¡Orqopiña! Fête et Archéologie de l'Imaginaire en Bolivie. (III)
Fête, Economies et Sociétés.
La carte de la Bolivie avec le coeur historique qui suit la frontière occidentale, le long de l'Altiplano qui peut atteindre 6600 mètres d'altitude. Le premier berceau de civilisation précolombienne se concentrait sur le Lac Titicaca, aujourd'hui à cheval entre Pérou et Bolivie et les principales villes coloniales qui fondèrent le futur Etat bolivien sont Sucre, Potosi, Oruro, La Paz. On voit sur cette carte que la ville sur laquelle je me concentre, Cochabamba, est excentrée par rapport au pôle moteur d'origine alors qu'elle est aujourd'hui le point d'équilibre de la Bolivie, d'où l'intérêt de notre réflexion...

Beaucoup d’articles et d’ouvrages[i] ont déjà été réalisés sur la Fête de la Urkupiña, une des trois plus grandes[ii] de Bolivie qui compte aux alentours d’un demi-million de pèlerins et autres fêtards tous les ans à la mi-août. Le lieu de cette étrange fourmilière humaine est Quillacollo, une ville de 100.000 personnes nichée dans la vallée de Cochabamba. La capitale régionale du même nom aussi nommée Ciudad-Jardin par ses habitants est pensée comme le centre du pays. Connue pour son énorme marché de la zone sud, la Cancha, Cochabamba semble ne pas avoir d’autre fonction stratégique que de relier tous les points du territoire national[iii]. Terre d’immigration selon le dessein de la colonisation incaïque[iv], elle a été utilisée dès les premiers temps de la colonisation espagnole comme le « grenier à grain » de l’Altiplano. Les réformes impulsées par l’envoyé royal, Toledo, à la fin du XVIème siècle ont ainsi placé Cochabamba dans une position de soutien au capitalisme naissant autour de Potosi[v]. « La signification pleine et entière de l’influence de Potosi sur la « formation d’une économie de marché interne » est devenue claire au milieu des années 70 à travers une série d’articles publiée par Carlos Sempat Assadourian[vi] » comme nous le raconte Brooke Larson dans un dernier chapitre[vii] rajouté tardivement à son travail majeur sur la région de Cochabamba. Elle appelle ainsi à « (re)construire l’histoire de Cochabamba » en déjouant les évidences léguées par la colonisation. Cochabamba, jusque là pensée comme un territoire oublié dans les méandres de la grande histoire, doit être repensée comme intégrée aux dynamiques régionales et même mondiales pour être resituée dans une histoire longue et dense qui dépasse largement les frontières physiques de ses vallées. La Villa de Oropesa qui deviendra plus tard Cochabamba fut ainsi fondée en 1571 ou 1574 sur décision de l’intendance royale pour installer au cœur des vallées une tête de pont au service du projet espagnol. La ville coloniale fut réservée aux seules colons blancs pour établir une place forte et mieux dominer l’espace agricole. Une sorte de dialectique de classe se met en branle durant les trois siècles de colonie, mais l’analyse que nous offre Larson oblige à sortir des concepts trop mécaniques du marxisme[1]. En effet, la construction de Cochabamba comme ville et vallée au service du capitalisme européen naissant engendre de nouvelles relations de dépendance et de domination qui ne peuvent être considérées comme purement économiques. A une relation primaire classiste, l’universitaire américaine ajoute la relation de caste qui permet de nuancer la dialectique hégélienne traditionnelle ; les paysans indigènes ne peuvent plus être réduits à une seule position de dominés qui seraient noyés dans un primo-prolétariat. En effet, le projet colonial se heurte à sa propre aporie. Il est obligé, pour faire vivre sa domination sur les populations de la vallée, de les classer dans les catégories fondées par lui-même et ces catégories sont des conceptions ethnicisées de l’Autre. Le pouvoir colonial commence par un grand projet d’encadrement des hommes dans des reducciones. Les populations indigènes sont alors intégrées au système colonial par une architecture géométrique mais le but visé échoue en partie dans la vallée cochabambina. Si « nous savons que la région de Cochabamba a absorbé un grand nombre de migrants originaires des terres hautes proches de la Cordillère des Andes, la majorité probablement s’installa hors des cinq villes royales (pueblos reales) dans les grandes exploitations agricoles (haciendas y estancias) et avec le temps et au fur