qu’on veut, comme sur le stand pour les photos, affiches, documents. 50 euros pour le paquet de 50 badges et autocollants, 50 centimes la pièce, on revend par exemple 1 euro, le bénéfice est pour faire tourner les comités. Le repas végétarien est fait par les ZADistes, très bon. On se rencontre, on discute beaucoup.
Mais le repas, nous on l’a eu le soir et le dimanche midi parce que le samedi midi nous avons fait partie de ceux qui ont répondu à l’appel des ZADistes : rendez-vous à un pique-nique, une surprise nous attend. On se doute bien que ça doit être pour servir à quelque chose … en effet, à l’arrivée les bleus nous attendent. Ils nous regardent passer, nous laissent installer les tables à un carrefour, sur la route, puis nous disent de dégager, comme on veut pas, ils se mettent en rang derrière leurs boucliers et nous poussent, renversent les tables. On éloigne les enfants. On réinstalle les tables en retrait sur la route et on mange sous le regard des robocops. Je me mets un peu en arrière pour couper mon pain, devant ça pourrait être mal pris ! Il faut se séparer de son couteau avant de venir, attention, ne faites pas cette erreur, un Opinel est une arme de 6ème catégorie qui vous envoie en taule ! On apprend que des tracteurs doivent passer pour livrer du matériel à la Châtaigneraie (la Châtaigne, la Chat-Teigne, comme on veut, tous les lieux sont rebaptisés, réappropriés), de quoi construire une crèche. On est là pour les aider à passer parce que c’est interdit d’apporter du matériel de construction, par arrêté du préfet. On apprend aussi que le préfet serait d’accord pour qu’ils passent quand même si on s’en va. On s’en va pas, ils passeront, les flics ont des ordres contradictoires, il faut de la ténacité, des précautions et de la ruse aux conducteurs pour y arriver. Avant, on a eu droit à une salve de lacrymos. Il y avait du vent et j’étais un peu derrière à ce moment là, je n’ai eu que quelques effluves. Des ZADistes en vélo apportent du Maalox préparé dans des bouteilles en plastique. Le pique-nique continue.
Puis nous sommes repartis, à travers champs (c’est vraiment une zone humide …) pour retrouver la voiture désormais séparée de nous par les forces du désordre.
Nous participons aux ateliers de l’après-midi. Je vais à celui qui traite des actions menées et à mener. Je dis un mot de l’action que les mâconnais, qui n’ont pu venir, viennent de mener (Florence vient de m’en informer) pour l’inauguration de l’agence de Vinci avec Thevenoud, député PS. C’est très bien accueilli ! Puis compte-rendu des ateliers, quelques décisions et dates, mais j’attends le compte-rendu officiel pour ne pas donner des infos non assurées.
Puis c’est le soir, on dîne et on va se coucher vers 11heures, sur les tapis de sol de la salle des fête, c’est rapidement le silence, nous ne devons pas être les seuls à ne pas avoir dormi la nuit précédente. La musique des ronfleurs accompagne, parait-il les difficultés d’endormissement des oreilles sensibles. Il parait qu’il y en avait des plus balèzes que moi.
Dimanche matin, François me réveille en me tirant par les pieds, j’ai quasiment la tête sous la table du petit-déj déjà installé, rien entendu. Matinée débats. On aura les compte-rendu. Une des questions abordées : mot d’ordre « des ZAD partout », oui, mais garder la lutte concentrée sur NDDL, c’est la victoire ici qui donnera l’élan pour les autres luttes. Il faut gagner à NDDL, c’est possible, ça se profile, même. La liaison est faite avec les autres luttes, les NO TAV notamment, et toutes celles que nous portons dans notre représentation de toutes les régions.
Après-midi visite de la ZAD. Quelques bleus au carrefour après la Rolandière, qui nous regardent prendre à droite, sur la petite route qui mène à la Châtaigne, devenue propriété d’ADO, occupée illégalement. Il y a sur les routes tout autour des barrages, des tranchées qui font chicanes, des cabanes de surveillance, des épouvantails. Deux barrages sur le chemin, à l’un on fait des crêpes, devant il y a la boîte aux lettres où sont les noms de ceux qui ont déclaré là leur résidence, au-dessus est écrit : « si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir ».

