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Article d'édition

Perle d'inculture

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Rose, quinquagénaire arthrosique, descend du car accouplée à son cabas. Elle regrette déjà la fraicheur ventilée du véhicule qui la dépose en haut du périphérique d’Aix en Provence.

Comme tous les lundi matin, elle a attendu cette boîte de sardines roulante destinée aux travailleurs migrants du Jas de Bouffan vers le territoire de la bourgeoisie d’employeurs d’Aix, elle a partagé les premières sueurs sous déodorant, ce soir elle repartagera les mêmes sueurs sans déodorant. Elle commence la descente vers le cœur de la ville qui écoule de haut en bas ses eaux de nettoyage sur les pavés polis de siècles de passage ; trente ans qu’elle participe de cette usure, tantôt glacée par le mistral qui la pousse ou la repousse tantôt comme en cette fin d’été, écrasée de chaleur macérée dans ces goulots de ruelles. 

Rose parcourt la ville à pied de deux heures en deux heures jusqu'à dix neuf heures. Elle en connaît toutes les odeurs, depuis la cime imprégnée des poulets arabes embrochés qui suintent leur graisse épicée et réveillent en permanence la faim des passants tous genres confondus. Elle sait qu’au retour elle en rapportera un à la maison, Ahmed lui en garde toujours. Les enfants autour de la table étaient heureux d’ouvrir le sachet qui embaumait le Maghreb, aujourd’hui ils sont partis et peuvent se payer des poulets moins stylés, certes, mais cela rassure leur mère de les savoir bien nourris loin d’elle. Son mari qui finit ses derniers chantiers avant la retraite apprécie cette douceur de gallinacée qui glisse tendrement sur ses mains calleuses en y pénétrant comme un baume. 

Rose hume le bon pain des riches qui s’échappe des boulangeries ressemblant de plus en plus à des boutiques de luxe exposant leurs multiples joyaux croûteux sur de somptueux présentoirs, rivalisant en cela avec les enseignes de vêtements et parfumeries aux décors intimidants d’artistes de l’étalage. Elle n’en regarde que la magnificence sous verre d’un monde inaccessible ; elle amorce près du cours Mirabeau la rue Fauchier, avant de pousser le lourd portail de bois sculpté façon XVIIème et de monter accrochée à la rampe noire empesée qui borde l’escalier de faux marbre et de salpêtre ; elle aime placer son pas dans l’étroite ligne directrice tracée par la bande bleue de ciel gravée entre les toits, juste un trait de lumière autorisée dans cette fraîcheur conservée à l’abri des vieux murs impassibles. 

Rose introduit la clé dans la porte au premier étage de cet hôtel particulier dont les fastes d’antan n’ont conservé que la hauteur sous-plafond et les moulures encrassées en pâtisseries de plâtre sale. Comme à l’accoutumée, elle se précipite dans le séjour, se rue sur les lourdes tentures de velours qui furent cramoisies, ne sont plus que pelées et enfumées comme des jambons. Elle maintient sa respiration jusqu’à l’ouverture des fenêtres malades, se dirige vengeresse sur le cendrier débordant et lui fait rendre gorge dans la poubelle qu’elle referme prestement. Chaque fois elle se dit que rien n’a changé, l’odeur de moisissure mêlée au tabac froid sur ses immenses tapis Portugais qui esquissent les trames usées de leurs fleurs décolorées, quatre fauteuils Louis XVI de dorure écorchée sur soierie effilochée, une cuisine brunâtre dont la seule touche lumineuse est l’évier blanc écaillé... Vingt ans que M. Philippe Rouve a loué cet appartement meublé, en louant aussi ses services de femme de ménage.

