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Édition : Vert-tige

Pierre Rabhi: “Il n’y a plus de paysans, uniquement des industriels de la terre”

C'est aujourd'hui que sort en salle le film-documentaire "Pierre Rabhi, au nom de la terre.".

Le site Youphil.com publie l'interview suivante :

Cliquer ici pour voir la source et les nombreux liens hypertextes intéressants, ainsi que la bande annonce !

 

Youphil.com: Pourquoi avoir accepté de participer à ce film?

Pierre Rabhi: Des personnes qui connaissent mes engagements ont estimé que cela valait peut-être la peine qu’ils soient rendus publics et transmis aux autres.

Comment vivez-vous votre notoriété grandissante?

Je la vis avec beaucoup de vigilance, car elle est parfois lourde à porter. Quelques fois, je peux me dire: “Ça irait mieux si j’étais anonyme.” Mais d’un autre côté, je suis bouillonnant de combats et de valeurs sur le respect de la vie.

Cette notoriété me pèse, donc, mais m’honore en même temps. Bien qu’elle n’ajoutera pas un centimètre à ma taille [rires]. Je suis surtout heureux des combats que je porte. Chaque fois que je regarde mes enfants et petits-enfants, par exemple, je me demande qu’elle planète allons-nous leur laisser?

C’est une vie impossible que nous leur préparons, c’est un délit énorme à l’égard des êtres humains. Nous n’avons pas le droit de ne pas penser à eux. C’est moralement inacceptable! Alors soit je me dis que je reste chez moi bien tranquillement, soit je n’accepte pas et je me bats en allant au front.

Pour vous, “l’être humain doit être en quête de quelque chose”. De quoi êtes-vous en quête, Pierre Rabhi?

Je vous avouerai que je finis par ne plus le savoir moi-même [rires]. J’ai été musulman, puis chrétien. J’ai vécu l’arrachement à une terre, à une famille, puis l’exil. Cet itinéraire singulier a forgé ma perception du monde et de la condition de l’homme.

Pierre Rabhi aux côtés de son ami agriculteur Michel Valentin, décédé à l'époque du tournage du documentaire.

 

À travers mon attachement à la nature, j’ai découvert qu’il y a un dénominateur commun à tous les êtres humains et que personne ne peut récuser: nous sommes tous des mammifères et nous vivons tous dans une biosphère commune. Au fond, ma quête est peut-être que l’être humain soit capable d’améliorer la nature.

Vous êtes un fervent défenseur de la nature, mais quels sont vos autres combats?

Mon existence repose sur des protestations importantes à l’égard de notre modèle de société. Ce modèle a fait des humains, des consommateurs avant tout. C’est l’enrichissement des uns et l’appauvrissement des autres qui nous guide.

L’être humain n’est pas né pour le PIB [produit intérieur brut], ni pour être confiné et enfermé. C’est pourtant ce qu’il se passe. Si l’on y réfléchit, jusqu’à l’université nous sommes enfermés dans des “bahuts”; puis nous travaillons tous et vivons dans des “boîtes”; même pour s’amuser, les jeunes vont en “boîtes” dans leur “caisse”; enfin, à notre mort on nous met dans une petite boîte. Je ne pouvais pas vivre comme cela, c’est de là que découle ma logique du retour à la terre.

Qu’appelez-vous "retour à la terre"?

C’est un retour à la nature et ses bienfaits [en 1961, Pierre Rabhi et son épouse quittent Paris pour s’installer dans une magnanerie en Ardèche]. Je me suis dit: “Je ne connais rien à l’agriculture, je vais apprendre.” Mais je me suis rapidement aperçu que l’agriculture moderne produit, mais qu’elle détruit aussi beaucoup.

De là est née ma seconde contestation: “Si c’est ainsi, je ne serai pas agriculteur.” Finalement, j’ai découvert le moyen de faire de l’agriculture en respectant la vie: l’agriculture biologique ou l’agro-écologie. C’est ainsi qu’aujourd’hui, nous nous parlons et que je contemple, depuis la fenêtre de mon bureau, le soleil pointer au loin.

Vous avez été nommé expert de l’ONU sur la question de la sécurité alimentaire dans le monde en 1997. Les Nations Unies redéfinissent actuellement les Objectifs du millénaire pour le développement(OMD). Que préconiseriez-vous?

Les terres sont massacrées, l’eau est souillée et la biodiversité que les humains ont mis des millénaires à domestiquer a disparu à 60%. Et on ose prétendre que les OGM [organismes génétiquement modifiés] peuvent tout résoudre? C’est criminel! Nous sommes en train de "génocider" les générations futures. L’humanité court à sa perte.

