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May

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Mai 68 expliqué par Georges Perec ?

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Mai 68 fut une affaire de célébrités : en mettant en avant des vedettes présentes et en usant à outrance de la rétrospection, c'est ce que de nombreux ouvrages du moment finissent par entériner. Cette tendance recoupe d'ailleurs assez bien certaines manières de faire de l'histoire, privilégiant les acteurs dominants, les porte-parole et leurs discours. C'est une histoire classique d'un monde sans rapports sociaux, comme désarticulé, dont ne peuvent émerger que des héros et des non héros, des mensonges et des vérités. Si le critère est la capacité explicative, il est clair qu'une partie des productions actuelles sur Mai 68 apporte moins que le texte de Georges Perec, Les choses, publié trois ans avant les événements. Sous-titré Une histoire des années soixante, ce roman, véritable sociologie de ces années-là, renvoie à une expérience plus commune que celle du leadership étudiant, celle de ceux qui prirent la parole sans devenir des porte-parole. Les Choses est la biographie d'un jeune couple, Jérôme et Sylvie, probablement nés au milieu des années trente. Passés par l'université pendant de courtes années, ils font du provisoire un mode de vie, mais semblent comme habités par les aspirations matérielles diffusées par les magazines de l'époque. Les choses sont ces objets, mais aussi ces goûts dont ils s'entourent progressivement et qui prennent sens dans les transformations sociales de la période. Le couple accède à ce qu'il souhaitait (un appartement et des choses) à la faveur d'une expatriation en Tunisie, mais l'insatisfaction demeure enracinée dans ce bout de vie, entre vingt et trente ans. Dans ces deux vidéos, Georges Perec est interrogé par Pierre Desgraupes sur l'antenne de l'ORTF juste après la sortie du livre en 1965. Il tente d'expliquer : - P. Desgraupes : "… ces personnages sont coproduits à des milliers d'exemplaires ?" - G. Perec : "ils peuvent se révolter, mais ça n'a pas beaucoup de sens…" - P. Desgraupes : "… se révolter contre quoi, contre la presse, contre Madame Express, contre Elle… ?" - G. Perec : "Contre la société si vous voulez… Mais ça ne veut rien dire. À un moment donné, je dis que le mot d'ordre révolutionnaire qui les attirerait, ce serait les fauteuils Chesterfield pour tout le monde. Mais c'est simplement parce qu'ils n'ont pas les moyens. Nous sommes dans une civilisation de la consommation, cette société du bonheur… Je ne peux que la décrire, nous n'avons pas les moyens de la contester". À le lire vite, ce texte peut laisser croire que Georges Perec adhère au vieil argument conservateur : la propagande publicitaire et l'appel à la consommation aurait été le moteur des aspirations déçues, celles des déclassés, celles de ceux qui bientôt se révolteront parce qu'ils rêvent d'accéder à l'inaccessible. Mais Georges Perec dit surtout combien l'insatisfaction du jeune couple se construit dans une période où leurs aspirations passées semblent justement devenir réalité. Avec leur appartement et leurs choses, "[Jérôme et Sylvie] abdiquent d'une certaine façon. Ils acceptent de travailler, ils acceptent de gagner beaucoup d'argent, ils acceptent ces objets, ces choses, mais en même temps avec une certaine nostalgie, avec… presque… un certain désespoir, un certain sentiment que quelque chose s'est cassé, s'est brisé, ce qu'ils appelaient leur liberté…". Dans Mai Juin 68, Bernard Pudal reprend le dossier et donne à Perec la dimension explicative qui lui manquait. Il écrit que Les Choses et L'homme qui dort (autre roman de Georges Perec) peuvent "rendre compte de cette histoire silencieuse", rendre compte "de ces ruptures, vécues d'abord dans le secret du for intérieur par nombre d'étudiants, avec un ordre scolaire auquel ils 'n'adhèrent' plus". L'ouvrage nous fait rentrer à la fois dans le temps long de la transformation des rapports sociaux et dans l'événement Mai 68. À insister sur la diversité des groupes sociaux et de leurs expériences, il redessine les logiques d'engagements militants, les "ruptures d'allégeances", en dénouant le fil de l'histoire des mutations scolaires, des mutations de l'espace du privé et de l'expression des rapports de domination qui caractérisent la décennie 68. Et on relit Perec avec plus d'attention et la certitude que la littérature peut quelquefois aider l'histoire à comprendre le passé. Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal, “Mai-Juin 68”, Paris, Les éditions de l'Atelier, 2008.