Elle fait défiler devant elle l’aspirateur, plumeau, eau de javel et autres guerriers de M. Propre qu’elle soumet à sa stratégie pendant une heure et demie sur ce champ opérationnel qui va du salon à la chambre en passant par les sanitaires et la cuisine, satisfaite d’avoir rendu un peu de clarté rafraîchie à ce tombeau. La dernière partie de son œuvre est à affronter dans le bureau de M Philippe qui attend que Rose introduise ses armes, tassé devant son ordinateur, dans sa robe de chambre élimée et son fauteuil Voltaire, elle le repousse ainsi de-facto dans le cabinet de toilette vers dix heures-trente.

Rose frappe à la porte de l’antre, prête à bondir, elle met sur le compte de sa surdité sa non-réponse et entre. M Philippe est sans doute assoupi, la tête sur le bureau. En voulant le réveiller, elle voit sur sa nuque un collier de grosses fausses perles noires, elle essaie de lui soulever la tête, il est raide et froid, elle hurle !

 

Fabienne Tokkombé arriva en gare d’ Aix TGV ce vendredi matin sept Septembre. Ses parents étaient venus la chercher tout heureux et fiers de récupérer leur fille pourvue d’une agrégation de lettres modernes qui lui ouvrait les portes de l’enseignement secondaire dans des lycées d’excellence et sûrement la filière universitaire, comme elle semblait le désirer. Elle avait beaucoup travaillé pour arriver à ce résultat, troisième enfant de parents Sénégalais venus survivre en France dans des conditions sociales difficiles , son mérite n’en était que plus estimable.

Ils passèrent tous les trois cette journée à se délecter de « Thiep bou Dien » et à évoquer les débuts scolaires difficiles de Fabienne dans les années quatre vingt-dix, son peu d’appétence pour la langue Française qui n’avait d’égale que son désir d’échapper aux codes de cette bourgeoisie Aixoise refermée sur ses acquis de certitudes, où la couleur noire manquait pour cette dernière de reflets argentés. Sa mère se félicitait encore de l’avoir obligée en classe de 1ère du lycée Emile Zola, à prendre des cours particuliers de Français avec le professeur Rouve. Fabienne reconnut modestement que, sans cette aide, elle n’aurait jamais découvert que la littérature française était pour elle un patrimoine immatériel commun aux colonisés et aux colonisateurs dont elle avait été capable de s’accaparer et de s’enrichir.

Au bras de sa mère, samedi fut la journée des emplettes dans cette ville qu’elle n’avait plus réinvestie depuis plusieurs années. Elle accomplit le parcours des vitrines rutilantes concentrées autour de la place du palais de Justice, son marron ambré remontant de ses longues jambes soyeuses dénudées jusqu’à son cou aérien surmonté d’un chignon noir débridé qui appelaient les regards gourmands des hommes et envieux des femmes. Elle n’y faisait plus attention, seulement occupée à repérer le petit tailleur qu’elle porterait pour sa première rentrée de professeur. Elle le vit, il l’attendait, elle s’y glissa comme un chaussepied dans une bottine, sa mère le lui offrit avec l’aisance usurpée d’une chauffeuse de carte bleue.

Le soir elle s’endormit dans son petit lit d’enfant, bercée par les bulles de Champagne où tournaient les deux autres lits vides de ses frères aînés.

Dimanche matin, elle partit vers six heures pour rejoindre une amie aux rencontres littéraires de Fuveau avant de reprendre le train le soir même. Sa mère lui mit un sandwich dans son sac en envoyant sur sa chemise de nuit quelques larmes. Fabienne la serra très fort en lui promettant de revenir à Noël.