Vous avez entendu parler du scandale de la viande de cheval? Cela ne m’a pas surpris. Nous sommes dans une logique absurde: il n’y a plus de paysans, uniquement des industriels de la terre.

Pourquoi diable aller chercher de la nourriture aussi loin, alors que Paris, par exemple, pourrait s’approvisionner entièrement grâce à la production agricole en périphérie?

Dans le film qui vous est consacré, vous dites justement que vous pourriez résoudre le problème de la faim dans le monde…

Absolument, je ne dis pas ça comme une bravade. Mon livre L’offrande au crépuscule, dans lequel je relate les effets bénéfiques de l’agro-écologie au Sahel, a d’ailleurs reçu le prix des sciences sociales agricoles [en 1989].

J’y explique quelles sont les techniques que nous avons mises en œuvre au Burkina Faso, avec la création du centre de formation de Gorom-Gorom. Nous avons eu des résultats tels que si on généralisait ces méthodes, la famine disparaîtrait. Bien évidemment les conditions climatiques restent un frein. Je ne suis pas Dieu, en tout cas pas encore [rires]. Mais même avec des conditions climatiques difficiles, on arrive à des résultats formidables.

Thomas Sankara [président du Burkina Faso de 1984 à 1987] m’avait d’ailleurs demandé de mettre en place un plan de réformes agraires orientant l’ensemble du pays vers l’agro-écologie. Fort de toutes ces expériences, j’affirme que cela fonctionne.

Est-ce que l’agro-écologie serait suffisante pour nourrir la planète?

Bien sûr. C’est agaçant, voire blessant, d’entendre que la faim dans le monde est due à la surpopulation. C’est faux! Des millions d’enfants meurent de faim pendant que nous nous bâfrons et que nous remplissons nos poubelles. C’est terrifiant.

Plutôt que de mettre les moyens pour fabriquer des armes et s’entretuer, les nations devraient mettre ces mêmes moyens au service de la vie.

Depuis des années vous défendez le concept de “sobriété heureuse”. Qu’est-ce que vivre sobrement aujourd’hui?

C’est être heureux, c’est le bien suprême général. Dans les pays du Sud, les populations vivent sobrement et sont soumises aux aléas du lendemain, mais elles ne ratent aucune occasion d’être heureuses. D’après moi, les gens supportent davantage la misère dans les pays du Sud, car ils savent sauvegarder la relation humaine.

Dans nos sociétés modernes existe le concept de la libération par le progrès. Mais où est la libération? Le superflus prend une importance énorme. Et parce que nous voulons constamment accumuler, l’être humain s’aliène. Si l’on procédait à une réduction drastique du superflus, on s’apercevrait que l’on n’a pas besoin de tant d’argent que ça.

Vous prônez la décroissance, mais est-ce qu’il n’est pas trop tard pour faire marche arrière?

Non je ne pense pas. Mais le discours politique maintient cette posture aberrante de “produire toujours plus”. La croissance économique se fait par l’avidité, en épuisant les ressources des mers et des forêts. Notre planète a des ressources limitées, elles s’épuisent.

Comment voulez-vous appliquer cette théorie de “produire toujours plus” sur une planète limitée? Imaginez que tous les peuples désirent vivre comme nous, ce serait impossible. Nous condamnons les générations futures. C’est immoral.

N’avez-vous pas l’impression que votre message passe inaperçu?

J’essaye avant tout d’être cohérent avec moi-même. Je suis en rébellion par rapport à notre modèle de société. Mais il ne suffit pas de s’indigner, il faut avoir un raisonnement constructif. Quelques fois, je suis un peu las, mais je me dis que je fais mon possible.

La crise a une puissance pédagogique exceptionnelle, elle produit un nouvel imaginaire: nous constatons que notre modèle n’ira pas loin. Nous assistons à un réveil des consciences. De plus en plus de gens revendiquent le droit de vivre, et pas seulement d’exister. C’est ça qui me maintient mobilisé.

Aujourd’hui, il ne faut pas se tromper de crise: elle est surtout humaine. Le problème est de savoir quelle planète laisserons nous à nos enfants, et quels enfants allons nous laisser à la planète?

 

 "Pierre Rabhi, Au nom de la terre",

un film de Marie-Dominique Dhelsing, en salles à partir du mercredi 27 mars.

 

 

 

 

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