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Aoû

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Article d'édition
Édition : Synthétique

Le Tour de France, Kraftwerk et la critique-machine

Stéphane Alliès a dans la récente édition « chasse-patates » exhumé le très beau Tour de France de Kraftwerk et avancé que si Kraftwerk a produit ce morceau lancinant, c’est parce que, je cite, c’est parce que, mais je préfère citer : « parce que le Tour, c’est branché ».
Il fallait répliquer sans attendre.
Non, le Tour, c'est tout sauf branché. Car la RFA des années 70, en dépit de l'éphémère Dietrich Thurau, n'a d'yeux que pour le foot ou, localement, pour la gym ou le hockey sur glace. En France, c'est tout l'inverse : lorsque Thurau est enfile son maillot sur le Tour se joue une lutte acharnée de la FFF qui sent que Platini et les autres sont le moyen inespéré de voir le foot ravir au cyclisme la place de sport de masse. Une image symbole de cette lutte par avance perdue : les images des bouteilles Fruité (c'est plus musclé) des deux champions de l'époque, Platini et Hinault.

 

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Mais revenons à Kraftwerk. La raison immédiate pour laquelle Kraftwerk bricole son obsessionnel Tour de France, c'est tout simplement que Hutter, Schneider et leurs collègues sont des cyclistes de haut vol, et partent chaque année en grupetto dans les Alpes ou les Pyrénées gravir les cols ensemble - ce qui un jour faillit coûter la vie à l'un d'entre eux, dans une descente.

 


Mais en réalité, il y a beaucoup plus qu'une simple question d'affinité du mollet et du synthé dans cette affaire. Kraftwerk, son nom l'indique (« centrale électrique »), est une contestation radicale de la modernité allemande. Radicale en ce sens que Kraftwerk réalise en sons et images l’une des modalités oniriques du nazisme : une société automatisée, aseptisée, dé-sexuée, où le désir ne se réalise jamais que dans la communion charnelle avec la machine. C’est ce qui explique la profusion de rouages et d’automates, de moteurs et de pistons, de vérins et de balanciers qui caractérise l’iconographie Kraftwerk. Autoroute, atome, mannequins muets, rails, braquets. Ils ne sont pas les seuls dans cette veine : DAF en témoigne, qui a le plus explicitement formulé le masochisme machinique comme modalité de contestation paradoxale du nazisme. Paradoxale en ce sens que l’exposition nue des vœux de l’ennemi (la société-machine) est le vecteur de la critique qu’on lui porte. Vieille affaire, très allemande, que la subversion politique par la critique de la machine, par la critique-machine.

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Voyez le destin du « I am painting this way since I want to be a machine » de Warhol. Importé en Allemagne, plus exactement en RDA, cela donne le Hamletmaschine, de Heiner Müller, en 1977 : « Ich will eine Maschine sein, Arme zu greifen, Beine zu gehn, Kein Gendanke Kein Schmerz » - « Je veux être une machine, des bras pour attraper, des jambes pour marcher, pas de pensée, pas de douleur ». L’antienne est récitée par Blixa Bargeld, des Einstürzende Neubauten, RFA (monument de critique-machine que les Neubauten, dont les instruments sont les outils utilisés sur les chantiers ouest-berlinois) dans l’adaptation radiophonique qu’ils feront en 1984 de la pièce de Müller. Le grand artiste minimaliste Thomas Brinkmann scratche la phrase mécaniquement répété par Bargeld dans son morceau édité en 2000, chez Mille Plateaux. La ritournelle de la critique-machine glisse ainsi d’une époque à l’autre, d’un genre à l’autre, d’une Allemagne à l’autre. La société-machine des nazis reste le fondement spectral, et ambigu, de cette production musicale ; ambiguë en ce sens que la musique valorise, à son tour, la machine. L’épique conflit entre Love et Fuck-parade à Berlin est un témoignage récent de cette ambiguïté clivante.
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Tout ceci repose la question de la vraie nature de la libido cycliste, lorsque la communion charnelle avec la machine est accrue par les essais en soufflerie et autres, et lorsque l’industrie pharmaceutique vient la parfaire –l’homme-machine accompli, c’est l’homme manipulé génétiquement et déjà humain plus trop humain, qui ne fait plus qu’un avec sa machine et son médecin, via son oreillette par laquelle son médecin lui indique le braquet qu’il doit passer, le médecin recevant en flux continu les informations sur les paramètres sanguins, hormonaux et cardiaques transmis par satellite, via les puces micro-détectrices plantées sous la peau ou des têtes d’électrodes plantées sous le cardiomètre qui ceint la poitrine du coureur. Pas de pensée, pas de douleur. La réconciliation de l’aseptie punk et de l’aphasie synthétique. Le cycliste comme sur une Autobahn.

 


Aujourd’hui, Auray/Saint-Brieuc.
Une télé, un fruité, du synthé.
Bon dimanche.

 

Le clip de "Tour de France":

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