Jeu.
23
Oct

MEDIAPART

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Article d'édition

Citizen Murdoch

Parmi les chefs-d'œuvre du cinéma américain et international, il y a, bien sûr, le Citizen Kane d'Orson Welles. Bien que réalisé en 1941 ce film n'a pas pris une seule ride. Il est universel parce qu'il véhicule, avec vigueur et clarté, une question tellement contemporaine, qui a déjà été commentée maintes fois, et notamment à MediaPart, à savoir la conception industrielle de la presse et son exploitation à des fins personnelles. Charles Foster Kane, le personnage principal interprété par Orson Welles lui-même – rappelons incidemment que Welles a fait ce film à l'âge de vingt-cinq ans, ce qui en dit long sur la conscience politique et la maturité du metteur en scène – c'est l'histoire d'un homme qui, à partir du premier petit journal qu'il dirige, rachète d'autres journaux, puis bientôt tout sur son passage. Il devient un véritable magnat, a tycoon, mais n'est jamais satisfait.

D'une part, il est singulier de voir que, dans l'imaginaire populaire, soixante-sept ans en arrière presse et pouvoir sont associés, imbriqués, douloureusement indissociables. D'autre part, on aurait pu croire que ce type de personnage, conçu avec brio et génie par Welles, demeurerait dans le domaine de la fiction, mais les années 1970 ont fait émerger Maxwell au Royaume-Uni et Hersant en France, dont on pensait qu'ils seraient les dernières incarnations du pouvoir personnel par la presse industrielle. Erreur funeste. Il reste Rupert Murdoch, Citizen Murdoch.

Citoyen australien naturalisé américain, Rupert Murdoch possède le plus grand empire médiatique actuel qui englobe la presse, la télévision, le cinéma et l'édition sur l'ensemble de la planète. Au Royaume-Uni, il possède The Sun, The News of the World, The Times et The Sunday Times, ainsi que la chaîne de télévision diffusée par satellite, BSkyB. Aux Etats-Unis, il détient l'hebdomadaire Weekly Standard, le quotidien The New York Post et la chaîne d'information FoxNews – qui ont joué un rôle crucial dans le soutien à l'invasion de l'Irak et dans la campagne de haine contre la France – et il vient d'acquérir The Wall Street Journal et il lorgne dangereusement sur un autre quotidien new-yorkais, Newsday. Dans le cadre de son acquisition du WSJ, Murdoch a fait une nouvelle victime le 23 avril, le rédacteur en chef, Marcus Brauchli, qui imaginait, soit par idéalisme soit par naïveté, pouvoir composer avec l'occupant. Il a été remercié sans ménagement, alors que les hommes de Murdoch, venus de Londres, s'installaient au WSJ. On peut, pour plus de détails, se référer à l'excellent blog de Roy Greenslade, journaliste au Guardian et professeur de journalisme à l'université de Londres. (http://blogs.guardian.co.uk/greenslade/)

Murdoch, c'est aussi une participation majoritaire dans la maison d'édition HarperCollins, et dans l'entreprise cinématographique The 20th Century Fox, sans oublier le point de départ, le quotidien australien ultraconservateur, The Australian. Rupert Murdoch est une sorte de croisement entre Citizen Kane et Big Brother, personnage principal de 1984, roman britannique de George Orwell, symbole de la dystopie et de la dictature. En fait Murdoch n'aime pas que l'on ait des états d'âme et surtout que l'on ait une opinion différente de la sienne. Les journalistes de Fox News qui refusaient de soutenir, par leurs articles, la guerre en Irak et la haine anti-française, ont été tout simplement virés. Cette chaîne de télévision, qui est à mi-chemin entre l'organe militant et la secte, a fait l'objet d'un jugement sans appel par John Simpson, rédacteur en chef de la rubrique internationale de la BBC et doyen des correspondants de guerre, dans un entretien accordé au Monde, le 5 décembre 2003 : "Al-Jazira est le seul media arabe où vous pouvez, par exemple, voir régulièrement des porte-parole du gouvernement israélien. Il y a une ouverture qui n'existe pas chez Fox News. Et pourtant, Fox News évolue dans une démocratie, et a moins d'excuses."

A la fin du film d'Orson Welles, Charles Foster Kane murmure, dans son agonie, un mot qui va rester incompréhensible pour ses proches, Rosebud. Littéralement, bouton de rose, c'est à la fois l'inscription et le dessin qui figuraient sur la luge de son enfance. Citizen Kane avait tout, mais désespérait de ne plus avoir ce qu'il possédait quand il n'avait rien, Rosebud, objet réminiscent de l'époque dorée, heureuse et dénuée d'ambition de son enfance. Lorsque la dernière heure de Citizen Murdoch arrivera, murmurera-t-il : "Wapping", nom de l'imprimerie où il installa, sur les bords de la Tamise, tous ses journaux, subrepticement, par une nuit de 1983, brisant ainsi l'histoire de la presse britannique ? C'est peu probable. Non seulement il n'a rien à voir avec le véritable journalisme, mais, en plus, apparemment ce n'est pas un sentimental.

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