Narva : la frontière des petits trafics
A 300 km à l'est de Tallinn, un pont sépare Narva l'Estonienne de sa voisine russe Ivangorod. Une frontière que de nombreux Estoniens traversent pour faire du marché noir. Pour eux, c'est souvent une question de survie. Reportage au coeur de ce point de passage.

En moyenne, il faut quarante minutes minimum pour passer le contrôle estonien à pied, en dehors des périodes de fêtes.
« Parfois, il peut m’arriver de faire trois fois l’aller et retour en une journée », affirme Dmitri, 22 ans. Comme une quinzaine de personnes, il fait la queue pour traverser la frontière, un simple pont qui sépare l’Estonie de la Russie. De ses visites éclair, il rapporte des cigarettes et de la vodka. « Une cartouche de cigarettes, en Russie, ça coûte 5,50 euros. Ici, je ne connais pas les prix, mais ça doit être entre quinze et vingt euros », explique-t-il. Le calcul est vite fait.
Pour traverser à pied, l’attente peut durer plus d’une heure. Mais peu importe : à chaque voyage, Dmitri est autorisé à rapporter deux cartouches de cigarettes et un litre d’alcool fort. « Bien sûr, je ne bois et ne fume pas tout ça à moi tout seul !" sourit Dmitri. Il approvisionne aussi son père, ses amis… « Parfois, il m’arrive d’en revendre », admet-il, préfèrant rester discret sur ses activités. Travailleur dans le bâtiment, il est au chômage depuis huit mois. Et il faut bien survivre.
Il n’est pas le seul à faire du trafic à la « granitza » (« frontière » en russe). A Narva, ville russophone à plus de 90%, le taux de chômage est l’un des plus forts d’Estonie, et beaucoup arrondissent ainsi leurs fins de mois. « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Ici, il n’y a que ça ! » s’exclame haut et fort Antony, ancien mineur polonais de 63 ans. Il touche une retraite de 300 euros. « Avant, il y avait du travail, on n’avait pas besoin de ça. A chaque traversée, on rapporte le maximum de choses qu’on peut ! ». Dans la queue, tous, vieux ou jeunes, acquiescent.

En 2010, environ 3,2 millions de personnes ont traversé la frontière à pied.
Le sujet n’est pas tabou. « Certains vieux bus emmènent cinq passagers, le nombre minimum requis pour traverser, et vont faire le plein d’essence en Russie pour la revendre ici », raconte Arnold Vaino, responsable du contrôle de la deuxième ligne, celle des bus. Selon lui, la moitié de l’essence consommée à Narva est russe. « Ils ont le droit de faire le plein et de rapporter dix litres d’essence supplémentaires. On sait qu’ils vont la revendre, mais on n’a pas de preuve, on ne peut rien faire », ajoute-t-il.
Plusieurs jours pour traverser en voiture
Comme lui, une quinzaine de gardes surveillent la frontière, équipée de quarante caméras, dont trois mobiles. De très hauts barbelés entourent le pont, pour empêcher les piétons de jeter leur butin par-dessus la clôture à un complice. Chaque mois, les douaniers interceptent environ 100 000 cigarettes et 40 litres d’alcool fort. « Si les gens possèdent plus de cigarettes ou d’alcool qu’il n’est permis, ils peuvent payer une taxe pour les garder, mais souvent ça ne vaut pas le coup », explique Karmen Tammiste, douanière.

Arnold Vaino est responsable du contrôle de la deuxième ligne, celle des bus.
« Les contrebandiers sont toujours plus inventifs ! Ils cachent des produits dans les fauteuils des voitures, dans l’armature, sous le toit », raconte-t-elle. Tous les véhicules sont passés aux rayons X. Pour les voitures, il faut prévoir plusieurs jours pour traverser. Les automobilistes prennent un ticket, qu'ils achètent sur place ou sur Internet, et sont prévenus ensuite par SMS lorsqu’il ne reste que trente voitures à passer avant eux.
Situé entre les remparts de la ville classés monuments historiques, le point de contrôle est coincé entre deux murailles, et il est impossible de l'agrandir. Si des travaux sont prévus, pour l’instant, la seule solution est la patience. Chaque jour, entre 7 et 10 000 piétons, 200 camions, une centaine de bus et un millier de voitures franchissent le pont.
Lucie Hennequin

Au bout de la route, le pont qui matérialise le passage de l'Estonie à la Russie.
