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Oct

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Article d'édition

Le premier grand roman réticulaire et alterréaliste du 21e siècle

© Béatrice Turquand d'Auzay

Un roman du réseau de Véronique Taquin vient d'être diffusé et commenté sur Mediapart durant l'été 2011 : un premier acte de naissance qui sort de l'ordinaire, pour un texte lui aussi hors normes.

(Vous pouvez télécharger ici l'article en pdf)

 

 

Un dispositif romanesque et médiatique pour aujourd'hui

 

À divers titres, cette aventure éditoriale et interprétative est inédite et fera probablement date dans l'histoire de l'édition : car il ne s'agit pas seulement de la réinvention du roman-feuilleton à l'ère des médias numériques. Cette diffusion a significativement eu lieu sur le premier grand journal en ligne français du début du 21e siècle, un journal indépendant et participatif que ses choix économiques et techniques constituent en média de référence et d'avant-garde à la fois. Quant au texte ainsi diffusé, il s'agit d'un roman d'une puissance d'expression et de compréhension de l'imaginaire contemporain qui le rend susceptible de devenir un jour un grand classique de notre modernité.

 

Le processus éditorial par lequel ce dispositif textuel a rencontré ce dispositif médiatique s'est accompli sous la forme d'une « édition participative », expression sur laquelle je reviendrai. Or, si les échos, les analogies et les interférences entre la fiction et ses interprétations mettent en œuvre des mises en abyme assez stupéfiantes, celles-ci ne font qu'amplifier et démultiplier un mouvement déjà initié dans le texte même. Une double mise en abyme, donc. La première est dans la fiction de Véronique Taquin : les personnages, qui se rencontrent d'abord sur le réseau, s'imaginent les uns les autres, publient sur le site Odds les récits de leurs vies et de leurs rencontres, qui sont eux-mêmes interprétés en ligne. La seconde mise en abyme majeure se trouve dans l'effet de miroir entre le roman et le dispositif de l'édition participative : sur le site de Mediapart, les lecteurs (s')imaginent et (s')écrivent à leur tour, interprètent les personnages et les textes d'Un roman du réseau, voire leurs propres interprétations collectives.

 

À l'heure où les technologies numériques, Internet ou les « réseaux sociaux » sont à la fois déjà si puissants et encore si récents, la réflexion sur leurs effets ou leurs potentialités est toujours à mener. L'une des plus grandes originalités de la rencontre entre le dispositif textuel d'Un roman du réseau et son dispositif d'édition participative sur Mediapart est probablement d'avoir échappé aux lieux communs et aux attentes les plus spontanées en la matière (voir le dialogue initial engagé par les commentateurs, et le point de vue de Molinara qui apprécie l'absence de « rabattement des pratiques sur les potentialités techniques », propos diffusé le 3/7/11 et le plus recommandé de la première livraison). Non, Un roman du réseau n'est pas un roman écrit en ligne et à plusieurs auteurs. Or c'est probablement le premier grand roman sur l'écriture et l'imaginaire de notre époque, telle qu'elle est à la fois métaphorisée et en partie déterminée par la grande Toile. Non, l'interprétation collective d'Un roman du réseau n'est pas « interactive », au sens où les lecteurs n'ont pas eu d'échanges avec l'auteur, où le texte n'a pas été modifié par leurs réactions. Or cette interprétation collective en ligne et en feuilleton éclaire, avec la force d'un modèle expérimental et paradigmatique, la constitution progressive du sens d'un texte par la série de ses commentaires, et montre en quoi le processus d'interprétation peut se situer au plus haut niveau d'une « interactivité » digne de ce nom.

 

La distance à l'égard de valorisations hâtives de certaines spécificités des médias numériques (la vitesse de création et de diffusion, ou la quantité des échanges collectifs), et plus encore cette répartition des rôles entre l'auteur d'un texte et ses lecteurs-interprètes, de tels choix tracent peut-être l'un des chemins à analyser et à poursuivre, pour que l'art à l'ère du numérique ne se réduise pas à des pratiques superficielles et dommageables à l'ensemble de la vie culturelle et politique. Entre l'auteur et ses lecteurs actifs, donc, un texte. Un vrai texte, et avec lui, le temps long de l'écriture solitaire, pour tenter de mettre en œuvre, de mettre en imagination et en réflexion le temps étrange des échanges suscités par le réseau, « ce genre d'énigme » que l'un des personnages appelle finalement le « temps des rencontres ». Avant d'aborder l'expérimentation éditoriale qui a constitué le premier acte de naissance publique d'Un roman du réseau, il convient donc, pour commencer, de rendre compte du texte, et de ce qu'il révèle de notre réalité psychique et sociale du temps du réseau.

 

L'intrigue d'un roman d'apprentissage apparemment non résumable

 

Un roman du réseau se laisse difficilement résumer. Comme certains textes importants dans l'histoire de la littérature, s'il est d'abord difficile de dire de quoi il parle et à quoi il ressemble, c'est que l'histoire ne peut être dissociée de la manière encore inédite dont celle-ci nous est racontée. Ayant testé la diffusion en ligne du feuilleton avant l'édition participative sur Mediapart, Karine Pourtaud, libraire à Bruxelles et grande lectrice, répond ainsi à la question des ressemblances du texte avec d'autres œuvres : « Je serai bien en peine de comparer le roman du réseau à un autre livre. Je pense qu'il est assez unique en son genre. En tout cas moi il ne m'a fait penser à aucun livre déjà lu même si j'en ai lu un certain nombre, sans me vanter. » Sur la page du site « Le jeu de Taquin » consacrée à cette aventure éditoriale, l'accent est d'abord mis sur cette surprise, invitation à l'activité interprétatrice des lecteurs : « Entre onirisme et réflexion labyrinthique, le texte est aussi énigmatique que Twin Peaks ou Mulholland Drive de David Lynch et suscite le désir de confronter les interprétations. » Dans mon premier commentaire sur le site de Mediapart, vers la moitié du temps de diffusion du feuilleton, j'ai évoqué le travail éditorial consistant à rédiger la série des « résumés des livraisons précédentes » : « Je ne connais que deux textes qui m'ont autant résisté : Jacques le Fataliste et son Maître de Diderot, dont on a dit pendant un siècle et demi que c'était un texte entièrement raté littérairement et philosophiquement (et Diderot savait bien que les lecteurs allaient se demander si le texte allait quelque part : c'est écrit dès la première page, "Est-ce que l'on sait où l'on va ?") ; et le Second Faust de Goethe (qui avait lui-même tant savouré Jacques le Fataliste), une œuvre d'une telle étrangeté qu'elle semble déborder du texte comme un opéra totalement démesuré. » (sur Webmaster, le 24/7/11). Toutefois, une partie de l'entretien avec l'auteure et des lecteurs, À propos d'un roman du réseau, vidéo accessible sur Mediapart, consiste précisément à souligner l'importance de l'intrigue romanesque, à esquisser la trame de l'histoire et ses rebondissements. Car pour les personnages (et l'auteure et les lecteurs), ce roman est une véritable histoire, en l'occurrence un roman d'apprentissage social, familial et sentimental.

 

Le texte est si riche et dense à l'échelle de ses phrases et de ses pages (parfois comme un récit à la Borges, parfois comme un rêve, un poème ou un aphorisme, parfois comme un monologue à la Faulkner), qu'il importe peu d'avoir pris connaissance de l'argument général avant la lecture (le titre de chacune des neuf livraisons est d'ailleurs suivi d'une sorte d'argument). Les surprises et les rebondissements de l'intrigue (qui est qui ? qui veut quoi ? que s'est-il véritablement passé entre untel et untel ? où est la veste, où sont les bandes ?) ont, sans qu'il y paraisse d'abord, l'ampleur et la saveur des grands drames familiaux, psychanalytiques et politiques, si bien que lorsque le dénouement même serait connu d'avance, il surprendrait encore et resterait à découvrir. Connaître le résumé de l'histoire n'est donc rien. Il reste à la vivre (par la lecture), à s'y perdre et à s'y trouver, en sortant du labyrinthe et de l'initiation par l'interprétation. Voici donc des points de repères, ce qui rendra plus clair les quelques analyses qui suivront :

 

(1e et 2e livraisons, Webmaster ; Twinlight, Lessen :) Webmaster, Névo, offre à qui veut de réécrire sa biographie corrigée, ce qui suscite chez les internautes le désir d'imaginer en retour la vie du Maître fou et l'origine du nom du site : « Odds ». Le rêve scénarisé envoyé par Ida, qui aurait été hypnotisée puis abandonnée par Névo, ne reçoit aucune réponse et fait l'objet de jeux de rôles menés par Névo Bis. Cependant, l'attention de Névo est détournée de ces jeux par un jeune homme qui semble savoir ce qu'il veut, Lessen.

 

(3e et 4e liv., Écoles ; Reproduction :) Lessen réfute le récit de leur rencontre par sample. Il se souvient de son premier regard d'enfant en attendant Névo qu'il va sommer de tenir sa promesse : changer sa vie. En racontant comme sienne la vie d'un autre déjà élève-ingénieur, le jeune mathématicien dit ce qu'il ne veut pas devenir : un futur cadre managérial. alice admire le contrat qui désormais les lie, emma s'inquiète de ce qu'ils parodient tous les avenirs possibles du jeune homme. La saison des comédies s'achève avec Le père de famille : Névo le Père ridiculise le propos politiquement indigne de Phoébé, la Fiancée. Lessen réussit le concours d'entrée de l'ENS. Et Névo disparaît.

 

(5e, 6e et 7e liv., Imitation of life ; Mirage de la vie ; Niagara :) Trois ans plus tard, depuis Boston où il prépare une thèse sur les grandeurs négatives, Lessen cherche Névo sur Odds, et trouve Ida qui est à Paris. Chacun imagine et écrit l'histoire de l'autre. À distance, le couple se forme, mais les deux cherchent Névo. Lessen diffuse ses cauchemars (« triple enterrement de ma mère »). Au réveil surgit la Fiancée : Ida, alias Phoébé, alice ou sample. Une liaison orageuse commence, dont le récit est entrecoupé de souvenirs de Lessen, sur Névo, ses parents, son professeur de mathématiques. Lessen décide de rompre lorsqu'il saisit la ressemblance qu'Ida construit par ses photos entre Névo et lui. Il envoie les photos sur Odds et ramène Ida à Paris.

 

(8e liv., R pour Réel :) Lessen raconte qu'Ida lui avait dit attendre un enfant de Névo. Il la suit lorsqu'elle retrouve Névo. Il peine à écrire la fin du récit : ses retrouvailles avec Névo, dans l'appartement où se trouvent des éléments du rêve d'Ida et les archives du site ; un voyage d'une semaine de bonheur et d'amour impossible avec un homme qui ne veut jouer ni l'amant ni le père.

 

(9e liv., Pour mémoire :) emma conclut au danger des rêves, mais c'est pommeraye, amant de Névo et webmaster par intérim, qui achève le récit : Ida est passée à la trappe avec son enfant ; un jour, il a revu Lessen, sur le lieu même des rencontres rêvées par Névo. Sentiment de déjà-vu, dialogues plusieurs fois réécrits. Pommeraye saisit grâce à Lessen quelque chose du temps des rencontres, du rôle qu'ils ont joué, des promesses, de la foi, des liens. Il détruit les archives du site et réécrit la dernière scène.

 

Un style qui déstabilise

 

Le style d'Un roman du réseau surprend immédiatement, trouble les repères, déstabilise. L'originalité de son mode d'expression est précisément ce qui lui permet de dire, de voir et de faire sentir des réalités contemporaines encore difficiles à imaginer et à comprendre. Ce qui étonne et qui produit finalement tant d'effets ? : d'abord, dès la découverte des récits qui circulent sur Odds, une énonciation très polyphonique, ainsi qu'un doute sur l'origine des récits et sur la véracité des scènes et des propos rapportés ; puis, durant le récit par Lessen de sa rencontre physique avec Névo, et plus encore à partir de sa correspondance électronique avec Ida, une apparente discontinuité au cœur d'une même énonciation, une sorte de fragmentation du récit. Mais ces « flottements énonciatifs » (selon Philippe Corno, sur Webmaster, le 15/7/11) et ces impressions de collages et de montage ne relèvent jamais de l'arbitraire ou du mystère (voir notamment les commentaires d'Olivier Fournout et de Colville Petipont sur la cinquième livraison, Imitation of life). Des lecteurs semblent prendre plaisir à se laisser emporter dans la complexité d'un labyrinthe. Ainsi Michèle Vallenthini sur Écoles, le 21/7/11 : « Dans les deux ou trois dernières pages je me suis un peu perdue, agréablement perdue ». La même lectrice précise, plus loin, que la cinquième livraison « est comme une mosaïque. Quand on est trop près, on est submergé par l'impression que produit la subtilité des détails. Il faut s'en éloigner pour en saisir la totalité » (9/8/11). D'autres lecteurs s'inquiètent de se perdre dans le même labyrinthe. Le texte est en réalité une invitation à faire de la lecture une enquête interprétative. Toute étrangeté, tout propos trop implicite, tout passage inattendu d'un événement à un souvenir, ou d'une idée à une autre, est précisément un indice, et l'occasion de découvrir ce qui, sans cette complexité, serait resté obscur ou, plus encore, totalement ignoré.