Elle aborde la rue Fauchier, sous une casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, un jean surmonté d’un blouson asexué comme ses baskets, elle s’engouffre derrière la porte XVIIème, l’ouvre sans grincement, un regard vers le salon, aucune présence détectée dans la pénombre, elle sait le trouver arrimé à son bureau à droite au fond du couloir, elle semble n’être plus que l’instrument de sa vengeance, scénario rejoué depuis huit ans. Elle le voit ratatiné sur son Voltaire, elle empoigne de ses mains gantées le collier de grosses perles qu’elle a confectionné avec une corde de plastique incassable, elle lève les bras, le collier accroche le cou de M. Rouve, sa tête est projetée en arrière, son regard épouvanté n’atteint pas son agresseur, elle tire et visse le collier violemment. Il met ses dernières forces dans ses battements de bras, elle maintient l’étreinte, les spasmes lui paraissent interminables, la tête s’abat sur le côté, elle la pousse en avant sur le bureau. Surtout ne pas voir sa langue pendante et ses yeux exorbités... Un livre ouvert tombe, elle le ramasse et le prend, ses goûts littéraires étaient sûrs. Elle lui touche le poignet, le pouls est absent, elle repart, la ligne bleue du ciel qui creuse la rue Fauchier règne sans partage, aucune ombre humaine ne lui dispute son emprise.

Fabienne libère son chignon qui dégringole sur ses épaules dénudées, elle fourre sa panoplie dans son sac, elle s’achemine légère en bas du cours Mirabeau. Le soleil ne chôme pas ici, il pointe dès «potron-minet ». Des japonais ensommeillés vérifient leurs diverses technologies qui vont encore être soumises à rude épreuve, elle sourit en les entendant se faire des amabilités dont le ton du phrasé évoque plutôt des vociférations, elle regarde l’horaire des cars, le premier bientôt. Elle savoure son café. Quand elle rejoindra sa meilleure amie tout à l’heure, elle ne craquera pas, elle ne lui parlera pas des cours particuliers pris chez M Rouve l’année de son bac Français, de ses dix- sept ans ... Ce secret, elle ne l’a jamais partagé avec personne, encore moins avec ses parents. Maintenant elle l’a enterré définitivement sous celui qui le lui imposa.

Installée au fond du car pour Aubagne où elle doit retrouver Mireille, elle extrait le livre ramassé du fond de son sac, blancheur brillante d’une couverture  « L’ombre en soi ». Elle est interpellée par le sujet : cet écrivain fils d’un journaliste d’investigation , grand pourfendeur des black and white micmacs politico-financiers de la France-Afrique qui firent les délices des règlements de compte et petits meurtres entre amis à tous les étages de la république pendant et après la décolonisation. Son père entré au Gabon par hasard dans les années soixante, n’en sortit plus jamais , voyeur acharné de cette Afrique dont nos carcasses usées de colons décolonisateurs ont pillé et perverti ses richesses et ses hommes, donnant à des rois nègres des châteaux et des ors contre l’asservissement meurtrier de leurs peuples . Elle l’avait entendu sur France-Inter, il parlait sobrement de ce livre consacré à l’histoire dans l’histoire de ce père qui devint ami de « son tueur » qui n’était pas allé jusqu’au bout de son contrat. Il expliquait ce jeu d’ombres entre ces deux hommes de l’ombre dans ces zones d’ombre, dont leur histoire personnelle les rendait prisonniers. Elle pense à Maryse Condé , si lucide, qui raconte aussi l’Afrique, les rapports difficiles hommes/femmes, les élites flagorneuses et l’illusion de l’égalité socialiste qui a traversé le XXème siècle sans s’arrêter sur le siècle qui s’ouvre. Elle commence à lire les premières pages, cette écriture sèche avare de descriptions et de détails lui plait, elle imagine bien l’enfant heureux et insouciant qu’il était, effleurant innocemment la vie aventurière de son père, on le voit y plonger de plus en plus, acteur consentant d’une histoire familiale où il sut prendre le rôle qui lui était dévolu. Elle arrêta sa lecture au moment où fut publié « Affaires Africaines » un 19 octobre, bon présage pour la suite du livre, elle était née ce jour là ! Elle comprend le choix de M Rouve, L’Afrique il en connaissait un rayon.

Mireille l’attend, pimpante dans sa robe à fleurs, aussi blonde qu’elle est brune, elles se tiennent longuement entre leurs bras, cela fait un bail que Fabienne est partie faire ses études à Paris, recueillie par une tante qui habite Créteil terre d’exil-asile. Mireille, ses diplômes en poche, travaille dans la pharmacie parentale, elle est toujours dingue de livres, elles se racontent leurs vies, leurs amours, leurs ambitions dans une ambiance Pagnolesque et prennent la voiture, direction Fuveau. En mettant les pieds à terre, la chape de plomb ensoleillée qui va les écraser pendant des heures leur tombe sur la tête.

