Lettre à cet Autre que je veux connaître

 

Cher ami, chère amie, venus de loin, 



Savez-vous qu'en français, cette langue facétieuse que j'espère vous apprendrez et aimerez, et que vous connaissez peut-être déjà, le mot cœur peut revêtir le sens de courage. Rodrigue as-tu du cœur ? dit Don Diègue dans Le Cid ; en fait, le cœur, c'est ici le courage. 

Vous, vous avez du cœur et vous avez du courage. Du cœur, car comme tous les humains, vous avez un cœur qui crie qu'il veut battre plus fort, plus libre. 

Du courage, car vous avez osé prendre mille risques et traversé nombre de mers et de pays pour échapper aux guerres qui ravagent vos terres, à la misère, aux persécutions en aspirant à une vie meilleure , plus belle et plus sûre, pour vous, votre famille, vos proches et vos enfants. 


Tendance fâcheuse et décriée qui m'habite, à croire que l'altérité est une richesse. Que celui qui fuit la guerre et la mort est mon alter ego en humanité, capable de m'apporter autant que moi je peux lui apporter. Capable aussi de sentiments, de rêves, d'émotions, de peurs et de rires. Un être humain à part entière qui a besoin d'aide, mais qui doit bénéficier des droits inaliénables, inviolables de l'être humain. 


Qui peut dire ce qu'il se passe dans la tête de ce bébé, aspergé par l'eau glaciale et saisissante des vagues qui bruissent autour de lui dans la nuit terrifiante, et qui pleurant sans comprendre est à peine réchauffé par les bras maternels ? 

Qui peut dire ce qu'il se passe dans la tête de cet homme qui marche, ses enfants tout contre lui, transpercé par la peur d'être découvert et une indicible exténuation et qui ne trouve au matin que les féroces coups de matraque de policiers bourrus et brutaux au lieu de l'idyllique rêve européen ? 

Qui peut dire le malheur de cette mère dont le jeune fils meurt les poumons emplis d'une eau exhalant encore le sang des victimes ? Qui peut dire les espoirs qui se nichent dans le regard d'un adolescent fuyant la mort qui pourrait être moi. 


Amis ayant vécu l'effroi, l'horreur, l'inoubliable, l'insondable, faites fi des élucubrations nécrosées de ceux qui ne savent pas un dixième de ce que vous avez connu et de tout ce que vous pouvez nous apporter. Faites fi de cette journaliste hongroise dont on taira le nom qui frappait les migrants lors de son reportage. Faites fi d'Arno Klarsfeld qui trouve que fuir la mort n'est pas "raisonnable". Et quand vous saurez parler le français, parler français mieux que les Français, vous lui apprendrez par la même occasion qu'un "frêle esquif" s'écrit sans e. Faites fi de Robert Ménard, qui vous considère comme des "déserteurs". Evitez sa ville, chez laquelle vous n'êtes "pas les bienvenus" ; mais considérez qu'il sera sûrement très heureux que vous y vinssiez en touristes, visiter Béziers, qui demeure une très belle ville en dépit des orientations politiques douteuses de la majorité de ses électeurs. 


« Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher l'asile et de bénéficier de l'asile dans d'autres pays. » Cette phrase, qui fera sûrement rire une frange peu empreinte de solidarité arguant que, après tout, en France on doit s'occuper de nos SDF (notons qu'avant l'afflux de réfugiés, les SDF étaient le cadet de leurs soucis), demeure tout de même dans un texte intitulé la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, adopté par la France en 1948. Chercher l'asile, ce n'est pas qu'une formalité administrative, ce n'est pas qu'un papier. Chercher l'asile, c'est tendre une main en espérant une main en retour. C'est appeler à l'aide et obtenir une réponse, et non pas le silence assourdissant des instances européennes sur le sujet. 

Hommes et femmes fuyant la misère, la torture, les guerres, les persécutions, enfant qui pleure, qui joue, qui rit, qui rêve, je vous accompagne dans votre quête d'une vie à vivre pleinement et librement. Une vie enfin retrouvée. 


Un proverbe latin, une langue et une culture qui se sont mélangées, ont évolué, s'enrichissant de l'altérité qu'elles n'ont cessé de côtoyer, dit « rien n'est impossible aux hommes de bonne volonté », aussi joliment traduit par : « A cœur vaillant, rien d'impossible ». 

Alors, je dis aux hommes et aux femmes de bonne volonté : qu'attendons-nous ?

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