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Article d'édition
Édition : Rushes

L'ascension de «Tabou»

Pour ceux ceux que les louanges émues accompagnant la sortie du Tabou de Miguel Gomes (y compris sur Mediapart) n'auraient pas rassasiés, les éditions Independencia publient un livre d'entretien fleuve avec le cinéaste portugais, construit comme une ascension critique en trois journées du «mont Tabou». Cyril Neyrat, ex-critique aux Cahiers du cinéma, repose ici la question qui servait déjà de fil rouge, en 2008, à sa sublime conversation nocturne avec une autre figure du cinéma lusophone, Pedro Costa: «Que fabriquent les cinéastes?».

L'échange avec Costa, réalisé à l'occasion de la sortie en DVD de Dans la chambre de Vanda, s'était étiré le temps d'une nuit d'été, du 13 au 14 août 2007, dans les ruines de Sintra, à une quinzaine de kilomètres de Lisbonne. Cinq ans plus tard jour pour jour, le critique français est retourné dans un Portugal en crise, à Lisbonne, cette fois pour comprendre la fabrication de Tabou, troisième long métrage de Gomes, filmé entre le Portugal et le Mozambique.


L'expérience, pour le lecteur, peut d'abord surprendre: Gomes, lui même venu de la critique de cinéma, y fait preuve d'emblée d'une souplesse d'analyse et d'une justesse assez inhabituelles, pour un réalisateur qui vient à peine de terminer son film, quelques semaines plus tôt. C'est un registre critique que l'on n'a quasiment jamais expérimenté, au moment même de la sortie d'un film en salles: des dizaines d'heures de conversations à bâtons rompus, sur le film et ses enjeux, publiées in extenso.

Le résultat pourrait être monumental et étouffant, il est fluide et joyeux. Gomes revient sur la manière si troublante qu'a Tabou de conjuguer les âges du cinéma (ceux qui ont disparu et ceux qui restent à inventer), sur son rapport aux images du passé colonial portugais («Le projet du film est de montrer le colonialisme comme du Hollywood raté»), ou encore sur son goût pour les personnages mutants («des personnages jeunes et vieux en même temps»). Il parle de Renoir (Le Fleuve), de Resnais (Hiroshima mon amour), mais surtout du Nouvelle Vague de Godard, lui aussi construit en deux temps, lui aussi référence explicite à une époque glorieuse mais passée du cinéma («une pulsion vers le cinéma qui n'existe plus»).

Le très long format de l'entretien autorise les boucles et les redites, où s'expriment certaines des obsessions de Gomes - voir la manière émouvante dont certains plans du film l'habitent totalement (la séquence de l'hôpital en fin de première partie, la course des enfants dans un village du Mozambique, avec leurs T-shirts Obama).  

En choisissant d'élargir l'entretien avec les collaborateurs du film (le producteur, l'ingénieur du son ou encore l'opérateur photo interviennent par endroits), Cyril Neyrat élargit la focale. L'entretien devient témoignage sur la difficulté de créer en pleine crise, avec l'arrivée sur le sol portugais de la «Troïka» (FMI, BCE, Commission européenne). «La Troïka est arrivée au Portugal le jour du départ en Afrique des derniers membres de l'équipe et des acteurs (...) Ils se sont croisés à l'aéroport!», se souvient le producteur du film, Luis Urbano, sur le mode de la plaisanterie.


De fait, la crise travaille l'entretien d'un bout à l'autre, souvent sur un mode assez léger. Voir la séquence (p. 141 et suivantes) où Gomes, avec son ingénieur du son, Vasco Pimentel, décrivent le plan de rigueur qu'il a fallu consentir, pour la production du film, en réaction au plan de rigueur imposé à l'échelle du pays (le «PEC»): «On se fait notre petit PEC à nous, que l'on propose au producteur». Voir aussi l'un des leitmotivs de l'entretien, où le studio de post-production de Tabou, en Allemagne, ne comprend absolument rien à l'élaboration du film, et aux partis pris artistiques de Gomes, comme un écho inconfortable à la mainmise d'Angela Merkel sur les politiques économiques menées en Europe...

Au pied du mont Tabou, Le cinéma de Miguel Gomes. Entretiens avec Cyril Neyrat. Editions Independencia, 286 pages, 24 euros. Plus d'informations ici.

La critique du film, par Emmanuel Burdeau, est à lire ici sur Mediapart.

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