Elles marchent entre les marchands bigarrés qui font la haie d’honneur de nourritures terrestres, avant l’entrée du tabernacle des écritures. Les piliers du Temple sont toujours là, vieux journalistes confits en succès littéraires attendus, trublions de genres indéfinis dont le contenant attire plus les foules que les contenus de leurs livres, routards confirmés et fidèles au poste, qui écrivent d’année en année la même dédicace sur leurs opus achetés par les mêmes fidèles collectionneurs. On jauge le succès de librairie à la longueur de la queue qui masque l’auteur complimenté, certains ont le regard blasé, la formule plate, d’autres sont toujours aussi enjoués à l’idée de se voir si beaux en ce miroir aux vanités, la dédicace est si chaleureuse qu’elle pourrait témoigner d’une rencontre inoubliable entre eux et nous. Il y a aussi les résignés, les stakhanovistes anonymes de l’ingrate plume qui n’osent même plus lever les yeux sur ces bourgeois barbares qui passent en ignorant jusqu’à leurs noms. Et puis, il y a les petits nouveaux, les sans-grade et sans-rancune encore, qui squattent un morceau de tréteau, entre une rombière à rente de romans historiques et un rhumatisant perclus d’ésotérisme. Fabienne vient d’en apercevoir quelques uns, elle est curieuse, s’intéresse. Eux s’intéressent surtout à l’éloquence de ses formes d’ébène. Mireille le lui fait remarquer, elles rient. Dernière rangée avant la bière, elle voit posée sur la feutrine verte, le blanc gravé par « L’OMBRE EN SOI ». Elle lève la tête, un jeune-homme au regard farouche et séducteur espère sa question, elle sort l’objet qui fait lien entre eux, reste muette , le lui tend. Il demande son prénom, il écrit d’un ample graphisme : « Pour Fabienne dont l’histoire a la couleur de la mienne, en espérant que les siens en furent épargnés ». Elle le remercie pour cette belle dédicace, lui précise qu’ils ne le furent pas mais qu’elle les a vengés , ils se sourient. Émue elle part au bras de Mireille, elle vient de rencontrer pour la première fois un jeune auteur qui parle sans colère, au travers de la vie de son père , des turpitudes insolubles du couple maudit Franco-africain.

Mireille la dépose à 19h, elle rejoint son wagon. Demain elle doit être à l’heure pour la réunion des professeurs au Lycée Marcellin Berthelot qui y vit son ancêtre, Léopold Sédar Senghor, Sénégalais de référence, enseigner les belles Lettres et la Grammaire en 1938. Elle lui doit aussi sa thèse intitulée pompeusement : « Servitude volontaire et Reconnaissance de la Négritude dans la poésie Française ». Sous les compliments du jury, elle y exhumait les mânes de Léopold, d’Aimé Césaire, d’Edouard Glissant et de bien d’autres illustres nègres, forçats demeurés inconnus de la langue de Molière.

A peine assise, elle convoqua son livre qui était passé des mains de M. Rouve entre les siennes et celles de l’auteur dans la même journée, sous les mêmes cieux, chacun lié aux autres par ce Continent noir qui a façonné leurs destins individuels. Elle s’endormit sur la dernière page, sans doute parce que la douceur maîtrisée de l’écriture et du propos la calma.

Quand elle sonne à la porte de M. Rouve pour la première fois, elle a dix- sept ans, elle commence sa 1ère . Il lui ouvre, cinquante- deux ou trois ans peut-être, grand, svelte, le cheveu poivre et sel lissé en arrière, des yeux bleus d’encre qui scrutent et déshabillent, au dessus d’un nez de rapace que vient humaniser une bouche rouge et charnue. Elle entre sur son injonction. Le décor suranné est celui qu’elle a retrouvé ce matin, aucune trace de femme ici, sa mère lui a dit qu’il avait vécu au Sénégal où il enseignait, croit-elle, au lycée de Dakar. Il est revenu dans son pays Aixois depuis trois ans, à la suite d’une maladie et il donne des cours particuliers à son domicile .