 

Au trouble produit par une sorte de polyphonie flottante ou de polyperspectivisme, et par une écriture apparemment discontinue ou par moment fragmentée, peut s'ajouter une autre impression étrange. Dans le test qui a précédé la diffusion du roman sur Mediapart, certains lecteurs se sont demandé, au début, s'il y avait réellement des personnages. Ils parvenaient difficilement à se les imaginer, et exprimaient le sentiment que le texte leur paraissait d'abord trop « cérébral », que les « personnages » manquaient peut-être de « chair ». À bien y repenser, cette réaction, qui dépend évidemment des goûts de chacun, est très amusante, paradoxale, et éclairante. Amusante parce que la réaction bien naturelle rappelle celle du lecteur fictif (et des lecteurs réels) de Jacques le Fataliste qui accuse l'Auteur d'interrompre ses histoires d'amour, ou s'empresse de demander « Où allait-il ? », ce à quoi l'Auteur s'empresse de répondre en faisant savoir à quel point son roman ressemble précisément à la vie : « Est-ce que l'on sait où l'on va ? » (cependant que le rusé Diderot nous apprendra plus tard que le maître savait très bien où il allait, et l'auteur du texte ô combien). Un roman du réseau raconte effectivement l'histoire de personnes qui font d'abord connaissance sur Internet avant de se rencontrer physiquement : l'impression ressentie, la gêne d'abord éprouvée correspondent très bien à une réalité, celle du monde réputé virtuel. Les corps et les lieux surgissent ensuite, mais c'est une autre histoire... Réaction paradoxale, parce que pour d'autres lecteurs, les personnages sont si fortement présents qu'ils en sont obsédants, quasi « addictifs » (c'est le mot de Valérie Pasdeloup, dans la vidéo, à propos de Lessen) : les échanges, entre pseudos, de récits envoyés sur la Toile produisent chez les membres fictifs du groupe (et les lecteurs réels avec eux) une propension à fantasmer sur la « réalité » des autres (ou de soi-même ?). Éclairante enfin, parce que ce trouble renvoie manifestement à la particularité d'un roman qui se passe d'abord sur le réseau, mais qui, davantage encore, porte sur la construction progressive des identités, sur l'interaction entre les mots et les corps, l'imagination et la réalité, le virtuel et physique.

 

Au bout du compte, l'étrange question sur l'existence même des personnages, et l'incertitude quant à la réalité des passages à l'acte (sexuel) trouvent leurs réponses, diverses selon les personnages concernés. Mais, entre-temps, Un roman du réseau aura fait voir et sentir les interférences complexes entre rencontres sur le réseau et rencontres physiques. Par delà l'usage même d'Internet, le roman aura aussi fait percevoir la manière dont un personnage se construit progressivement au cours d'un récit. Enfin et surtout, il aura interrogé la construction progressive des identités comme processus majeur de la constitution de toute « personne », dans la réalité non romanesque. Molinara commente ainsi la première livraison : « Les personnages de cet inquiétant roman me font penser à des créatures toutes neuves, des nouveaux-nés : il y a une sorte de gravité angoissante dans leur mode d'existence ténu, fragile. Avec le nouveau-né, c'est le premier sourire, le premier rire, qui enfin illumine et remplit l'espace du partage possible. Ici on se précipite sur les manifestations de l'existence physique des personnages avec une avidité anxieuse : des cheveux longs, une voix basse, des capacités de se déplacer en ville ou d'aller dans des cafés, on pourrait donc partager avec eux, on pourra donc espérer entrer dans leur monde propre et celui de leur échanges. » (sur Webmaster, 2/7/11). La comparaison avec les nouveaux-nés est d'autant plus remarquable qu'une livraison ultérieure relatera le souvenir du premier regard de Lessen dans son berceau. Comme dans le précédent roman de Véronique Taquin, Vous pouvez mentir, l'enquête porte sur la construction et la réalité même de ce qu'est une identité, et une « personne », dans son rapport à soi, à autrui, à la famille, la société, la réalité et l'imaginaire.

 

Il s'agit donc d'un roman profondément polyphonique, parfois bizarrement fragmentaire, et dans un rapport étrange avec la réalité virtuelle et physique. Mais encore ?

 

 

UN ROMAN RÉTICULAIRE

 

La polyphonie, du roman épistolaire au roman réticulaire

 

J'ai mis longtemps à comprendre le véritable fonctionnement de la narration et de l'énonciation dans ce roman, mode d'expression corrélé à la capacité d'Un roman du réseau à représenter et à faire sentir notre monde et nos imaginaires contemporains. La forme ou le sous-genre romanesque le plus proche est de très loin le roman épistolaire. Un roman du réseau est à première vue un roman par correspondance électronique. Alors que cela n'est pas immédiatement perceptible, les lecteurs comprennent peu à peu le fonctionnement des échanges.

 

Au début, le récit cite par moment des bribes de messages envoyés aux autres internautes sur le site Odds, par exemple sous les pseudonymes monads-lois, emma ou pommeraye. Le système « Oddfellow » permet à chacun d'envoyer son message au webmaster, Névo, qui l'endosse alors en son propre nom. Mais jusqu'alors, le récit semble d'abord celui d'un roman non épistolaire, relaté soit à la première personne (le tout début est raconté par Névo), soit à une troisième personne qui ne serait assimilable à aucun personnage, mais qui raconte comment Névo s'est proposé de récrire la vie des autres, et comment les autres personnages du site se mettent en retour à spéculer sur la vie de Névo.

 

Avec la seconde livraison, Twinlight, Lessen, apparaît le premier long texte entièrement entre guillemets : ce double rêve scénarisé est bien envoyé sur le site par Twinlight-Ida. Mais la reproduction directe des messages sans l'intermédiaire d'un narrateur est immédiatement après délaissée : c'est le retour à la narration à la première personne de Névo, puis la prise en charge du texte par la troisième personne d'un narrateur-auteur apparemment neutre, puis encore, dans les troisième et quatrième livraisons (Écoles et Reproduction), le récit à la première personne par Lessen. L'origine du récit est polyphonique, certes. Ce récit fait se succéder les voix des personnages et celle d'un narrateur-auteur, ce qui est déjà plus surprenant, mais tout cela nous écarte encore du roman épistolaire au sens strict du terme. Le récit général se contente de citer des extraits, voire un long passage de récit en forme de message électronique, et raconte comment les personnages s'écrivent ou se rencontrent, notamment pour des jeux de rôles.

 

Toutefois, avec la seconde grande partie du roman commence la correspondance entre Lessen à Boston et Ida à Paris, et le texte semble alors presque entièrement fait de leur correspondance. C'est pourtant toujours Lessen qui raconte leurs relations, en citant de longs passages de leurs échanges à distance, ou en racontant leur rencontre physique. Mais il y a un « mais ». Des anomalies surgissent plusieurs fois, comme lorsque le récit se met à parler de Lessen à la troisième personne. Est-ce Lessen qui s'objective ? C'est manifestement le cas dès le message qui ouvre la cinquième livraison, Imitation of life, message signé Lessen et décrivant Lessen qui marche dans la neige. Est-ce le narrateur-auteur qui redonne de la voix et reprend la main ? C'est apparemment le cas après que Lessen a envoyé son propre rêve sur Odds et qu'Ida surgit à Boston, à la fin de la sixième livraison (Mirage de la vie) ou dans la septième (Niagara). Autres anomalies, qui s'expliquent elles aussi après coup : ces passages de souvenirs de Lessen qui s'immiscent dans le récit de ses amours américaines, en italiques et séparés du fil narratif par des astérisques.

 

Mais le système narratif comporte une surprise plus puissante, d'intensité aussi forte que celle qui surgit à la lecture du Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, lorsque l'on découvre soudain après la moitié de ce livre que l'histoire nous est racontée par Jacques Hold, un personnage du récit. D'intensité aussi forte mais d'une cohérence d'une autre nature. Chez Marguerite Duras, le narrateur nous trompe d'abord en parlant de lui-même à la troisième personne, et la cohérence est avant tout dans l'entreprise menée par l'auteure de saisir une distance à soi-même, incarnée par Lol V. Stein, mais dédoublée dans la narration même (le narrateur se voit dans le regard de Lol). Dans le roman de Véronique Taquin, le système énonciatif et narratif est aussi cohérent et pensé que celui des Liaisons dangereuses de Laclos, avec cette différence qu'il n'est pas ironiquement dévoilé dans des textes qui précèdent la fiction épistolaire (chez Laclos, l'« Avertissement de l'éditeur » et la « Préface du rédacteur »), mais à l'intérieur même de la fiction.

 

Comme dans un roman policier bien construit, la chose est dite dès le début, mais n'est parfaitement claire qu'à la fin du récit, qui éclaire rétrospectivement les anomalies qui apparaissaient dès les premières pages. Dans l'avant-dernière livraison, R pour Réel, lorsque Lessen et Ida reviennent ensemble à Paris, les lecteurs assistent au retour inattendu de plusieurs fidèles d'Odds. Un récit à la troisième personne nous apprend que, selon emma, Lessen a du mal à achever l'histoire. Comme au début du roman, le récit nous raconte comment les personnages imaginent les faits et les raisons : « C'est du moins ce qu'emma supposait, pour mettre un terme au récit inachevé. Car Lessen un jour de septembre 2000 laissa ses brouillons en plan sans prendre congé davantage. » Il devient alors très probable que tout le texte précédemment lu soit, ni plus ni moins, le texte rédigé par les personnages, ou plutôt l'adjonction de tous les textes rédigés par les personnages et envoyés sur le site. L'ouverture de la dernière livraison conforte le soupçon : « Reprendre et mettre en ordre, élaguer, développer, il le fallait pour parvenir à cette trame et donner sens à l'histoire livrée en morceaux par Lessen ».

 

La chose est encore un peu plus compliquée. Pas par goût de la complexité, mais parce qu'il est difficile de représenter et de faire sentir de nouvelles pratiques et mentalités, de nouveaux modes de relations à soi et à autrui. Dans la dernière livraison, c'est finalement celui dont le pseudo est pommeraye qui achève la rédaction. On apprend que Névo, webmaster du site et éditeur de l'ensemble des bouts de textes dépareillés qui lui ont été envoyés, a transmis les archives à Pommeraye, son amant devenu ainsi webmaster par intérim. Et Pommeraye, qui a le mot de la fin, parvient à mieux comprendre ce qui lui est arrivé dans sa propre vie lorsqu'il rencontre Lessen sur les lieux mêmes où Névo a rêvé de rencontres.

 

Certes, Un roman du réseau s'apparente à un roman épistolaire : la totalité du texte est (probablement) composée des textes envoyés sur Odds par les différents personnages. Parmi eux, Ida en fournit un grand nombre, et Lessen plus encore, qui est l'un des principaux narrateurs de l'ensemble. Toutefois, il s'agit d'autre chose que d'un roman épistolaire, et pas seulement parce que cette correspondance se déploie à l'ère du numérique. La composition de l'ensemble, ou plutôt la réécriture et recomposition de l'ensemble est d'abord due au Maître du site, Névo, puis à celui qui hérite de ce pouvoir éditorial, Pommeraye. À l'extrême fin des Liaisons dangereuses, on apprend comment Madame de Rosemonde a récupéré toutes les lettres, ce qui lui a donc permis de les transmettre au « rédacteur » et à « l'éditeur ». D'un côté, Un roman du réseau a de très fortes analogies avec le roman épistolaire. De l'autre, il est aussi quelque chose de différent.

 

Les très fortes analogies avec le roman épistolaire en font un texte d'une puissance extraordinaire pour donner accès, en même temps, au plus intime et au plus social. L'expression de chacun révèle son intériorité en même temps qu'elle montre comment celle-ci est constituée des relations à autrui dans un collectif. Les échanges entre tous les personnages font lien, forment une microsociété, qui révèle certains fonctionnements d'une société plus grande, par exemple l'extraordinaire démystification politique de la toute-puissance du chef fantasmée par le groupe, ou divers phénomènes de groupe à la fois montrés et décryptés, dont un commentateur (AS B) dit qu'ils lui ont permis de mieux comprendre le fonctionnement de Mediapart (le 2/7/11, en réaction à « "Un roman du réseau", le feuilleton de votre été sur Mediapart », entretien publié le 29/6/11 de l'auteure avec Géraldine Delacroix et Clément Sénéchal, journalistes à Mediapart). La fiction, sorte d'expérimentation par l'imagination, rend indissociable savoir psychologique et savoir sociologique. Cette forme-contenu va de pair avec des effets tout aussi spécifiques et étonnants. Les lettres d'un roman épistolaire étant censées avoir été écrites par les personnages eux-mêmes, les lecteurs réels de ces lettres fictives sont dans la même position que leurs destinataires fictifs. C'est la mise en abyme constitutive de l'épistolaire : un auteur écrit un texte constitué de lettres écrites par des personnages, et lues par d'autres personnages, mais lues aussi par les lecteurs réels. Un tel dispositif suscite une très forte implication des lecteurs, susceptibles de s'identifier (ou de refuser de s'identifier) aux personnages-lecteurs, ou d'ailleurs aussi aux personnages-auteurs avec une force démultipliée. Comme dans l'épistolaire, la lecture d'Un roman du réseau incite à plonger pleinement dans l'univers fictif des personnages, mais elle peut aussi susciter un désir de synthèse, d'observation de l'ensemble : un ensemble qui révèle le fonctionnement des agencements interindividuels, la logique des relations sociales, ou à un autre niveau, le fonctionnement du texte. Au bout de cette logique, il y a aussi cette forme d'enquête heuristique et synthétique qui vise le point de vue de l'auteur(e), celui ou celle qui s'est démultiplié(e) en plusieurs voix, parce qu'il ou elle est lui-même issu(e) de plusieurs voix (j'ai évoqué ce processus dans un article intitulé « Radicalité politique des Lumières : l'identification du lecteur à un personnage de lectrice / auteure », dans Lectrices d'Ancien Régime, livre publié en 2003 par Isabelle Brouard-Arends aux Presses Universitaires de Rennes). Et l'auteur(e) peut fasciner (ou éclairer) les lecteurs, comme ici Névo fascine (ou éclaire) les lecteurs d'Odds, parce que, grâce au jeu de la fiction, l'auteur(e) et Névo se sont donnés les moyens de rendre public quelque chose de leur corps et de leur âme, du corps et de l'âme de chacun d'entre nous.