et à mesure des générations, ils se convertirent en résidents permanents des vallées laissant petit à petit derrière eux leurs liens de parenté et leurs droits à la terre dans les ayllus d’origine pour assumer d’autres statuts fiscaux, comme celui d’indio forastero[viii] »[ix] Le résultat pour la colonie est donc ambivalent : si l’exploitation agricole dispose d’une masse assez importante de travailleurs imposables, le revers de la médaille est que cette population est assez fluide économiquement et ethniquement. Il fut alors difficile pour les autorités coloniales de les garder à son service. Les migrations économiques que la colonisation a provoquées deviennent au fil du temps un problème identifié comme « le métis ». Brooke Larson a en effet montré que l’hétérogénéité de ces populations migrantes forme une nouvelle « caste » métisse qui perturbe les schémas coloniaux. Ces « métis et cholos[x] constituaient une tiers-partie de la population totale cochabambina en 1788 »[xi]. Cette question du métissage, caractéristique principale de Cochabamba, devint le problème le plus patent pour le pouvoir colonial. Comment en effet percevoir les rentrées d’argent si les frontières ethniques qui régissent la comptabilité royale se dissolvent ? « Autour de 1730, après les grandes et terribles épidémies, l’Etat s’est rendu compte de la résistance indigène envers le tribut au travers de la transculturation ou le changement d’identité indigène vers une autre, métis ou chola. […] C’est-à-dire que depuis une perspective étatique, l’indien se déguisait en métis pour éviter les obligations de l’Etat. […] Durant le XVIIIème siècle, Cochabamba fut identifiée par les vice-rois (virreyes) comme le symbole de sa propre incapacité à récupérer le tribut et à contrôler les indios forasteros»[xii]. Et bientôt, le problème se révéla plus profond encore, les processus de métissage internes à la vallée de Cochabamba allaient former ce qui apparaîtra au travers des conflits agraires comme une société quasi-parallèle. Preuve de ce processus, « tout comme le maïs et la chicha[xiii], l’industrie textile fut le produit d’un groupe émergent de paysans-artisans sans pareil dans tout l’Alto Peru »[xiv]. Le rapport de classe entre le monde indigène et les autorités coloniales va favoriser ironiquement colonie, mais l’analyse que nous offre Larson oblige à sortir des concepts trop mécaniques du marxisme[xv]. En effet, la construction de Cochabamba comme ville et vallée au service du capitalisme européen naissant engendre de nouvelles relations de dépendance et de domination qui ne peuvent être considérées comme purement économiques. A une relation primaire classiste, l’universitaire américaine ajoute la relation de caste qui permet de nuancer la dialectique hégélienne traditionnelle ; les paysans indigènes ne peuvent plus être réduits à une seule position de dominés qui seraient noyés dans un primo-prolétariat. la création d’une économie souterraine à la limite de l’autonomie[xvi]. De grands travaux ont ainsi reconsidéré la relation qu’a entretenue le monde andin avec une économie de marché encore très fragile[xvii]. Si évidemment le rapport au marché extérieur est négatif en termes de rapports de force[xviii], repenser la question au niveau microscopique (des marchés urbains) ou macroscopique des échanges régionaux nous dévoile un monde andin (et Cochabamba en particulier) qui a créé des réseaux commerciaux et des moyens de communication qui diffèrent des structures étatiques ou des flux transnationaux. Ces recherches novatrices redéfinissent les « contours d’un champ »[xix] qui croise les paradigmes économiques avec les préoccupations des sciences sociales. Les rapports économiques définissent (et sont définis par) des rapports socioculturels[xx]. Le monde andin nous réapparaît alors comme hautement connecté, les cultures se croisent en même temps que les marchandises, le monde des ferias se superpose au monde des fêtes. Le paradigme de la résistance culturelle qui voyait s’affronter deux Républiques depuis la colonie doit donc être complexifié sans toutefois être abandonné[xxi] ; il n’est évidemment pas question de nier la violence fondamentale de la colonisation et les relations asymétriques imposées par une hiérarchie raciale. Nous sommes dorénavant invités à repenser le rapport qu’entretiennent « les identités avec les pouvoirs ».