Rétive et intimidée elle s’assoit, il commence à l’interroger sur le programme de Français en lui demandant son manuel. Elle est pétrifiée d’angoisse et de lacunes devant ce bel homme blanc, qui, debout devant elle, doit être en train de l’évaluer. Elle ne trouve aucun mot à faire sortir de sa gorge nouée, il laisse le silence s’installer. Elle sent son chemisier blanc qui se colle à sa peau. Elle sait qu’il aperçoit le dessus de sa poitrine nue agrégée au tissu. Soudain il avance son long doigt sous son menton qu’il relève doucement, elle a toujours les yeux baissés et la racine de ses boucles noires sont luisantes d’humidité. «Tu es timide, c’est normal la première fois, aujourd’hui je ne vais pas t’embêter, tiens note, reviens la semaine prochaine avec les auteurs et les résumés d’Eugénie Grandet, Bel-Ami, Dom Juan, les confessions, le Rouge et le Noir, Candide, l’Assommoir, c’est ça ton programme ! » Elle écrit, sûre d’écorcher les noms, elle replie vite le papier, se lève soulagée, atteint la porte sans le regarder. Son bras est happé par une main ferme et chaude : « Bonsoir jeune fille !»

Elle renifle un parfum raffiné sur la manche de sa chemise bleue, il la lâche, elle dévale l’escalier, elle a peur de ce trouble jusqu’ici ignoré.

Durant la semaine, elle s’échine à faire coïncider auteurs et œuvres, avec son livre de français et l’aide de la bibliothèque, elle parvient à griffonner le propos central de chaque ouvrage requis, elle découvre aussi pour la première fois l’ambiance sereine d’une salle de lecture tapissée d’une multitude de livres dont le cuir vieilli embaume ses narines et ses doigts. Cette agréable sensation ne la quittera plus jamais.

Elle a soigné sa toilette, en cette fin septembre il fait encore très moite, cette fois-ci elle a mis un soutien gorge blanc sous son tee-shirt jaune, ses longues gambettes fuselées sont cachées pour un tiers par sa jupe en jean, elle a peint ses ongles de pieds qui ornent ses sandales, elles ont l’air de courir toutes seules rue Fauchier.