 

Mais Un roman du réseau est aussi différent d'un roman épistolaire. Si les textes sont pour la plupart adressés à autrui, si leur montage par Névo est décrit comme le travail d'un webmaster éditeur les envoyant sur le site Odds, il est impossible de dire à qui est finalement adressé la fin du récit, a fortiori l'ensemble revu et corrigé par Pommeraye. Le recueil complet est-il mis sur le site Odds et adressé aux compagnons d'Odds, aux « Oddfellows » ? Ou bien est-il adressé aux lecteurs d'Un roman du réseau (et pour cette diffusion en ligne, aux lecteurs de Mediapart) ? Le labyrinthe des thèmes du roman, sur le site du « jeu de Taquin », laisse d'ailleurs penser que les lecteurs d'un texte pourraient avoir quelque chose d'une confrérie d'Oddfellows : « "Oddfellow" est un merveilleux mot anglais. Littéralement, c'est le "compagnon odd", donc le compagnon excentrique-dépareillé (qui forme bande néanmoins). Le terme intraduisible désigne "le membre d'une société de secours mutuels organisée en société secrète" (Harrap's standard) ».

 

À l'hésitation quant au statut épistolaire de la fin du texte s'ajoute le fait que les textes envoyés sur Odds sont avant tout des récits, des récits lus et continués, corrigés, réinterprétés, réécrits, suscitant à leur tour d'autres récits. Ici aussi, la nature des textes s'écarte du genre épistolaire, même si celui-ci est un genre extraordinairement ouvert. Plus encore, la circulation des textes et leur mode de composition, de collage, de montage sont spécifiques. Comme dans l'épistolaire, les mises en abyme sont intenses et d'ailleurs ici plusieurs fois démultipliées, mais il s'agit avant tout de récits élaborés en réseau et mis en réseau. J'ai mis du temps à trouver l'appellation pourtant après coup si évidente. Je l'ai trouvée en partie grâce à la stimulation des réflexions approfondies d'un commentateur, Jacques Guilhaumou, surtout dans son article de synthèse, « L'invention de l'alterréalisme par la génération littéraire du Web » (diffusé le 12/9/11). Plus généralement, j'ai trouvé cette appellation grâce à la circulation des idées produite par tous les commentaires en ligne lors de la diffusion de ce roman en feuilleton sur Mediapart : Un roman du réseau est un roman réticulaire, le premier grand roman réticulaire du 21e siècle.

 

Générique, « Un roman du réseau » a aussi la modestie ou la générosité des grandes œuvres, de celles qui savent ce qu'elles doivent aux autres grandes œuvres et de celles qui incitent à en écrire d'autres. C'est d'ailleurs probablement une caractéristique de l'œuvre romanesque ou cinématographique de Véronique Taquin : œuvre nourrie d'une culture considérable (voir sur le site « le jeu de Taquin » la page consacrée aux « Auteurs cités (cuisine de l'âme) ») ; œuvre qui raconte souvent comment des récits suscitent d'autres récits, et qui en a d'ailleurs déjà suscité (voir par exemple le dispositif du film expérimental Racontez votre vie, vous pouvez mentir et sa présentation dans La faute à Rousseau, octobre 1999). Ici, le titre est clair : il s'agit d'« un » roman du réseau, et il y en aura évidemment d'autres.

 

Un roman réticulaire pour une société réticulaire

 

Si ce roman n'était réticulaire que par son mode d'énonciation ou de narration, et parce qu'une partie de la fiction se passe sur Internet, la désignation serait réductrice par formalisme ou technicisme. Mais le roman est réticulaire dans sa forme, dans son contenu, dans ses effets. Il est le premier grand roman réticulaire de notre nouvelle société réticulaire.

 

Au début de la fiction, Névo lance sa ligne sur le réseau en 1995. C'est l'époque à laquelle l'Internet s'ouvre très vite au grand public. Le récit de la rencontre finale entre Lessen et Névo, dans la dernière livraison, Pour mémoire, se produit plusieurs années après l'an 2000. Entretemps, en 2000 exactement, Lessen est revenu des États-Unis avec Ida, a retrouvé Névo, a laissé ses brouillons en plan, et emma de prétendre conclure : « Et ce fut tout pour l'année 2000 ». Le temps est un thème majeur du récit. Il engage l'infini, à travers l'anecdote burlesque et tragique d'Achille qui n'arriverait jamais à rattraper la Tortue selon le paradoxe de Zénon d'Élée. Il concerne la promesse et la foi dans la relation amicale ou amoureuse. Il est objet d'angoisse pour Névo et Lessen, dont la première rencontre, qui dure de la troisième à la quatrième livraison, a lieu sous le signe du temps qui passe, ou plutôt qui avance à rebours : « Dans le café il y avait une horloge énorme, exposée comme une œuvre d'art, et c'en était une en effet, avec son compte à rebours des secondes jusqu'à l'an 2000 ». C'est cette horloge qui fait l'objet d'une inquiétante image de l'artiste peintre Béatrice Turquand d'Auzay, qui a interprété l'œuvre romanesque au fur et à mesure de sa diffusion. Dans mon commentaire de la troisième livraison, Écoles, j'ai dit comme d'autres à quel point cette horloge me frappait : « elle est comme le gigantesque symbole de la seule transcendance qui demeure : le temps qui passe, la durée de la vie, l'inexorable destin du déterministe athée et actif à la Diderot. C'est aussi le passage à l'an 2000. Ce n'est pas rien pour désigner, avec le clin d'œil de l'artifice et du détail aléatoire, quelque chose de la perception d'un temps relativement nouveau, le temps d'une rencontre importante pour le jeune Lessen, mais aussi le temps des échanges sur la grande Toile, les temps modernes (politiques, économiques, culturels) et leur possible nouveau "mal du siècle". »

 

Si le passage au troisième millénaire est purement symbolique, le récent succès d'Internet implique bien une révolution culturelle, mentale et sociale, à l'échelle de l'invention et du développement de l'imprimerie. Mais plus encore, je crois qu'il ne faut pas seulement comprendre en quoi notre société est plus que jamais réticulaire depuis qu'elle a donné naissance à Internet, mais saisir aussi qu'elle a favorisé le succès fulgurant d'Internet parce qu'elle est, dans toutes ses dimensions, une société réticulaire. En affirmant que la technique n'est pas première, je ne prétends pas pour autant qu'elle est seconde, surtout à propos d'une technique qui est un média. Mais si Un roman du réseau est le premier grand roman réticulaire du 21e siècle, c'est qu'il parvient à représenter, à imaginer, à réfléchir (sur) notre société, à proposer un regard anthropologique sur la réalité de notre imaginaire et de nos relations en général.

 

Le réseau numérique est à la fois un effet, un vecteur et un symptôme de notre société réticulaire. Celle-ci se caractérise par une atomisation forte des individus, en même temps que par la multiplication puissante de leurs interactions. Cette réticularité est d'ordre psychologique et sociologique. Elle peut favoriser le repli narcissique, en même temps qu'elle peut susciter la structuration en communautés solidaires, qui sont elles-mêmes menacées d'isolement, ou susceptibles de dépasser leurs frontières. C'est toute la question des potentialités positives et négatives des « réseaux », entre réseaux maffieux de la grande finance, réseaux de résistance, « réseaux sociaux » et leurs effets délétères ou bénéfiques : perte du lien ou création de liens, perte du sens de la réalité ou renforcement de la réalité et de ses significations.

 

Économiquement, cette réticularité correspond à une forme accentuée d'hyperlibéralisme, d'hypercapitalisme financier qui rompt avec le compromis entre les classes sociales de la période précédente. Elle est la nouvelle forme que prend le processus de mondialisation (et de construction de l'Europe) qui tente de s'opposer à toute forme d'association politique (voir le texte de Véronique Taquin et Jérôme Maucourant sur Supercapitalisme de R. Reich, publié au 1er semestre 2008 dans la Revue du M.A.U.S.S. [Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales]). Le vent peut tourner, mais cela ne dépendra pas tant du vent que de l'âge de tous les capitaines associés, c'est-à-dire de la prise de conscience et de l'action des citoyens : développement de nouvelles formes de coopératives, de fédérations, et plus généralement de solidarités, d'associations d'entraide (ce beau nom d'Oddfellow...). Un roman du réseau met en œuvre cette psychologie et cette sociologie, la médiologie et l'anthropologie d'un monde plus que jamais réticulaire. C'est aussi le roman d'apprentissage d'un jeune homme qui se refuse à devenir ce qu'il est prédéterminé à devenir, familialement et professionnellement. C'est la leçon que Jeannine Guichardet retient, dans l'entretien filmé avec l'auteure, et dans son article de synthèse, « Au sortir du labyrinthe : Lessen, entre tendresse et dénonciation » (publié le 6/9/11). Paradoxalement, Lessen est celui qui fait advenir la tendresse en même temps que celui qui fait surgir la vérité. Par son refus de la prédestination sociale et ses exigences morales et politiques, il est une force de dénonciation. Avec Névo, il met en scène la critique radicale d'une vie de famille convenue, il écarte la facilité des renoncements qui seraient dus à l'âge, il fait tout pour échapper à une vie professionnelle promise aux meilleurs élèves des grandes écoles, fussent-ils issus du prolétariat et de l'école de la République, celle qui consisterait à détruire l'emploi, à mettre fin à la solidarité, à ruiner l'économie et la politique, à dissoudre le lien social.

 

En cela, ce roman d'apprentissage porte aussi un regard fondamentalement politique sur une société qui connaît un moment d'intense reconfiguration de tous les liens qui font l'individu et la société. La perception du « temps » comme durée, si essentielle dans ce roman est, en un autre sens du terme, celle de notre « temps ». S'il s'agit du premier grand roman réticulaire, c'est parce qu'il prend acte, avec une acuité remarquable, et en un moment charnière, des multiples dimensions de notre société réticulaire. Dans mon commentaire en ligne de Reproduction, où le compte à rebours pour l'an 2000 scande les analyses sociologiques des possibles destinées des jeunes gens de vingt ans, avant que Névo et Lessen ne mettent en scène leur refus de jouer le jeu, j'ai noté :

 

« Il y a une phrase trop ironique, tragique, peut-être innocente en même temps, pour que j'ai envie de la commenter : "Il [Lessen] pouvait toucher au sublime s'il s'agissait de ‘régler' le problème du temps." Le passage de la représentation du Père de famille (et du passage de la LCR au PS) est terriblement drôle et tragique. À travers une histoire très singulière, j'ai le sentiment que ce roman dévoile, comme une œuvre d'anthropologie historique, comment les individus surgissent d'une société (la Grande Toile d'Araignée), émergent d'une société et d'une famille, comment la mécanique du temps (Chronos) menace de les broyer, eux qui ne parviennent pas à sortir du labyrinthe (la quatrième image du jeu de Taquin), et de quels désirs surgissent le spectacle et la fiction. » (24/7/11)

 

La fiction d'Un roman du réseau, celle qui commence par la proposition du webmaster Névo d'écrire à qui veut une vie de rechange, naît de cette société réticulaire. Elle naît de l'insatisfaction à l'égard des formes prises par certains liens, familiaux, sociaux, ou à l'égard de certaines destructions de liens. Elle naît aussi des éventuelles promesses d'autres relations à construire, dans une société qui libére de la pression des liens familiaux et communautaires ancestraux, du fait de l'émergence de la communauté républicaine, du développement des réseaux de transport et de l'urbanisation, du développement des échanges, des réseaux téléphoniques, radiophoniques, télévisuels, du fait du déploiement des médias, et du surgissement récent du réseau des réseaux, le grand Réseau sur lequel Névo tisse sa toile.

 

Une écriture de la discontinuité intégrative

 

L'usage d'une écriture de la discontinuité et du fragmentaire n'est pas sans rapport avec le réticulaire. Dans le roman réticulaire comme dans le roman épistolaire classique, la polyphonie a ceci de radical que le texte complet ne provient que de l'adjonction des textes produits par chacun des personnages auteurs de lettres ou auteurs de textes envoyés sur le réseau. L'œuvre dans son ensemble est la composition de l'ensemble de ces pièces, comme la société est faite de l'ensemble de ses membres. Le thème est ici explicité et déployé dans le texte même, dès l'évocation du nom du site, « Odds » :

« c'est le mot qui lui vint pour baptiser son site.

"Odd : impair - dépareillé, déparié, disparate - inusuel, singulier, bizarre, baroque...

"Odds : inégalité - chances, cote pour, cote contre - bouts dépareillés..." (Harrap's Standard french and english dictionary) »

Névo, webmaster, récolte « à chaque rencontre, un bout de fiction, et les bouts dépareillés s'accumulaient, une collection sans ordre ni sens pour le dépositaire des vains secrets d'autant de vies sans rime ni raison ». Il est aussi celui qui, fantasmé par les oddfellows, symbolise dans son énonciation et parfois dans son corps même l'unité de ces êtres mis en réseau.

 

Mais l'écriture d'Un roman du réseau ne paraît véritablement fragmentée que dans la période américaine, à partir du moment où Lessen et Ida s'écrivent, où Lessen cite et restitue leur liaison à distance puis leur liaison physique. Dans les moments les plus intensément discontinus, le récit fait se succéder des passages courts, parfois d'un tiers de page imprimée (ou de page d'écran...), parfois même d'une ou deux lignes : textes d'Ida, textes de Lessen, mais aussi souvenirs de Lessen (en italiques), qui se rappelle un propos de Névo, une scène d'enfance, une remarque de son professeur de mathématiques, Dupont-Dewitts, alias Witts (« Witz » ou le trait d'esprit en allemand, et l'aphorisme du premier romantisme allemand). La discontinuité de l'écriture n'est plus une représentation ou un effet de la multiplicité des individus dans une société, fût-elle réduite à la petite communauté d'un site. Elle est la représentation ou l'effet de la rencontre entre deux êtres, et de la multiplicité qui est en chacun. L'« individu » a beau être indivisible, il est traversé de désirs multiples, fait de pensées parfois contradictoires, et plus encore, agrégat complexe de tous les individus qu'il a pu être dans le passé. La discontinuité de l'écriture rend compte de la mémoire, du souvenir, en un moment donné, d'une autre scène et d'autres propos. La discontinuité témoigne de l'association d'idée.