 

 

Sur la route, un tas de matelas, couvertures ravagées, et un bonhomme de paille éventré, sur le dos, sans tête, bras tendu, qui fait un doigt d’honneur.

 

 

 

Art brut. Puis on prend à droite et on comprend pourquoi il faut des bottes. La boue est partout. Ambiance. Au bout du chemin dans le bois de châtaigniers, le site occupé, en deux parties entourées comme d’un rempart par les tracteurs enchaînés des paysans de la Conf. Un panneau : photos autorisées de 11h29 à 11h30. On peut faire des photos, mais sans personnes dessus, ou alors en demandant parce qu’il ne faut pas risquer de faire savoir qui est là. Notre guide, lui, fait partie de ceux qui ont décidé de se déclarer résidents ici. La crèche est en train de se construire, fondations sur pneus. A l’intérieur du cercle des tracteurs, sol de paille et boue, on n’enfonce pas. Du monde partout. C’est un village. Bistrot gratuit bien chauffé (comme tout) : le NO TAVERNE, enseigne faite de boites de lacrymos, on récupère tout. Les palettes vont arriver pour la terrasse (nous croiserons les porteurs en repartant. « Vous allez passer avec ça ? – on passera à travers champs, sinon ça fera bélier – rires »), remise à provisions, pleine, cuisine, des gens attablés, infos placardées sur le mur en bois du dortoir. On peut y lire que les femmes de ménage de l’hôtel où logent les gendarmes mobiles sont en grève parce que ça fait trop de boue. Une place de village animée au milieu des bois. Irréel et bien vivant. Un symbole de vie. On y parle de la lutte, des salamandres, des morceaux de bois qui brillent la nuit du fait des champignons qui sont dedans, dans la boue. Des gens réparent les claies qui servent à passer les endroits les plus embourbés. Résistance. Plusieurs fois j’ai la gorge serrée devant ces constructions, et ces gens magnifiques qui reconstruisent sans cesse, calmement et avec détermination ce que ceux du désordre détruisent avec violence, sans hésiter à blesser ceux qui, pour moi, sont nos enfants.
Je pense à mon fils que j’ai eu au téléphone hier, il était content que je sois là, il ne pouvait pas venir. A mon petit-fils, qui a deux ans et dix mois et qui va bientôt commencer de parler breton en allant à l’école. Il apprend à résister. Les jeunes, ils ne viennent pas beaucoup dans nos partis, ils sont où, ils s’en foutent ? Non, ils sont ici et préparent pour lui un monde meilleur. Il est impossible qu’ils ne gagnent pas contre l’aéroport et son monde. Tout faire pour les y aider. Au milieu de ces bois, nous sommes loin des assemblées d’élus, des ministères, des conseils fédéraux. Nos combats internes me paraissent bien inutiles, je suis au milieu d’une terre d’Utopie, un vrai lieu où s’ancre l’avenir. Il n’y a rien de plus précieux. J’ai envie de remercier celles et ceux qui sont là. Je dis à l’un d’eux que son intervention ce matin était vraiment intéressante, je garde mon vieux langage et lui parle de la théorie de l’action qu’il a esquissée. Paf ! Il me répond qu’ici, c’est pas seulement de la théorie. Bien fait pour moi. C’est concret ce qui se passe ici, et c’est beau pour de vrai. Quand même, il faut sans doute le dire avec d’autres mots, mais il s’invente quelque chose dans ce lieu, une autre démocratie. Depuis les année 1970, les luttes se sont multipliées, tout a été appris de ce qui se fait aujourd’hui ici, mais j’ai le sentiment qu’un départ est pris pour que ça dure. Dans ma tête ça dure, depuis mon retour je ne cesse de revoir les images du village de la ZAD. Je suis sûr que l’aéroport ne se fera pas, que le vieux monde va finir avec ses délires de technologie et son fric protégé par les armées, j’ai vécu ici ma fin du monde, c’est à moi que s’adressaient les Maya ! Maintenant, il faut que ça marche, tout faire pour que l’utopie de NDDL réussisse et essaimer des ZAD partout.


François Lotteau.
18-12-2012, Rully, 4h du matin.

 

SOURCE ICI

 

 

 

 

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