M. Rouve tire la porte, elle renifle déjà la fragrance du parfum sur la chemise grise , elle pense que c’est « Habit rouge » de Guerlain, elle l’a senti dans la parfumerie à côté du lycée. Il serre sa main, la prend par les épaules pour la conduire dans son bureau, il l’installe devant ce grand catafalque sans grâce et sans âge, toute menue, prisonnière de ce fauteuil Voltaire, il pose une cuisse sur le rebord du bureau . En cherchant son cahier elle ne peut s’empêcher de le trouver beau comme un acteur de cinéma. Il s’empare du grimoire, un sourire carnassier se fige sur son visage. Elle recommence à sentir la sueur inonder son échine, il la toise et lui jette : « Une année ne sera pas de trop pour que tu puisses au moins écrire sans faute ce que tu ne comprends pas, cela fait longtemps que tu es en France ? » Les yeux embués, elle lui répond qu’elle est née ici. Il passe derrière elle, lui caresse la nuque du bout du cahier, toute humiliée qu’elle est, cette caresse la fait frissonner jusqu’en bas du dos et quand il tire une de ses boucles, elle ne peut retenir un petit cri dont la provenance est autant le plaisir que la douleur. Il remet le cahier devant elle, lui demande de prendre en notes, il commence : « Balzac … » elle écrit sans essayer de saisir le sens des phrases, elle le voit arpenter la pièce, s’arrêtant derrière elle. Son souffle traverse sa chevelure, elle s’accroche à son stylo, il lui demande de relire, elle ânonne, elle a peur de sa fureur, qu’il la renvoie peut-être, elle doit le satisfaire, le remue- méninges électrisé par l’envie de le sentir au-dessus d’elle, menaçant et frôleur. Il l’interroge à nouveau, son bras appuyé sur le bureau à deux centimètres de son soutien gorge où s’incrustent ses boucles éparses, elle arrive à rameuter ses idées, il l’encourage en lui tenant le cou , elle achève son Eugénie Grandet sous la pression de ses doigts. Elle ne bouge plus. Sa respiration s’amplifie, il l’entend, lui pose la main sur son cœur au galop     « tu vois que tu peux y arriver pour faire plaisir à ton maître ». Il se dégage, la laisse ramasser son cahier. Elle file, il la retient par les cheveux : « La prochaine fois c’est Maupassant qui passe à la casserole ». Pour Maupassant elle ne sait pas, mais pour elle, elle se sent presque cuite à point par le désir que lui inspire cet homme blanc dominateur et l’envie qui la prend aux tripes de devenir son esclave. «La case de l’oncle Tom» n’était pas loin, elle en déduit que la couleur de peau conditionne les attirances et que l’homme blanc est fait pour susciter et asservir le désir de la femme noire pendant que l’homme noir est fait pour susciter et être asservi au désir de la femme blanche .

Au seuil du palais du savoir en éveil et des sens réunis, elle hésite chaque fois avant de sonner, elle s’assure de la mise en place de sa tenue et de celle de ses progrès littéraires ; cette progression conjointe lui est devenue indissociable, apprendre son désir et le désir d’apprendre forment une équipe performante.

M. Rouve la happe par le bras dans ses effluves d’ « Habit rouge », la pose sur le Voltaire, inspecte la percée de son soutien-gorge, le creux de ses cuisses sous la robe du jour, inspecte la profondeur de son travail de la semaine. Fabienne attend ce sacrement, elle offre à son maître le spectacle de l’œuvre qu’il modèle « body and soul », sa voix module des inflexions sous la compréhension des textes et la main qui les encourage en va et vient de son cou à son cœur, son ventre bat à l’unisson d’une pulsation aux ordres des doigts de son professeur. Elle repart toujours plus épanouie, remplie d’un nouveau savoir qui navigue entre sa tête et son corps, elle est sa « My fair lady ».

Dernier rendez-vous avant l’épreuve du bac Français, elle a révisé d’arrache-pied le programme, cravachée par son mentor, elle se sent d’une négritude invincible.

L’atmosphère est inquiétante, il l’a assise jambes pendantes sur le bureau, il positionne le Voltaire en face, son regard à hauteur de la travée ouverte dans sa jupe, immédiatement sa confiance en elle se racornit. Elle se re-concentre sur toutes les explications de textes effectuées à ce bureau. Il ne l’effleure plus, examinateur froid, il lui assigne le sujet : « Dom Juan : confrontation des deux systèmes de pensée dans la relation maître-valet, point de vue de Molière ! ». La sueur n’est plus l’expression du trouble mais celle du cheminement difficile de sa pensée, elle se lance d’une voix atone sensée justifier l’importance du discours de Sganarelle. M. Rouve crispe son mauvais sourire : « Et l’intérêt du dialogue avec son maître Mademoiselle, rien ? La défense de la logique , des faits scientifiques, du matérialisme , du rationalisme qu’incarne Dom Juan et permet à Molière de soulever une question fondamentale tout en évitant la censure, grâce à une rhétorique ambivalente, l’avez-vous seulement saisie un instant ? » . Fabienne tétanisée par son désarroi reste muette, les yeux noyés dans sa jupe.