 

La discontinuité dans Un roman du réseau n'est pas un jeu formel, mais la forme d'une perception, d'une réflexion et d'un effet. Elle rend compte d'impressions de sentiments vécus. Elle met en œuvre la manière dont les choses, les pensées, les êtres, sont à la fois dissociés et associés, dissociables et associables. Elle se déploie dans la linéarité du texte, et dans la non linéarité du processus de lecture qui toujours associe des éléments du texte déjà lus et des éléments en cours de lecture. Elle donne à lire le réseau des associations de sentiments et d'idées qui s'expriment dans les personnages, et dans le récit qu'ils font de leur vie.

 

Dans Un roman du réseau, la discontinuité est une démystification des fausses apparences de continuité de la vie, elle est aussi une incitation à repérer comment se construisent les liens, entre les êtres (les corps qui dansent à l'unisson - image récurrente dans le roman -, les pensées qui communiquent - phénomène presque hallucinant entre Ida et Lessen, ou dans les scènes d'hypnose). L'écriture fragmentaire n'est pas le collage artificiel de bouts dépareillés, mais un travail de l'auteure et un appel à l'interprétation des lecteurs, pour saisir ce qui délie ou relie, faire voir comment se construit le lien psychique, le lien social, le lien en soi et avec les autres dans l'espace et dans le temps.

 

Si le roman présente, comme le dit Jeannine Guichardet dans la vidéo de l'édition participative, une fraternité de tous les arts, l'esthétique d'Un roman du réseau est fortement marquée par le cinéma, et particulièrement par l'art du montage (voir notamment l'article de Tenu2DicSion, « La perte de soi en une respiration spirituelle », diffusée le 9/9/11, et ma réaction à ce commentaire, « Un style qui libère », le 10/9/11). Véronique Taquin est aussi cinéaste et vidéaste, et elle a travaillé sur l'émotion au cinéma avec Gilles Deleuze. En juin 2011, elle a prononcé, dans un séminaire de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, une communication intitulée « Deleuze et la modernité : écriture du faux raccord et pensée créatrice » (dans Philosophie et sciences humaines : pratiques d'écriture, séminaire dirigé par Mireille Delbraccio et Liliane Maury). Elle y expliquait que Deleuze se refusait à croire en une continuité de l'existence individuelle ou de l'histoire politique, illusion artificiellement produite par une esthétique classique du cinéma, cependant que le faux raccord n'était pas pour lui le signe d'une fracture tragique et désespérée, mais l'espérance et l'instrument d'une construction, d'une « continuité malgré tout ».

 

Le paradoxe d'Achille et la Tortue de Zénon d'Élée est l'un des motifs, en l'occurrence mathématique, de cet intérêt pour la discontinuité et la continuité dans le roman. Dans Un roman du réseau, les mathématiques ont une place de choix. Lessen est un jeune élève de classes préparatoires scientifiques passionné par les mathématiques, fasciné par les fulgurances de son maître Dupont-Dewitts, puis engagé dans une thèse sur l'introduction des grandeurs négatives en mathématiques sous la direction d'un certain Zanon. Selon Zénon d'Élée, si le très rapide Achille a accordé une avance à la Tortue, il ne pourra jamais la rattraper : tandis qu'il se déplace jusqu'au point où se trouve la Tortue, celle-ci avance toujours un peu plus, et ainsi de suite, si bien qu'Achille ne pourra jamais supprimer toute la distance qui le sépare d'elle. Le raisonnement est évidemment fallacieux, parce qu'il raisonne en découpant le temps et l'espace dans l'infiniment petit mais sans jamais aller jusqu'au moment où, effectivement, Achille rattrape la Tortue. Le paradoxe est toutefois intéressant, parce qu'il permet d'imaginer ce découpage spatial et temporel que l'expérience ordinaire empêche de penser. L'allusion à ce paradoxe est doublée d'une allusion burlesque et tragique à celui qui écrit sous le nom d'achille, « achille infiniment ralenti qui depuis deux mois publiquement, réécrivait sa lettre de rupture, soir après soir, de déplacement infime en déplacement infime espérant s'approcher du terme où il lui faudrait se résoudre à l'envoyer, sachant enfin pourquoi il devrait en arriver là » (1e liv., Webmaster). La figure d'Achille est récurrente, comme le convoi funéraire qui, fantomatique et comique, traverse le roman de Diderot, Jacques le Fataliste. À l'origine du jeu sur l'infini découpage mathématiquement possible du temps, se trouve la conscience des limites, et la certitude ironique de la fin :

 

« Parce que Lessen était trop jeune pour voir du corps autre chose que le spectacle chatoyant ("Quel maître en artifices pouvait envisager qu'Achille jamais n'arriverait à son tour ?"), à moins que cessant d'aimer il ne vît paraître têtes de mort et charognes, encore chargées dans son esprit de fioritures baroques qui le laisseraient plein d'espoir sur l'énergie combative d'ici-bas et ses capacités de métamorphose ("infinies, ajoutait emma, infinies !")Parce que, dernière et plus forte raison, Névo l'encourageait dans l'erreur, de toutes ses forces de feu d'artifices finissant il l'aidait à se tromper - ce qui jamais ne l'empêcha de penser, lui, Névo, tandis que le temps avançait. »

 

Finalement, Un roman du réseau est, comme Jacques le Fataliste, un texte qui associe une démystification de la linéarité romanesque et de la croyance en toutes les formes de Providence, et une philosophie déterministe paradoxale. Cette philosophie intègre la possibilité de l'imprévisible et de la décision, de la causalité complexe et des bifurcations. Elle comporte une psychologie du moi dont l'unité est le résultat d'une composition, psychique, sociale, temporelle. L'écriture fragmentaire d'Un roman du réseau n'est pas le constat d'une décomposition, mais l'instrument réaliste de la constitution d'une unité (psychique, temporelle, romanesque), de l'intégration d'une pluralité. Le système narratif du roman fonctionne de la même manière : les narrateurs se succèdent ou s'entremêlent, l'origine de l'énonciation est apparemment éclatée ; en définitive, tous les récits sont intégrés, soit par Lessen qui réunit les différents récits envoyés par Ida et par lui-même, soit, à un autre niveau, par ceux qui ont en main l'ensemble des archives des récits du réseau Odds : Névo puis Pommeraye. Comme cette pluralité narrative, la discontinuité de l'écriture est finalement intégrative, et constitue un élément majeur de la représentation d'un monde et d'un imaginaire réticulaires.

 

 

UN ROMAN ALTERRÉALISTE

 

Le virtuel, le physique et la réalité de l'imaginaire

 

Le développement des médias numériques invite à déterminer le degré de nouveauté dans les modes d'écriture, de pensée et de vie ainsi renouvelées. Il amène aussi à repenser un passé qui s'enrichit a posteriori de ses liens ou de ses différences avec notre présent. Dans l'analyse de ce jeu complexe entre passé et présent, permanence et changement, nouveauté relative ou radicale, les mots et, le cas échant, les néologismes ou expressions nouvelles, jouent évidemment un rôle majeur. Écrire Les liaisons dangereuses n'allait pas de soi en son temps, et pas davantage le fait d'inventer, bien plus tard, l'expression générique de « roman épistolaire », et d'ériger ainsi Les liaisons dangereuses en forme magistrale du « genre ». Il me semble qu'il y a encore tout à penser à propos du « roman réticulaire », du mot et de la chose.

 

Or, Un roman du réseau ouvre aussi un immense espace de réflexion sur ce que peuvent être les rapports à la « réalité » à l'heure du développement du « virtuel », ce qui ne manquera pas de susciter, en retour, de nouvelles réflexions sur la notion de « réalisme » et les désignations de mouvements artistiques auxquels cette notion a été confrontée.

 

L'histoire d'Un roman du réseau fait alterner le récit de rencontres dites « virtuelles », sur le réseau, et de rencontres physiques, « dans la vraie vie » selon l'expression désormais courante, ou encore « In Real Life », dans la réalité. Les chapitres relatant des rencontres physiques sont les plus nombreux, mais c'est peut-être une impression différente qui se dégage du texte : car l'énonciation réticulaire consiste en ce que les récits soient toujours mis en ligne par les personnages.

 

À divers titres, le mot « virtuel », ainsi que son opposition au mot « réel », est assez mal choisi pour désigner ce qui est produit ou diffusé par les technologies numériques. « Virtuel » s'oppose dans la tradition philosophique non pas à « réel » mais à « actuel » : ce qui est « virtuel » est « en puissance », ce qui est « actuel » est « en acte », ou « actualisé » (couple de notions majeur chez Gilles Deleuze, ou chez Pierre Lévy). Le statut du « virtuel » dépend en fait de son inscription dans telle ou telle conception philosophique de la liberté et du déterminisme, et des rapports du passé au futur. C'est ce choix philosophique voire métaphysique qui fera que le virtuel sera considéré comme nécessairement voué à s'actualiser, ou seulement susceptible de l'être comme un des futurs possibles de la réalité actuelle. Du nécessaire au possible en passant par le probable, le « virtuel » tend en tout cas à être intégré lui aussi à la « réalité », à être pensé comme « réel ». Il y aura donc une « réalité virtuelle » (expression fréquente), et une « réalité actuelle » (expression elle aussi courante, mais que le langage courant oppose davantage au passé ou au futur qu'au « virtuel »).

 

Pour désigner le type de réalité à laquelle nous avons affaire sur Internet, il serait préférable de délaisser les couples de notions virtuel/réel ou même virtuel/actuel et de leur substituer la prise en compte du « support » de mémorisation ou de communication, en l'occurrence, pour simplifier, le « numérique ». L'échange « numérique » s'opposerait alors à l'échange « physique », ce dernier pouvant être sonore, visuel, tactile, etc. Toutefois, la difficulté à penser ce qui est en jeu sur Internet tient en partie au fait que le numérique est lui aussi un support « physique », et une « réalité ». En fait, ce sont les catégories de désignation de nos manières de vivre et d'échanger avec autrui qui sont bouleversées par le développement de nouveaux médias. Et l'une des particularités du média numérique, outre sa capacité à intégrer le son, l'image et le texte, est probablement de donner, bien plus fortement que d'autres médias traditionnels, une impression de déréalisation, peut-être du fait de la quantité de mémorisation possible, de la vitesse relative de transmissions et des modifications rendues ainsi possibles.

 

Dans Un roman du réseau, la correspondance entre les internautes est numérique, et non pas sur papier. Elle est toutefois à double titre physique : elle a lieu entre des personnes physiques ; elle passe par des processus électroniques stockés sur des supports qui font d'ailleurs leur réapparition à la fin du roman, dans la livraison significativement intitulée « R pour Réel ». Si les personnages utilisent des pseudos (j'y reviendrai) et semblent parfois raconter des histoires (imaginaires), cela ne passe que par des mots, et non par des représentations visuelles de soi comme ce que l'on appelle désormais des « avatars ». Les « jeux de rôles » sont précisément effectués dans cette réalité que j'appellerai « non numérique ». C'est là que les personnages ont recours à deux modes de représentation qui ont déjà une longue tradition : la mystification (les « représentations illimités » du roman, pour lesquelles le public ignore qu'on le trompe), et le spectacle théâtral (les « représentations limités », jouées devant un public averti). Nous sommes donc loin de la fiction de Matrix, dans laquelle les humains sont programmés numériquement. Ici, nulle image de chiffres qui défilent sur de grands écrans et qui prédéterminent les actions d'êtres qui se croient libres ou de chair et de sang. Toutefois, la deuxième image de Béatrice Turquand d'Auzay (la silhouette de Lessen sur fond d'écriture mathématique), montre merveilleusement, en jouant sur la fascination du jeune homme pour les mathématiques, comment, en ce moment du récit, la prégnance du média numérique confère à l'image du corps de Lessen une indétermination encore très forte. À l'autre bout du roman, la visite de l'appartement de Névo est l'occasion pour Lessen de découvrir : l'espace de vie d'un Névo qui devient soudain si réel ; des objets du récit de rêve scénarisé et quasi surréaliste qu'Ida avait envoyé sur Odds dans la deuxième livraison ; les archives, bien physiques, du site numérique. Dans R pour Réel, Lessen vient aussi de découvrir qu'Ida est enceinte. Mais R pour Réel n'est pas seulement le moment d'un retour de la reproduction biologique. C'est une des étapes du dénouement de relations qui ont emprunté de nombreux chemins et de multiples supports physiques, du numérique au biologique en passant par la conversation téléphonique, la représentation dramatique, la photographie argentique et numérique, l'enregistrement sonore, etc.

 

Faut-il finalement employer ce couple de notions qui serait plus opératoire : « numérique / non numérique » ? Peut-être, mais rien ne serait vraiment compris, et d'Un roman du réseau, et de notre « réalité actuelle », telle qu'elle est à la fois en continuité et en discontinuité avec la réalité passée, si l'on ne faisait pas intervenir un troisième terme. Si le corps de Lessen est d'abord à peine discernable, si nul ne sait vraiment comment se représenter Névo, si les internautes ignorent d'abord qui est Twinlight-Ida, si Lessen qui a eu une longue liaison avec elle se demande encore qui elle est véritablement, c'est qu'une autre dimension de la réalité joue ici un rôle majeur : l'imaginaire.