Tous les commentaires

Il y a eu Mai 1968. Aujourd'hui, nous ne sommes plus dans une société de consommation, mais dans une société de gachis, alors que les sources d'énergie et les matières premières se font rares tandis que la population mondiale augmentera de près de 50% en 50 ans, que toute activité humaine concourre à spolier la planète, que tous les occidentaux - pas seulement les français - laisseront aux générations de demain un endettement formidable, que la montée en force des économies chinoises et indiennes (entre autres) attirent les investissements et les emplois, que le coût de la santé augmente en même temps que l'espérance de vie, ce qui se traduit par un prélèvement croissant des inactifs sur la richesse produite, etc...... N'y aurait-'il pas de quoi s'offrir un mai 2008 ? Mais que font donc nos jeunes ???

Emouvant de revoir Geoges Perec, tout jeune, nous parler des "choses", à travers lesquelles il a bien senti la frustration sourde de ceux de la génération pré-68, qui avait échangé ces "choses" contre leur liberté, contre ce sentiment de liberté de l'après guerre, et dont ils avaient comme une nostalgie. C'est peut-être cette nostalgie de nos parents, ayant grandi pendant et après guerre, que nous exprimions dans la révolte de 68, car nous ne supportions plus de la porter, et nous ne pouvions évidemment pas la partager avec eux, car cette époque ne nous appartenait pas, nous ne l'avions pas connue.

La cause serait le manque d'image de soi à travers le reflet sociale?

Merci de rappeler l'oeuvre de Georges Perec. Plus qu'un écrivain, qu'un sociologue (cela avait été dit à l'époque déjà), il était avant tout et surtout un philosophe. Qui avait compris qu'un bon roman fait souvent réfléchir plus loin et plus grand nombre qu'un traité de philosophie. Le bonheur, la liberté, la trajectoire, le rapport aux choses... qu'est-ce sinon de la philosophie? Merci donc à vous pour cet "hommage". Notez en revanche que Jérôme et Sylvie n'ont que peu de chance d'être nés au début des années 20. Ils ont 25 ans dans le roman, qui est écrit entre 1960 (pour sa première version) et 1965 (pour sa dernière et définitive), donc sont nés vraisemblablement entre 35 et 40. Perec comme par hasard étant né en 1936... il affirme par ailleurs ici et là qu'il s'agit concernant les détails biographiques de J. et S. des siens propres. J.Olender

Vous avez tout a fait raison. J'ai fait la modification. Merci de votre lecture. ES.

J'ai lu "Les Choses" pour la première fois en 1967 puis, sans doute, des dizaines de fois depuis. A chaque fois, mais suivant aussi "mes âges" et l'époque à laquelle je le lisais mes sentiments et mes impressions étaient différents. La lecture sociologique et révolutionnaire du début s'est muée aujourd'hui en une nostalgie beaucoup plus profonde que celle que peuvent susciter les actuelles "célébrations" de mai 68. Pourtant m'est demeurée de chacune de ces lectures une profonde et étrange tendresse pour les deux héros. Au fil du temps ils sont demeurés vivants. En cela "Les Choses" sont avant tout un roman.

Merci de cette composition linguistico-orale. J'ai passé un vrai moment jubilatoire à lire le texte , puis des instants d'émotions à écouter Pérec, à le regarder dire ses mots , observer son regard espiègle, et entendre les questions particumièrement intelligentes d'un desgraupes au sommet de son art journalistique? Je pense que cette doublette devrait être instructive dans les écoles de journalisme ; mais aussi par paradoxe à l'ENA ? qu'en pensez-vous ? Un pied de nez à la fabrique contemporraine de l'imbécilité. Votre contribution remet aussi à sa place les actions et le contexte de Mai 68 extirpés du paraître de Co ben Hit ! parade...

Je découvre seulement aujourd'hui 21 juin ce qui me semble être un petit trésor à déguster - remontant je ne sais comment des entrailles de Mediapart où il s'était englouti. Les Choses... ce livre je l'ai lu dans les années 70, il m'a profondément marqué... mais pour changer de pratiques, ça a été tout autre chose... et combien plus de temps.( si jamais c'est fait...).

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