Il lui empoigne la cheville comme jadis le négrier passait le fer à l’esclave : « J’aurais peut-être mieux fait de vous interroger sur un des rares poètes , purs produits des colonies, le vôtre en l’ occurrence, Mademoiselle : Léopold Sédar Senghor. Auriez-vous su qu’il écrivit sur ses semblables avec le talent qu’il devait à la culture Française ? »

Ses épaules ploient sous ce Continent noir qui l’engloutit d’un coup dans son ignorance et celle imposée à la couleur noire par la couleur blanche.

Renversée, sa chevelure épaisse s’étale sur le bureau, il s’en saisit d’une main, déchire le chemisier de l’autre en arrachant ses deux seins de leur soutien. Elle ne hurle pas, ne sait pas que ce déchaînement viril sur son corps conditionnera tout le reste de sa vie. Il défait sa ceinture, elle sent son sexe qui troue ses cuisses, sa peau molle au relent d’ «Habit rouge » s’incruste sur le caoutchouc de sa peau, il la perfore, il récite haletant « Femme nue, femme obscure, fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fait lyrique ma bouche, savane aux horizons purs, savane qui frémit aux caresses ferventes du vent d’Est, tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur, femme noire, femme obscure… ». Quand elle sent la barre blanche déchirer son ventre, sa bouche dans son oreille, il l’inonde, rajoutant à son plaisir de fauve cette dernière phrase « Pour être plus complet mon bon Léopold : femme noire, femme obscure et PERLE D’INCULTURE ».

 

La décélération de la vitesse du train transmet à son cerveau la nécessité de se réveiller. Avant de rouvrir les yeux en gare de Lyon, Fabienne finit le dernier épisode de son rêve, comme dans la morale de Dom Juan, elle vient d’infliger «un châtiment exemplaire», en son propre nom et ceux de toutes ses petites sœurs de couleur du lycée de Dakar qui virent le Français arriver par des voies impénétrables et la langue de Molière pénétrer la leur par effraction. Elle pensa à toutes ces lycéennes qui devaient à M. Rouve leur séropositivité, voire même leur mort. Heureusement elle avait eu la chance d’être bien suivie et être en bonne forme à ce jour.

Le tailleur noir impeccablement sculpté sur ses courbes, elle entre dans sa classe de première, le cœur bat la chamade comme devant la porte de M. Rouve. Elle se présente , elle perçoit devant elle le troupeau multicolore des têtes d’adolescents passifs ou goguenards, les filles défiant sa beauté, les garçons plutôt émoustillés par sa plastique.

Leur rappelant son origine Sénégalaise, elle leur signale son illustre prédécesseur, LSS qui enseigna dans ces murs. Un jeune homme blond à l’œil bleu dur lève le doigt, elle entend sa voix métallique entre ses lèvres bombées, il demande qui était LSS et quelle était son œuvre, elle se dit qu’à dix sept ans les perles D’INCULTURE sont légion mais que celle-ci était bien blanche et qu’elle se ferait un plaisir de lui faire découvrir en particulier et en ce lycée, la stèle dédiée au grand-homme. De connivence avec elle-même, elle décide de commencer ses cours, hors programme, par la vie et l’œuvre de LSS qu’elle intitule : « Pour solde de tout compte ». Elle se met à leur réciter ce poème comme susurré dans chacune de leurs oreilles :

« Cher frère blanc,

Quand je suis né j’étais noir,

Quand j’ai grandi j’étais noir,

Quand je suis au soleil je suis noir,

Quand je suis malade je suis noir,

Quand je mourrai je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc ,

Quand tu es né tu étais rose,

Quand tu as grandi tu étais blanc,

Quand tu vas au soleil tu es rouge,

Quand tu as froid tu es bleu,

Quand tu as peur tu es vert,

Quand tu es malade tu es jaune,

Quand tu mourras tu seras gris.

Alors de nous deux ,

Qui est l’homme de couleur ? »

Fabienne peut maintenant procéder à l’appel. Elle cherche ses lunettes dans son sac, le double de la clé de M. Rouve tombe sur son bureau, elle la jette dans la corbeille à papiers. Plus personne n’en n’a besoin, même pas maman Rose.

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