 

Un roman du réseau fait voir en quoi, dans notre réalité, les relations à soi, à autrui, à la société, sont toujours traversées par l'imaginaire, que ces relations se jouent sur le réseau ou en dehors du réseau. J'emploie ici le mot « imaginaire » non pas pour dire que ces relations sont fausses ou irréelles, mais pour signifier qu'elles sont travaillées par l'imagination de chacun et de tous. Dans ce roman, Véronique Taquin démultiplie l'imagination de ses personnages en les plaçant dans le dispositif du média numérique et dans une série de mises en abyme (la fiction raconte comment des personnages écrivent et interprètent des récits dont ils ont du mal à déterminer la part de véridicité). Les habitués du site Odds imaginent Névo, qui est lui-même censé réimaginer leur vie. Par son récit de rêve, Ida laisse imaginer aux autres quelles ont été ses relations avec Névo, relations fondées d'après elle sur un rapport de force imaginative, un rapport hypnotique.

 

Durant la correspondance entre Ida et Lessen, les deux personnages s'imaginent l'un l'autre avec une puissance de vision qui fait que les lecteurs inattentifs peuvent croire par moment qu'ils se décrivent réciproquement tels qu'ils se seraient véritablement vus. Ida imagine Lessen à Boston. Lessen voit Ida à Paris. Guidé par les musiques qu'elle lui envoie, il l'imagine s'imaginant elle-même :

 

« Je la suis sur les escalators de la Bibliothèque Nationale, elle passe les tourniquets, je la suis dans les couloirs, regardant le jardin au dessous du niveau de la terre. J'ai vu ce jardin exotique, plein d'espèces étranges, tout à fait imprévues quoiqu'elles résistent au climat, elle dit : "C'est vrai, je n'avais rien prévu de tel, derrière les vitres, hors de portée, je vois ces espèces insolites que je n'avais pas conçues, derrière la vitre elles brillent beaucoup mieux, c'est le décor de ma pensée."

« L'invitation est plus pressante après ces distances monumentales. En descente vers le fond, des tonnes de béton coulé sur des hauteurs pharaoniques, on s'enfonce vers les archives plus froides, mieux conservées derrière leur vitre inaccessible : au ralenti sur les espèces exotiques, une pluie de diamants tombe, mirage de la vie. »

 

Dans mon commentaire en ligne de cette livraison intitulée Imitation of life, j'ai écrit que ces personnages semblent danser ou faire l'amour à distance, par les mots, en s'imaginant l'un l'autre (« C'est bien ? demande Ida - C'est bien. »). Par l'imaginaire, Lessen semble animer Ida : « Quand tous ces visages défilent devant elle, c'est ma parole qui les fait passer, maintenant j'assure le cours du temps. » Lessen suit Ida sur les quais du métro, par la pensée et par les mots. Comme dans une rencontre amicale ou une relation amoureuse, l'imagination réciproque prend parfois la forme baroque d'un emboîtement de miroirs, qui révèlent ou déforment, ou qui réfléchisse l'image de celui-là même qui imaginait l'autre :

 

« Ida marche sur le quai et je la suis jusqu'à ce qu'elle s'arrête, prenant sa position dans l'attente d'une rame. Si maintenant elle se retourne vers moi, si elle pivote d'un pas sur elle-même, se tournant vers la gauche d'où arrivera la rame, il suffira que je me retourne également, du même mouvement et dans le même temps. Alors elle me verra de dos, il ne se sera rien passé, peut-être la suivrai-je un moment encore.

« Ida attend sur le quai et c'est moi qui l'attends, je suis Ida-la-même dans la peur qu'elle se retourne. »

 

Comment comprendre ici « je suis Ida-la-même » ? : est-ce encore le verbe suivre ou déjà le verbe être ? Lessen suit Ida. Se voyant vu par elle, il est tout près d'être elle-même. Ce sont ici les jeux complexes de la constitution de l'identité, dans lesquels l'imaginaire joue un rôle majeur. Ce sont ces jeux de l'identité que Véronique Taquin donne à voir, en les faisant explorer par les personnages qui s'interrogent eux-mêmes sur leurs souvenirs d'enfance, sur leurs sentiments et leurs désirs actuels, sur leurs refus et leurs espérances. L'imaginaire peut bien entendu faire sortir de la « réalité », alors ignorée, ou niée. Mais lorsque cette « réalité » est au contraire regardée en face, elle est encore et toujours objet de représentation, objet de l'imagination. Il s'agit ici de cet imaginaire qui interagit avec une réalité qui ne dépend pas de lui, et qui forme, avec elle, l'ensemble de la réalité.

 

Un roman du réseau fait voir comment toute réalité humaine est pour nous médiatisée, médiatisée par l'imaginaire. Ainsi, le couple « réalité numérique / réalité non numérique » n'est pas assimilable à « réalité médiatisée / réalité non médiatisée ». Dans la réalité qui est celle des personnages d'Un roman du réseau, et qui est aussi la nôtre, les relations à soi, à un autre, à un groupe, sont toutes, d'une manière ou d'une autre, médiatisées. La place majeure que joue le média numérique dans les échanges, et le rôle décisif que joue ce média à multiples supports possibles qu'est l'écriture, dans les échanges ou dans leur restitution, ne font que mieux dévoiler et démultiplier la présence et la force des « représentations » que chacun des personnages se fait de lui même et des autres.

 

En définitive, dans Un roman du réseau, le média numérique ne déréalise pas les personnages et leurs relations, mais contribuent à accroître et intensifier leur réalité, sur le réseau comme en dehors du réseau. Le texte est l'objet d'un double tropisme, entre attirance pour l'abstraction et attirance pour la sensibilité : d'un côté, les mots, et sous la forme d'une évocation thématique, les mathématiques ; de l'autre, non seulement les sentiments mais les sensations, celles qui sont perceptibles à travers un style d'écriture inspiré par les techniques de l'image fixe ou cinématographique, mais aussi par la musique, le théâtre, la danse (tous ces arts évoqués dans le roman ont une influence sur sa forme, qui fait imaginer ce qui est touché, vu, entendu, tandis que l'odorat intervient surtout dans les souvenirs et les rêves). Le goût du jeune Lessen pour les mathématiques peut parfois être interprété comme la tentation d'une évasion hors de la réalité. Et le jeune homme le sait bien qui note les propos du psychanalyste de C., ou se souvient de son professeur de mathématiques Dupont-Dewitts : « Négliger, c'est le propre de la schizophrénie, dit le curé de C., considérant les esprits abstraits. (Ce que reconnaît Witts à sa manière, foncièrement bienveillante : "Des facultés d'abstraction puissantes. Inverse, l'esprit rival n'est pas moins étonnant : pragmatique ou concret, concrètement compromis ?" Dieu que Lessen aimait Dewitts quand ses parents lâchaient le bulletin en avouant qu'ils n'y comprenaient rien, "Ici-bas a une odeur de cuisine"). » Mais la fascination pour les mathématiques comme pathologie déréalisante est plutôt ce que Lessen tient à distance en se refusant à devenir comme N.N., le Non Nommé, élève-ingénieur dont la fuite hors de la réalité, dans les mathématiques et les jeux de rôles va de pair avec une collaboration soumise à la réalité socio-économique.

 

Inversement, les mathématiques peuvent être conçues comme un instrument d'abstraction, à partir de la réalité, pour en percevoir les lignes de forces, le fonctionnement, l'énergie, la direction, et donner ensuite autant de puissance à l'action pour transformer cette même réalité. Ainsi les mathématiques probabilistes, par exemple, sont-elles un savoir de l'action, individuel et collectif, social ou médical, économique ou politique. Il en est de même d'autres régions de l'abstraction mathématique : tandis que l'un joue à croire qu'Achille ne rattrapera jamais la Tortue (ou que l'amour ou la vie ne finiront jamais), l'autre se donne les moyens de formaliser une idée humaine d'infini qui peut libérer de la théologie (voir Penser avec l'infini de Michel Blay), ou un savoir sur le moment et la nature de l'événement bien concret de la rencontre.

 

Plus métaphoriquement, si Un roman du réseau était comparé à un ensemble de nombres, il ne comporterait pas seulement les nombres entiers, mais aussi les nombres négatifs (Lessen prépare d'ailleurs une thèse sur l'introduction des grandeurs négatives en mathématiques). Il contiendrait aussi les décimaux, les rationnels et les irrationnels. Ce serait donc R, l'ensemble des nombres réels (ceux-là mêmes qui éclairent, entre autres, le paradoxe de Zénon d'Élée sur Achille et la Tortue), ce serait « R pour Réel » (titre de l'avant-dernière livraison). On pourrait filer la métaphore, et affirmer que « la réalité » d'Un roman du réseau est plus vaste encore, et qu'elle intègre les relations entre les réels et les imaginaires, que c'est cette interaction qui permet un véritable accès à la complexité des êtres, comme en mathématiques les réels et les imaginaires constituent le corps des nombres complexes. La comparaison est tentante, comme le serait la référence à l'invention mathématique des nombres hyperréels (empruntant plutôt à l'histoire de l'art, Baudrillard emploie le terme d'hyperréalité pour évoquer la confusion entre le réel et l'imaginaire du fait de la simulation, ce qui, en l'occurrence, n'est pas très adéquat à Un roman du réseau). Je passe sur les nombres superréels et me contente de signaler l'invention en 1974 par Donald E. Knuth, et sous la forme d'un dialogue romanesque, des nombres surréels et des « pseudo-réels », expression qui renvoie à l'usage des pseudonymes que j'évoquerai dans un instant (voir Les Nombres Surréels, ou comment deux anciens étudiants découvrirent les mathématiques pures et vécurent heureux. Une romance mathématique (Addison Wesley Publishing Company, 1974), traduction par Daniel E. Loeb et Hélène Loeb, March 2, 1997).

 

Du réalisme à l'alterréalisme

 

Jacques Guilhaumou a poursuivi ses commentaires hebdomadaires du roman-feuilleton en ligne par un article de synthèse intitulé « L'invention de l'alterréalisme par la génération littéraire du Web » (diffusé le 12/9/11). Réunissant les forces de l'analyse concrète des personnages à celles de l'abstraction conceptuelle, Jacques Guilhaumou a cherché à comprendre comment s'organisent dans le roman les rapports entre le Réel et l'Idée, à travers des personnages, Ida, Névo ou Lessen, qui incarnent différentes relations à la réalité et à la conscience de soi. Croisant la tradition des grands travaux d'inspiration hégélienne et marxiste sur l'histoire du roman et de la conscience (comme ceux de Georg Lukacs), et les approches d'un historien de la littérature et des idées politiques comme Albert Thibaudet, ou d'un critique du style et de l'idéologie comme Roland Barthes, il estime que le personnage d'Ida mène Névo puis Lessen à prendre conscience d'eux-mêmes, et engage les personnages et le roman, à l'opposé du fatalisme, vers une conception dynamique et ouverte de la réalité. Comme dans le roman, des échanges d'une grande fécondité ont eu lieu entre les lecteurs-interprètes, ici réunis par l'édition participative en ligne sur Mediapart. Cependant, je ne m'attendais pas à ce que Jacques Guilhaumou adopte, pour qualifier le rapport de ce roman à la réalité, et pour le distinguer d'un autre grand roman du réalisme, Madame Bovary, le terme « alterréalisme » que j'ai forgé en d'autres temps pour qualifier les fictions utopiques. Celles-ci sont accusées par les conservateurs de ne pas être réalistes, alors qu'elles ne sont en fait ni réalistes ni irréalistes mais « alterréalistes ». L'histoire du mot « utopie » sur la longue durée permet de comprendre comment on a pu accuser les auteurs de fictions utopiques de croire en leur fiction, alors qu'ils utilisent l'art de la fiction pour inviter à croire en la possibilité d'une transformation de la réalité (voir mon article paru en mai 2011 dans le numéro 985 de la revue Europe, « L'optimisme contre l'utopie : une lutte idéologique et sémantique »). Après coup, stimulé par le mode de réflexion de Jacques Guilhaumou et y trouvant de quoi alimenter ma propre enquête sur la nouveauté offerte par Un roman du réseau, je comprends que le terme « alterréalisme » est effectivement très intéressant pour qualifier la nature et les possibles effets du texte.

 

À la fin de ce roman réticulaire, deux personnages se retrouvent, comme au début du texte, en concurrence pour tirer la leçon des événements ou des récits, et s'attribuer la fonction du point de vue final : emma et pommeraye. D'un côté, un personnage au pseudo inspiré par le personnage flaubertien d'un modèle du réalisme, Madame Bovary ; de l'autre, un personnage au pseudo renvoyant à Madame de la Pommeraye, issue de l'histoire d'amour et de vengeance tragique mais finalement comique de Jacques le Fataliste et son maître. Il s'agit de deux caractères romanesques, mais à travers eux, il s'agit aussi de deux œuvres proposant deux rapports profondément différents à la vie, à l'intelligence, à la fiction et à l'imaginaire. Au niveau des personnages, les deux allusions à Emma Bovary et à Madame de la Pommeraye mettent l'accent sur un réseau thématique majeur du roman, qui réunit, autour des liens amoureux et de l'imagination, la foi, l'illusion, la promesse et la trahison. Mais emma n'est qu'une force ironique négative qui se retourne contre elle-même (son pseudonyme complet est emma-versus-emma) : « Quoique femme du ressentiment, emma-versus-emma n'avait pas toujours tort, et Névo craignait comme la peste l'intelligence de cette créature qui confinait à sa bêtise ». Et son acuité à démystifier les illusions des autres passe par une ironie que le roman Madame Bovary et Flaubert lui-même ne parviennent pas à dépasser. À l'inverse, pommeraye, qui renvoie aussi à un personnage du ressentiment, et romantique avant la lettre, est comme décalé par rapport à son modèle : Madame de la Pommeraye se venge de ne plus être aimée par une longue et terrible mystification qui est sévèrement jugée par plusieurs personnages du roman et qui se retourne contre elle : son ancien amant trouve son bonheur à épouser une femme qui s'est prostituée. Dans Un roman du réseau, pommeraye s'interroge longuement sur la trahison qui aurait été à l'origine du nom du site, Odds, mais il s'éloigne grandement du modèle originel : c'est un homme ; quand bien même il peut comprendre qu'il n'a pas été aimé comme Lessen par Névo, il n'a pas pour autant été trahi ; il ne cherche d'ailleurs aucune vengeance ; et il a le dernier mot... Il est décalé par rapport au personnage du roman diderotien comme l'œuvre entière, Jacques le Fataliste et son maître, et Diderot lui-même (et ses lecteurs avec lui), sont décalés par rapport au personnage. Sur la page internet consacrée au « Jeu de Taquin des Personnages et pseudos », Pommeraye est ainsi présenté :

 

« Pommeraye : correspondant d'Odds. Pommeraye, c'est le nom d'une femme chez Diderot. L'histoire de Madame de la Pommeraye dans Jacques le fataliste est une histoire de ressentiment d'une violence froide et lente, mais justement Diderot parle fort bien des mouvements lents de la sensibilité, de cet effet de retard. Et c'est en réfléchissant sur ces ralentissements du sentiment que Diderot discrédite l'entreprise du jugement moral.