[i] Voir la bibliographie relative à la fête de la Urkupiña dans les chapitres III et IV.
[ii] Avec la Fiesta del Gran Poder à La Paz et le Carnaval de Oruro.
[iii] Roberto Laserna, Espacio y sociedad regional, constitucion y desarollo interno en Cochabamba, CERES, Cochabamba, 1984.
[iv] Nathan Wachtel, Los mitimaes del Valle de Cochabamba: la Política de Colonización de Wayna Capac. Historia Boliviana I/1, Cochabamba, 1980.
[v] Brooke Larson, Colonialism and agrarian transformation in Bolivia : Cochabamba, 1550-1900. Duke University Press, Durham, 1988. Humberto Solares Serrano, Historia, Espacio y Sociedad : Cochabamba 1550-1950 : Formacion, Crisis y Desarollo de su Proceso urbano, T.1, Editorial Serrano, Cochabamba, 1990.
[vi] C.S Assadourian, El sistema de la economia colonial : Mercado interno, regiones y espacio economico, Instituto de Estudios Peruanos, Lima, 1982.
[vii] Brooke Larson, “Cochabamba: (Re)constructing a History. Rereading and Remembrance”, in, op.cit., 1998, p.322-390.
[1] Brooke Larson, “Casta y Clase : la formacion de un campesinado mestizo y mercantil en la region de Cochabamba”, in, Nuevas perspectivas de la historia andina: para pensar el V centenario de la colonización española de América, Numero monografico especial, Allpanchis, Instituto de pastoral Andina, Lima, 1990.
[viii] Les paysans indigènes qui ne furent pas rattachés à une exploitation agricole fixe, on pourrait traduire le mot forastero comme des paysans itinérants.
[ix] Brooke Larson, op.cit., 1990, p.195.
[x] Le cholo est un paysan indigène qui a intégré l’espace urbain et qui est entré dans un cycle de métissage. C’est donc un personnage au carrefour des deux mondes. Lire : Bouysse-Cassagne et Thierry saignes, « Le cholo. Absent de l’histoire andine », in Gruzinski S., Wachtel N., Le Nouveau Monde, Mondes Nouveaux, L’expérience américaine, EHESS, Paris, 1996.
[xi] Ibid., p.196.
[xii] Ibid., p.196.
[xiii] Alcool traditionnel indigène à base de maïs.
[xiv] Ibid., p.210.
[xv] Brooke Larson, “Casta y Clase : la formacion de un campesinado mestizo y mercantil en la region de Cochabamba”, in, Nuevas perspectivas de la historia andina: para pensar el V centenario de la colonización española de América, Numero monografico especial, Allpanchis, Instituto de pastoral Andina, Lima, 1990.
[xvi] Sur la question de l’autonomie du monde paysan face aux pouvoirs urbains, l’étude de Laura Lagos située sur le XXème siècle : Autonomia y Poder, Dinamica de clase y cultura en Cochabamba, Plural Editores, Cochabamba, 1997.
[xvii] Brooke Larson, Olivia Harris, Enrique Tandeter, Ethnicity, Markets and Migration in the Andes : At the crossroads of History and Anthropology, Duke University Press, Durham, 1995.
[xviii] L’ouvrage d’Eduardo Galeano reste la bible de la critique anticoloniale en Amérique latine et tout particulièrement depuis Potosi, vue comme l’origine du premier capitalisme européen: Las venas abiertas de América latina, 1971.
[xix] Brooke Larson, « andean communities, Political Cultures and Markets : The changing contours of a field », in, Ibid., p. 5-55.
[xx] Olivia Harris, “Ethnic Identity and Market Relations : Indians and Mestizos in the Andes”, in, Ibid., p.351-391.
[xxi] Parmi les ouvrages fondamentaux qui ont pensé cette question de “résistance culturelle” en Bolivie: Nathan Wachtel, La Vision des vaincus : les indiens du Pérou devant la conquête espagnole, NRF, Gallimard, 1971 ; Silvia Rivera Cusicanqui, Oprimidos pero no vencidos : luchas del campesinado aymara y quechua de Bolivia, 1900-1980, hisbol-csutcb, La Paz, 1984; Roger Rasnake, Domination and cultural resistance, Authority and Power among en Andean People, Duke University Press, Durham, 1988.