« Pommeraye lutte contre le ressentiment. N'a que trop vu ce qui dans le travail de la conscience, ramène encore et toujours au ressentiment. En ce sens, c'est le rival heureux d'emma-versus-emma. Emma retournée contre elle-même en un procès interminable, comme Flaubert contre lui-même, dont Pommeraye n'accepte pas la sagesse avouée (en gros : "Ne rêvez pas" : il lui faudrait inventer autre chose, loin de la sagesse rance de la bourgeoisie du 19e siècle sur la question de l'imaginaire, loin aussi de ses mythologies qui font de l'art le sacrifice de la vie). »

 

L'imaginaire est une part de la réalité, mentale. Le réalisme de Flaubert en fait à la fois une émanation triste de la réalité et une production vaine et déceptive. L'intelligence est ironie amère, leçon terriblement « réaliste » et sans effet. Cela vaut pour l'amour, avec Madame Bovary (et les conditions sociales et culturelles de l'émergence des rêveries amoureuses d'Emma), cela vaut pour la politique, avec la puissante et tragique leçon de désillusion que constitue L'Éducation sentimentale. La grande œuvre de Diderot, Jacques le Fataliste et son maître, a été considérée après coup comme le parangon de l'anti-roman, de la démystification de la croyance en la fiction romanesque. Mais cette critique de l'illusion romanesque s'inscrit dans une dimension bien plus vaste, et plus paradoxale à la fois. Le roman dialogique de Diderot est un grand texte sur la foi, ou plutôt contre la croyance aveugle en la Providence et en la fiction, et sur le besoin de croire de tout être humain, en l'amitié, en l'amour, en la vie, dans les histoires d'amour et les histoires tout court. Le réalisme diderotien est un déterminisme actif. Il est celui qui amène l'auteur à diriger l'Encyclopédie pour sauver et transmettre les connaissances acquises tandis que Flaubert écrit Bouvard et Pécuchet, hilarant mais définitivement négatif. Diderot écrit un Jacques le Fataliste inspiré de Spinoza, mais à mes yeux encore plus puissant que l'œuvre du métaphysicien, parce qu'il donne à lire à la fois la théorie et la pratique d'un art de vivre, et de rire. Le roman de Diderot est aussi bien plus puissant que la philosophie de Nietzsche elle-même, qui s'en rapproche pourtant : le philosophe allemand ne cesse de lutter contre le ressentiment, et de chercher une échappatoire à l'opposition entre l'optimisme et le pessimisme, mais il est trop imprégné d'une théologie chrétienne précisément à l'origine de l'optimisme et du pessimisme.

 

Infiniment complexe, Un roman du réseau est aussi, à sa manière, une leçon initiatique : une leçon (vécue par Lessen), stimulé par des Idées (nourries par Ida) sur ce qu'est une personne (Névo, proche de « Némo », « personne » en latin), leçon finalement recueillie, contre le réalisme déceptif flaubertien (emma), par une forme de réalisme paradoxal et diderotien (pommeraye). Le roman donne le dernier mot à pommeraye, d'ailleurs passé du statut d'internaute sous pseudo à celui de personnage en chair et en os, « Pommeraye ».

 

Il y a bien sûr du « réalisme » dans Un roman du réseau, notamment celui qui en fait un grand roman sur notre société réticulaire, sur les relations qu'elle institue entre les individus, et sur l'imaginaire qui est le leur (et les références à Flaubert ou Rossellini sont aussi des échos reconnaissants). Il y a de toute évidence du « romantisme » dans ce texte, et ce n'est pas un hasard si Lessen compare Phoebé (Ida) à « une très jeune veuve d'Italie, capable d'enterrer, mais seulement par piété, la tête de son amant décapité », comme Mathilde de la Mole dans Le Rouge et le Noir. D'ailleurs, Véronique Taquin préfère manifestement la splendeur des mélodrames de Douglas Sirk ou de Lars von Trier aux désillusions des Années d'apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe (« Névo lui a prêté Wilhelm Meister. Il lui rend le livre avec dégoût, maintenant qu'il connaît la fin. Il s'agissait de noblesse, d'acquérir les titres socialement garantis de noblesse, fin des vocations théâtrales. »). Le surréalisme traverse de nombreux passages dans lesquels l'écriture est comme soumise à une volonté paradoxale de laisser aller et venir l'impensé et l'incontrôlé. Et il y a aussi du Borges et du Diderot, du Rabelais, ou finalement, selon Jacques Guilhaumou, beaucoup de Shakespeare dans ce roman.

 

Mais comme Jeannine Guichardet l'affirme dans l'entretien filmé de l'édition participative, l'œuvre de Véronique Taquin mérite, comme toute œuvre digne de ce nom, d'être considérée, tout simplement, dans sa singularité. Un roman du réseau ressemble d'abord au roman précédent, Vous pouvez mentir. L'une de ses grandes particularités est d'approfondir, comme peu de romans le font, la question de notre rapport à la réalité (Gabriel Gras a suggéré le terme de « métaréalisme »). Finalement, c'est bien l'emploi du néologisme « alterréalisme » qui me paraît fondé, et doublement. D'abord, parce que ce roman répond à la puissance de stimulation et de transformation de nos imaginaires, à l'œuvre dans notre société réticulaire, par la puissance de son imagination et de son investigation à ce sujet. À nouvelle réalité (numérique et non numérique, matérielle et imaginaire), nouveau réalisme. Mais cet autre réalisme n'est pas seulement un néoréalisme. C'est un alterréalisme car, à l'instar des fictions utopiques, d'un même mouvement, Un roman du réseau analyse la réalité et suggère que l'on peut croire en la possibilité d'une autre réalité. Non pas des chimères, des rêves comme ceux d'Emma Bovary, mais une réalité transformée, par refus moral et politique de se soumettre à la réalité telle qu'elle est. En un moment culturel de profonde transformation de notre rapport à la réalité et à l'imaginaire, moment qu'il faut parvenir à se représenter, en une période de crise économique et politique majeure, période qui incite à un changement décisif, ce roman éclaire la piste pour échapper au réalisme et à l'irréalisme, pour ouvrir le chemin de l'alterréalisme.

 

L'énigme du temps, entre souvenir, déjà-vu et avenir alterréaliste

 

Dans la représentation des relations à soi et à autrui d'Un roman du réseau, l'imagination démultipliée par l'usage du numérique au sein d'une société réticulaire ne déploie pas ses forces dans la seule direction du fantasme et de la déréalisation, mais associe l'analyse déterministe de la réalité à l'appel au changement. L'alterréalisme taquinien est une voie pour échapper à l'irréalisme d'Emma Bovary et au réalisme flaubertien.

 

Un roman du réseau est l'histoire d'un jeune homme qui ne veut pas devenir ce que la situation sociale, économique et politique l'amènerait naturellement à devenir. D'où son attrait pour Névo qui propose d'écrire des biographies corrigées, des vies de rechange. Par delà ses usages pour désigner un espace qui ne serait pas matériel, le terme de « virtuel » retrouve ici sa pertinence, celle qui amène à penser les rapports temporels du passé au présent et de ceux-ci au futur. Le roman met en scène le passé à travers le souvenir, nécessairement retravaillé par l'imagination (mais aussi par l'art du récit, de la photographie, du montage sonore ou filmique). Il rend compte du présent de ce passé (comme lorsque Lessen vit avec Ida et se souvient de son passé), et ce présent est à proprement parler le lieu de l'actuel et du virtuel, le moment ou l'actuel réalise un virtuel passé, le moment aussi où l'actuel détermine un futur qui n'est encore que virtuel. Enfin et surtout, les personnages d'Un roman du réseau explorent, par l'imagination, un futur qui n'existe pas encore, même s'il est déterminé par le passé, même s'il se prépare et se choisit au présent.

 

Deux moments du roman déploient avec une puissance particulière les paradoxes du déterminisme et de la liberté quant à la question des rapports du passé au présent et au futur. Le premier moment est la mise en récit d'un futur qui est déjà entrevu dans le passé comme un présent (il s'agit de l'avenir prévisible vers lequel Lessen refuse de se diriger). Le second moment est la mise en récit d'un présent qui a déjà été vécu dans le passé ou déjà entrevu dans le passé comme un futur (il s'agit du sentiment de déjà-vu qui achève le roman).

 

Le premier de ces deux moments est complexe. Il s'agit de la première rencontre physique de Névo et Lessen. Le jeune homme, encore en classes préparatoires scientifiques, raconte comme sienne l'histoire d'un autre élève déjà entré dans une grande école d'ingénieur, qui se livre fébrilement à des jeux de rôles avec ses amis prétendument atypiques, et se prépare en même temps à devenir un cadre responsable du management. L'anticipation d'un futur refusé d'avance passe par un dédoublement (Lessen se raconte à Névo comme s'il était déjà N.N., le Nom Nommé). Ce dédoublement permettant la distanciation est démultiplié par le fait que Lessen se voit en N.N. à travers le regard d'une sociologue qui a mené un entretien filmé avec N.N. et qui a transmis la vidéo à Lessen. Cette vidéo dévoile la mauvaise foi de N.N., qui ne cesse de se faire des « représentations », et le refus de neutralité scientifique de la sociologue Jeanne Kerrh, auteure du film intitulé : Faux pas, N. N. a-t-il compris ? (Ceci n'est pas de la sociologie). Il s'agit d'une sorte de narration à polyphonie intérieure : Lessen laisse parler en lui N.N., à qui il a peur de ressembler plus tard, et la sociologue, qui décrypte à l'avance toute hypocrisie ou auto-aliénation. Névo semble un peu perdu dans ce récit (et le lecteur peut l'être par moment avec lui). Mais c'est que ce mode de narration complexe est pour Lessen l'instrument nécessaire d'une des entreprises les plus difficiles qui soit : échapper à son destin. Et Névo comprend finalement trop bien, puisqu'un instant après, il relève chez Lessen lui-même un propos politiquement indigne de lui, de ceux que N.N. pouvait prononcer. C'est sur la base de ce récit, anticipant par l'imagination sur un futur à éviter, que Névo et Lessen engagent une relation qui donne à Lessen la force mentale d'échapper à cet avenir.

 

Le second moment qui cristallise avec force cette subtile dialectique alterréaliste se situe dans le dernier chapitre, « C'est toi ? », de la dernière livraison, Pour mémoire. Lors de la diffusion en feuilleton, j'ai commenté cette scène, dans un commentaire intitulé « Le "déjà-vu", la dernière scène, et l'énigme du temps des rencontres » (diffusé le 31/8/11), dont je reprendrai ici certains passages. Pommeraye est le dernier auteur de ces récits alternés, emboîtés, rédigés en réseau et réunis par le dernier à avoir la main sur les archives du site (et susceptible d'opérer d'ultimes montages et corrections). Pommeraye raconte une dernière rencontre avec Lessen, par hasard au lieu même où Névo adolescent rencontrait ses anciens amis, et là où Névo a rêvé de rencontres entre les habitués du réseau. C'est la fin du roman d'apprentissage, sur fonds d'une ironique impression de déjà-vu. Pommeraye finit par comprendre ce que Lessen sait déjà : ils sont là tous les deux parce qu'ils ont été influencés par Névo qui a déjà écrit quelque chose sur cette rencontre à venir. Lessen n'est pas venu pour rencontrer Névo mais son presque double, Pommeraye, et saisir par là qui est Névo ou surtout qui il est lui-même. En retour, pour se comprendre lui-même, Pommeraye s'interroge sur Lessen: « Le plus intéressant à ses yeux restait le plus obscur, le temps énigmatique où il avait rencontré Névo et qui s'était renouvelé de rencontre en rencontre : quelque chose qui n'était ni réel, ni irréel ».

 

Ce « genre d'énigme » de Lessen sur l'imaginaire et le temps ne satisfait pas Pommeraye. Mais il doit s'avouer pourtant qu'il suffit à Lessen, « pour se faire comprendre, de l'appeler "le temps des rencontres" : puisqu'il m'avait moi aussi rencontré de cette façon, une fois, dans ce souvenir du présent qui n'était pas simplement le sommeil de la conscience ». Le « souvenir du présent » est l'autre nom du sentiment de déjà-vu que l'on peut ressentir lorsque l'on croit avoir déjà vécu une scène. Pommeraye comprend Lessen puisqu'ils se sont tous deux rencontrés en ce lieu, rencontre déjà imaginée et racontée par Névo. Les deux fils ont été comme hypnotisés par Névo, qui a peut-être joué par moment le rôle du père (le Père de famille), mais qu'il faut bien croire lorsqu'il dit que, par nature, il n'est pas un père, mais un fils : un autre Lessen, et peut-être un autre Pommeraye. Je dis peut-être car, à la fin de ce roman énigmatique, c'est Pommeraye qui, un peu différent des autres, prend le relais et émerge comme une conscience, comme celui qui doit comprendre l'énigme de la dernière scène, et l'écrire.

 

Pour ma part, je crois que pour Pommeraye, et pour nous tous, la découverte finale (celle du point de vue de Pommeraye, car il est bien d'autres leçons dans ce texte) est qu'il ressemble à Lessen, qui lui-même ressemble à Névo, lui dont le nom ressemble à « Nemo », « personne » en latin. Sans doute, on pourrait espérer une autre certitude. Mais l'écriture - et la lecture - n'est-elle pas aussi le temps des rencontres, le temps d'apprendre que, même dans l'action, dans la volonté, dans la liberté, nous sommes aussi tous des Lessen, des Névo, des Pommeraye : créations, non pas d'un Auteur transcendant ou d'un Grand Rouleau déjà écrit (dont Diderot sait si bien se moquer), mais du Grand Rouleau de la Nature (dont Diderot sait si bien qu'à la fois il nous dépasse et qu'il peut être interprété, et qu'en définitive il n'est rien d'autre que le réseau de toutes les interactions qui nous déterminent dans l'espace et dans le temps). Névo peut être jugé, et Lessen, et les autres. Mais ils sont tous, et Pommeraye doit en tirer la leçon, des pères ou des mères parfois, mais des fils ou des filles toujours, quelque part dans un trou du temps, dans un lieu de rencontres, sachant à peine qui ils sont, s'efforçant d'acquérir un peu d'autonomie.

 

Découvrant un matin Jean Névo endormi, un livre à la main, Pommeraye détruit les archives du site, observe Névo endormi, et écrit la fin d'Un roman du réseau : Névo est satisfait que Lessen n'ait pas revu son père et il s'endort, sa main se refermant sur celle du jeune homme. Et Pommeraye d'ajouter : « et il a dû y penser quelques fois avant d'en arriver là ». C'est-à-dire presque la même fin que celle de la huitième livraison probablement écrite par Lessen, qui s'achève par ces mots : « et il a dû y penser pendant quelques heures, avant d'en arriver là ».

 

Peut-être cette seule phrase suscitera-t-elle un jour de nombreuses pages de commentaires. Cette pensée longuement mûrie, préalable au propos ou au geste de la main, peut dire la gravité du choix de Névo quant à ses relations avec Lessen (ami mais pas amant ? mentor mais pas père ? figure omniprésente mais disparaissant pour ne pas risquer de trahir ? personne décidant de garder le masque et le silence). Elle peut dire la volonté démiurgique de celui qui, sur Odds, proposait à ceux qui le voulaient de récrire leur biographie. Elle peut dire l'effort pour vouloir librement : penser à ce que l'on va faire avant de le faire (ou tenter d'écrire sa propre vie ?). Étant entendu qu'il s'agira toujours d'une liberté à la fois essentielle et relative, celle de pouvoir parfois déplacer les choses, et déplacer les mots.

 

 

UN ROMAN-RÉFLEXION

 

Le jeu de taquin des personnages, entre pseudos et personnes

 

Si Un roman du réseau éclaire la réalité et l'imaginaire de notre société réticulaire en même temps qu'elle porte un jugement sur elle, ce n'est pas sous la forme d'un traité savant ou engagé, mais par un récit et des personnages. Comme Diderot en son temps, Véronique Taquin associe démystification ironique et goût du récit, distance et croyance en la fiction, révélations sur la construction des personnages et passion pour ce que ces personnages peuvent porter en eux : une représentation des personnes que nous sommes. Ce jeu taquin de complicité avec les lecteurs s'exprime dans ce roman sous la forme d'un « jeu de taquin » des personnages et des pseudos. Comme le précise la page du site « le jeu de Taquin » en forme de labyrinthe évoquant certains thèmes du roman, le jeu de taquin est « un puzzle à 15 pièces. Sur les 16 carrés identiques découpés dans un grand carré, on en retient 15, qu'on numérote de 1 à 15 et dont on brouille l'ordre numérique. Le jeu consiste à remettre les pions dans l'ordre, en les faisant glisser à l'intérieur du grand carré grâce au vide créé par la pièce manquante. Il y a plus de 20 000 milliards de dispositions possibles au départ, dont la moitié rend la solution impossible ».

 

Lorsque Névo découvre que sa proposition d'écrire des vies de rechange suscite en retour de nombreux récits sur lui-même, on apprend qu'« Il devait lui suffire de n'être là qu'une occasion d'écrire, et comme il l'affirma une fois, dans ce nom de Névo, il aimait voir la case vide qui permet le déplacement des pièces au jeu de taquin. » (1e liv., Webmaster). C'est cette phrase qui a inspiré le nom du site consacré aux œuvres de l'auteure, « Le jeu de Taquin », et la représentation spatiale, sur ce site, de la liste commentée des « Personnages et pseudos », en forme de jeu de taquin, la case vide et noire étant occupée par le nom de « Névo » (c'est Névo qui permet les combinaisons et les permutations entre les personnages, leurs déplacements et leur mise en rapport).

 

Dans ce roman réticulaire et alterréaliste, les personnages ont à divers titres un fonctionnement de personnages « en réseau », et sont dans un rapport singulier à l'imaginaire et à la réalité. Dans ses commentaires et son texte de synthèse, Jacques Guilhaumou a employé une étrange formule pour les qualifier : « pseudo-personnages ». Il précise : « "Pseudo-personnages" s'entend ici à la fois de leur nomination sous un pseudo qui multiplie leur exégèse, et de l'incertitude qui pèse en permanence sur leur statut de personnage fictionnel, tant leur rapport au réel est central dans le roman ». Je m'inspire ici de cette remarque, tout en allant dans une direction un peu différente de cette réflexion passionnante à laquelle je renvoie. Si l'expression « pseudo-personnage » est riche et étrange, c'est parce qu'elle semble associer le statut de « personnage » romanesque et le statut du « pseudonyme » comme nom d'emprunt employé pour écrire sur Internet, et qu'en même temps elle met en doute la consistance des personnages du roman. Or, le fait que les personnages du roman utilisent eux-mêmes des pseudonymes (comme des personnes « réelles » de notre « réalité ») modifie la donne habituelle quant à l'analyse de ce qu'est un personnage, mais aussi, finalement, une personne.

 

J'ai évoqué plus haut le trouble ressenti par certains lecteurs à la première découverte des personnages du roman. De ces « pseudo-personnages », ou peut-être « personnages-pseudos », on devrait peut-être dire qu'ils se trouvent dans une tension originale entre des « pseudonymes » et des « personnes ». Peut-être la formule la meilleure, du moins pour mon propos, serait-elle « pseudo-personnes ». D'un côté, ils apparaissent sous un pseudo qui en fait uniquement des énonciateurs, dont on risque de ne jamais rien savoir de leur « vrai » nom, de leur physique, de leur histoire, de leurs véritables sentiments. D'un autre côté, certains d'entre eux interviennent dans la réalité non numérique, sous le même pseudo, comme « Pommeraye », ou sous un autre nom, comme Phoebé Idès-Nods ou plutôt Ida, son surnom en forme de prénom, Ida qui s'avère avoir employé divers pseudos sur le site Odds : twinligh-ida, mais aussi alice-monods ou sample, sans compter son nom de personnage de théâtre dans Le père de famille, La Fiancée, personnage joué alors par Phoébé dont on ne pouvait alors savoir que c'était son « vrai » prénom. Selon les cas ou selon les moments, ces « pseudo-personnes » peuvent atteindre deux limites extrêmes : d'un côté, ils semblent n'être que des « pseudos », encore moins consistants que des personnages romanesques ordinaires (ou plutôt avec la consistance de personnages de romans épistolaires cachant leur véritable nom) ; de l'autre, ils semblent encore plus vrais que des personnages, c'est-à-dire qu'ils tendent à passer pour de véritables « personnes ». Formulé autrement, en termes ordinaires, on dirait qu'ils oscillent entre le statut de « personnages virtuels » et celui de « personnages réels ». Ces personnages sont des « pseudo-personnes », en tension entre une identité numérique d'auteur choisie sur Internet et une identité de personne physique reconnue par l'administration. Le problème de leur statut rejoint le problème précédent consistant à désigner toutes les facettes de la réalité, et leurs interactions, entre réalité numérique et non-numérique, réalité physique et réalité de l'imaginaire. Comme des personnages de théâtre dont le rôle consiste lui-même à jouer un rôle (c'est le théâtre dans le théâtre si cher à Shakespeare, au théâtre baroque, ou au théâtre brechtien), ces personnages sont à la fois plus faux (« pseudos » en grec) et plus vrais que des personnages ordinaires. Avec Un roman du réseau, la mise en abyme est si puissante qu'un même personnage peut sembler par moment un simple personnage de papier (pire : un personnage numérique), et à d'autres moments un personnage aussi réel que vous et moi (ou peut-être davantage : plus réel que vous et moi lorsque nous ne sommes plus que lecteurs de papier ou d'écran).

 

Le fonctionnement d'un tel roman réticulaire invite à repenser des catégories majeures de la théorie littéraire comme celle de « personnage » (et probablement aussi celle de « narrateur », notamment du fait d'une hybridation entre le narratif et l'épistolaire). Il invite aussi à méditer sur ce qu'est (aujourd'hui) une « personne ». Au passage, Un roman du réseau aborde, à sa manière, les questions désormais courantes autour de l'identité sexuelle, du « genre », ou de l'« orientation sexuelle », mais en se refusant à toute catégorisation, en n'écartant pas la question biologique (la « reproduction » est un thème récurrent et la question des enfants resurgit avec R pour Réel), et en n'évacuant pas, loin de là, les questions anciennes (et toujours d'actualité) d'identité socio-économique. Si bien que la question de l'identité n'est menacée d'aucun réductionnisme, ancien ou moderne (dans le même état d'esprit, voyez Changer de nom de Nicole Lapierre). La vraie question demeure « Qu'est-ce qu'une personne ? ». Et comme cette question passe, heureusement, par des représentations concrètes de personnes, que l'on appelle traditionnellement des « personnages », la question, intériorisée, s'exprime sous la forme : « Qui suis-je ? »

 

Dans le cadre du colloque « Écriture(s) et psychanalyse : quels récits », qui s'est tenu à Cerisy-la-Salle en juillet 2011, Véronique Taquin a prononcé une communication intitulée « Construction de personnages et analyse de soi : Céline, Beckett, Duras ». Elle y analyse les pratiques d'analyse de soi de quelques auteurs, par un montage complexe d'énonciation entre auteur, narrateur et personnages, notamment des pratiques de mise à distance par dédoublement. Après son roman précédent, Vous pouvez mentir, qui creusait déjà la question de l'identité à travers les médias de la correspondance écrite et d'une émission radiophonique intitulée « Pseudo », l'auteure poursuit ici son enquête à la fois savante et ludique sur la constitution des identités. La pratique d'analyse de soi et le travail sur les personnages dans Un roman du réseau passent aussi par un jeu d'énonciation et de dédoublement, mais l'inscription dans une série de mise en abyme et dans une forme réticulaire et alterréaliste font d'Un roman du réseau une structure plus complexe que celles qu'elle analyse dans des œuvres par ailleurs passionnantes (et parfois inquiétantes). Selon le jeu de (Véronique) Taquin des personnages, Névo est la pièce maîtresse (ou manquante) qui anime tous les autres :

 

« Webmaster. Personnage reparaissant, présent à la fin du roman Vous pouvez mentir. Étymologiquement, Névo est le parent, l'apparenté (nepos, nepotis, donne en français neveu, ou Névo en nom propre, et aussi népotisme). On n'oublie pas le capitaine Nemo comme personne en latin, mais tout le monde comprend le capitaine Némo errant dans son vaisseau sous-marin. L'histoire le montre aimant, pour une fois, dommage. On le voit dans une paralysie éthique radicale (ne plus bouger, ne pas toucher, ne plus rien faire, on ne ferait que du mal), après l'avoir saisi au naturel dans une insouciance complète. (Ida "l'appelle Jean en fait, quand elle ne l'appelle pas Jim" comme Jim Mac Person dans un polar de Nathaniel Niels, personnage de Vous pouvez mentir). »

 

Objet de dédoublement (il suscite l'émergence de Névo Bis et Névo Ter sur la Toile), il est aussi objet de fantasmes et de spéculations en série, et en doublon (Lessen et Ida, Lessen et Pommeraye), de sentiments amicaux ou amoureux qui forment une alchimie complexe entre identification et différenciation (un moment, par exemple, le fantasme d'une reproduction non sexuée circule entre Névo et Lessen, sous le motif de la scissiparité). Le cas Névo est si riche et ambivalent qu'il m'est impossible d'approfondir ici et que je préfère renvoyer aux commentaires des différents lecteurs-interprètes du feuilleton, parmi lesquels je retiens tout particulièrement le regard scrutateur, original et critique de Gabriel Gras (la critique de Névo monte crescendo et devient radicale dans les commentaires des deux dernières livraisons, R pour Réel et Pour mémoire).

 

Associé à l'édition participative, le jeu de Taquin des personnages présentait ainsi Ida : « correspondante d'Odds, twinlight-ida. Ida est un personnage important, et dont le point de vue nous est donné une fois dans un texte assez long et relativement autonome, le scénario qu'elle adresse à Névo. Elle joue un rôle dans l'action, de médiation entre Névo et Lessen, mais ce n'est finalement pas elle qui accomplira le nécessaire raccordement des points de vue de Névo et Lessen puisque c'est à Pommeraye que reviendra l'opération. Ida est même délibérement évacuée du dénouement, de manière aussi visible qu'Emmaest évincée par Pommeraye dans sa prétention à conclure l'histoire. Ces escamotages sont délibérés et voyants, offerts à l'interprétation du lecteur. Ida comme Idée, Ida comme la même, identique. Mais elle est également dédoublée comme la lumière jumelle, ou la lumière diffractante des états de conscience crépusculaires (ce qui traduit à peu près les significations du mot-valise Twinlight formé sur l'anglais : Twilight signifie Crépuscule ; Light, Lumière ; Twin, Jumeau). À Twinlight conviennent les prophéties qu'on fait dans le demi-jour de la conscience, et l'atmosphère cauchemardeuse de Twin Peaks, film de David Lynch ».

 

Ici aussi, les lecteurs du roman en ligne ont engagé un jeu d'interprétation particulièrement riche, poursuivi dans le bouquet final des articles sur l'ensemble du roman. Ce n'est pas mon propos de présenter ici une étude approfondie du personnage, mais le travail a déjà été lancé par les analyses poético-philosophiques de Tenu2DicSion sur le style des scénarios d'Ida, par les articles de synthèse de Jacques Guilhaumou sur son rôle aux côtés de Névo ou Lessen, et sous la forme d'un étonnant fragment de suite romanesque de Gabriel Gras, écrit du point de vue d'Ida et intitulé « Idès après Ida ».

 

Une analyse du personnage de Lessen est elle aussi impossible ici. Je renvoie, notamment, au propos de Jeannine Guichardet dans la vidéo introductive et à son texte final, « Au sortir du labyrinthe : Lessen, entre tendresse et dénonciation » : « Pour moi, nul doute : c'est le personnage de Lessen qui tient autour de lui l'ordre/désordre des années et des mondes réels ou virtuels de tous ceux qui gravitent autour de Névo. Mieux que cet énigmatique Maître du Jeu il a sa place au sommet d'un triangle (hommage au mathématicien !) symbole des trois âges de la vie. À la base, Ida en sa maturité, Névo en son déclin et tout en haut, lui, Lessen, en sa séduisante jeunesse. Et bien sûr, au centre, tel celui de Dieu le Père, l'œil de la toute-puissante romancière dont le subtil ouvrage nous invite à contempler la destinée humaine, "l'Amour, la Mort, la Vie", à travers le prisme d'imaginaires vies de rechange qui pourraient être les nôtres. »

 

La dernière formule de Jeannine Guichardet est à retenir : ce qu'elle appelle aussi un « kaléidoscope » fonctionne bien pour nous comme un « prisme » permettant d'entrevoir notre propre imaginaire. La structure en réseau, et le jeu sur le rôle de l'imaginaire dans la réalité, tout concourt ici à donner de la force à ce qui est au fondement de la lecture de toute fiction, avec une histoire et des personnages : l'implication des lecteurs, par identification, partielle ou totale, ou refus d'identification ; l'implication par empathie, aversion, proximité intellectuelle, sentimentale ou biographique. La question « Qui suis-je ? », ou peut-être ici « Qui suis-je et que puis-je devenir ? » concerne la kyrielle des personnages qui sont eux-mêmes auteurs de récits réflexifs ; elle concerne, en amont, l'auteure du roman ; mais elle concerne, finalement, tout lecteur, chacun et chacune d'entre nous. C'est la question que ne peut manquer de se poser tout lecteur de bonne foi, c'est-à-dire un lecteur qui accepte les mensonges de la fiction et les puissances de l'imaginaire, pour mieux s'interroger sur sa propre vérité ou, dans un esprit plus dynamique et alterréaliste, sur son devenir.

 

Une réflexion sur le réticulaire et l'imaginaire qui passe par les personnages, et les lecteurs

 

Si Un roman du réseau offre un regard si éclairant sur notre société réticulaire et la dynamique de nos imaginaires contemporains, ce n'est pas parce qu'il s'agirait d'une sorte de savoir mis en fiction (procédé qui mène à des savoirs et à des fictions médiocres). C'est parce que l'enquête est pratiquée, de manière intime et intense, par l'écriture, et par les personnages eux-mêmes. Pour reprendre le sous-titre du film de la belle et irritante sociologue, Jeanne Kerrh, « Ceci n'est pas de la sociologie », et ce roman n'est pas davantage de la psychanalyse, de la philosophie, de l'anthropologie, de la critique littéraire ou des sciences de l'information et de la communication... Mais c'est en cela que ce texte apporte un savoir original et important, dans ces domaines et dans d'autres encore.

 

La forme réticulaire d'Un roman du réseau s'apparente au roman épistolaire polyphonique. Or, comme les personnages sont eux-mêmes auteurs de textes narratifs sur leur vie et ceux de leurs proches, et que ces textes narratifs sont aussi des textes réflexifs, on pourrait encore comparer Un roman du réseau à un texte qui serait constitué d'un montage de plusieurs romans semblables à La Princesse de Clèves. À l'instar de Madame de La Fayette, les auteurs-narrateurs y réfléchiraient sur la manière dont les personnages eux-mêmes réfléchissent sur eux-mêmes. Mais il faudrait compléter cette chimère littéraire en précisant que ce montage ne fonctionnerait pas seulement selon le retour des personnages propre à La comédie humaine de Balzac, mais qu'il condenserait en un seul récit bref des échanges entre les différents points de vue réflexifs de chacun sur soi et sur tous. À quoi il faudrait encore ajouter que ce recueil polyphonique d'analyses de soi et des autres ne procèderait pas exclusivement, comme du temps de La princesse de Clèves, par une écriture analytique et orientée vers la maîtrise de soi, mais tout autant par une écriture qui échapperait à cette volonté de maîtrise. L'écriture de Véronique Taquin associe une hyperréflexivité analytique proche de celle de Madame de La Fayette ou de Proust (avec l'humour et l'ironie d'un Diderot ou d'un Musil), et une sorte d'expression incontrôlée de l'impensé. Celle-ci emprunte au fragment impressionniste, à l'écriture automatique, au récit onirique, à toute une prose poétique nourrie de l'idée moderne d'inconscient, qui a renouvelée la question multiséculaire de l'unité du moi et de la maîtrise de soi.

 

Un roman du réseau est un texte baroque, fondé sur une mise en abyme : selon la fiction énonciative, le texte ne serait pas écrit par l'auteure mais constitué du recueil des textes rédigés et édités en ligne par les personnages. C'est cette mise en abyme qui fait d'Un roman du réseau un texte qui réfléchit et permet de réfléchir si intensément sur l'écriture et l'imaginaire. Cette réflexion spéculaire échappe à l'idée illusoire d'une autonomie absolue de la littérature et de ses fins, car la réflexion sur l'écriture porte sur les modalités et les richesses de la conscience de soi, de la distance à soi, du rôle de l'imaginaire collectif dans la constitution de soi. L'une des forces de cette forme réticulaire (énergie mobilisatrice de la fiction), est que ce roman-réflexion associe enquête sur soi et enquête sur le collectif, sur le réseau de relations constitutif de soi. En cela, Un roman du réseau est un roman sur l'écriture et l'imaginaire en tant qu'ils sont toujours, d'une manière ou d'une autre, collectifs.

 

Dans Un roman du réseau, la réflexion sur soi est corrélée à une réflexion sur l'écriture et sur Internet comme médias, mais aussi, en un sens élargi du terme, sur l'imaginaire comme média, sur la famille ou l'institution scolaire comme média. Ce roman est un roman sur les médiations qui nous constituent et que nous constituons tous en retour. Sa mise en abyme réticulaire est le dispositif qui permet la réflexion, au double sens du terme. Il s'agit à la fois d'un dispositif optique de représentation, et d'un dispositif intellectuel permettant la distanciation et une éventuelle action transformatrice. Ce type de dispositif anime une trilogie en cours de création. Dans « Quelques mots en introduction à la lecture d'Un roman du réseau », Véronique Taquin achève ainsi la présentation de son roman : « Le premier narrateur de ce roman, Névo, est la voix née à la fin de mon livre précédent, Vous pouvez mentir. En ce sens, il s'agit d'une suite. Vous pouvez mentir et Un roman du réseau appartiennent à une trilogie qui s'intitulera La machine à récit. Dans le premier volume, le média matriciel est la radio (émission interactive de Pseudo), dans le deuxième, c'est Internet (écriture collective de textes sur le site d'Odds). Dans le troisième, sur lequel je travaille actuellement, la nouvelle version d'Odds combine la composition de textes et d'images audiovisuelles, le webmaster étant un monteur de cinéma (c'est un revenant du premier volume, Lucques). »

 

Le dispositif romanesque d'Un roman du réseau est donc aussi un dispositif d'analyse du fonctionnement des médias dans la constitution de l'imaginaire collectif. D'où le caractère absolument passionnant qu'a représenté sa première diffusion, sous la forme d'un roman-feuilleton en ligne, sur le média participatif qu'est Mediapart (cette idée a émergé d'un dialogue que j'ai eu avec Éric Brian, directeur de la Revue de synthèse). Sur le site « le jeu de Taquin », j'ai annoncé par ces mots l'expérience littéraire, éditoriale et interprétative qui allait se dérouler à partir du 1er juillet 2011 sur Mediapart :

 

« Entre onirisme et réflexion labyrinthique, le texte est aussi énigmatique que Twin Peaks ou Mulholland Drive de David Lynch et suscite le désir de confronter les interprétations. Ce roman devrait intéresser des lecteurs prêts à s'engouffrer dans les profondeurs du psychisme humain et à lire, en même temps, une représentation sociopolitique de la construction des identités par l'enchevêtrement des imaginaires en réseau. L'histoire est celle d'individus qui s'envoient des récits de vie sur un site, les réécrivent et les réinterprètent avant de se rencontrer physiquement. L'expérience promet des mises en abyme vertigineuses, à l'intérieur du texte, mais aussi du fait de l'invitation à l'interpréter sur Internet. »

 

Le récit de Véronique Taquin présente, à l'intérieur même de la fiction, une machine à susciter les récits et les interprétations des personnages. Cette mise en abyme a pour effet de susciter à son tour des interprétations, voire des récits, de la part des lecteurs eux-mêmes, que le texte soit lu à l'écran ou sur papier. Avec sa diffusion en ligne, on comprend que la mise en abyme accède à un troisième niveau : des lecteurs ont lu et interprété, sous la forme de textes diffusés sur Mediapart, le texte de Véronique Taquinintitulé Un roman du réseau, texte lui-même composé, selon la fiction, de textes et d'interprétations diffusés sur le site Odds.

 

J'ai volontairement remis à plus tard la réflexion sur cette expérience éditoriale dont j'ai dit plus haut qu'elle pourrait faire date dans l'histoire de l'édition. Je voulais par là souligner un apparent paradoxe : ce grand roman-réflexion sur notre société réticulaire n'est pas le fruit d'une écriture collective en ligne. Mais au moment d'achever la première partie de cette étude, sur le texte lui-même, je dois évoquer l'autre face du paradoxe : comme tout texte, Un roman du réseau n'existe que s'il est lu et commenté et, en l'occurrence, la première naissance publique de ce texte s'est effectivement accomplie sous la forme d'une interprétation collective, en feuilleton et en ligne.

 

Le dispositif médiatique mis en place pour la diffusion numérique d'Un roman du réseau méritera une analyse approfondie. Il en est de même pour les images et les commentaires interprétatifs des lecteurs de Mediapart, qui ont été d'une grande richesse et originalité de style et de contenu. Je n'ai abordé ici qu'une infime partie des thèmes retenus par ces lecteurs-interprètes. Dans un texte diffusé immédiatement après la dernière livraison du roman, « Le bouquet final : appel à interpréter à plusieurs l'ensemble d'un roman du réseau » (diffusé le 3/9/11), j'ai aussi dit ma surprise : « je n'ai jamais vu aussi clairement, en direct, le processus de dialogue, de diffusion des idées, par lequel le sens émerge d'individus dans un collectif. Il me semble que cette expérience remarquable provient du dispositif choisi par Mediapart, et de la rencontre extraordinaire entre ce média et ce roman : Un roman du réseau met en œuvre dans la fiction même cette co-écriture des textes et des significations, processus collectif qui renvoie d'ailleurs à la question de l'organisation démocratique de l'économie et de la politique, que l'on sépare trop du domaine de la culture. »

 

En réponse à mon appel, des articles portant sur l'ensemble du roman ont été régulièrement diffusés à la suite des neuf livraisons romanesques. Ce feuilleton interprétatif comporte à ce jour : des réflexions en poème en prose de Tenu2DicSion, sur les relations entre roman et réalité, et texte et commentaire (avec un subtil jeu diagrammatique sur les interférences entre le roman et ses interprétations) ; un texte de Jeannine Guichardet déjà évoqué sur la sortie du labyrinthe par la tendresse et la vertu dénonciatrice du personnage de Lessen ; une suite poétique de Tenu2DicSion, sur le rêve d'Ida et le style cinématographique comme modalité de libération de soi ; une analyse philosophico-littéraire de Jacques Guilhaumou sur les personnages entre personnes et pseudonymes et les rapports entre réalité et imaginaire ; un récit fictif de Gabriel Gras, Idès après Ida, qui poursuit le roman du point de vue du personnage d'Ida ;le commentaire de Jacques Guilhaumou sur l'image du jeu de taquin réunissant des extraits des images de chaque livraison, et décelant ce que ces images révèlent de l'érotisme caché du texte.

 

Mon propre essai d'interprétation d'Un roman du réseau est à ce jour le dernier article de cette édition participative. Ultimes mises en abyme en forme de paradoxes : ma réflexion sur le texte lui-même n'aurait pas été ce qu'elle est sans l'extraordinaire stimulation produite par les textes des divers lecteurs-interprètes, processus d'interprétation dialogique et collective que j'ai moi-même mis en place, selon des modalités peut-être inspirées par Un roman du réseau. Cette boucle rétroactive n'est ni une fermeture ni un mystère : le roman s'explique par notre société, qu'en retour il réfléchit par sa forme réticulaire, et interprète dans une dynamique alterréaliste. On peut espérer qu'il en soit de même des textes qu'il a déjà suscités, et de ceux qu'il inspirera dans le futur.

 

Laurent Loty

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