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Attentat du Bataclan, quand le paraître l’emporte sur l’être...

Prévention du terrorisme : Aucune technologie ne remplacera la nécessité d’être sur le terrain, le plus proche possible des fractures sociales individuelles et collectives pour détecter à temps la naissance du prochain monstre.
  1. Il y a quelques années, dans le cadre des mes recherches sur les violences politiques, je me suis rendu sur les lieux des attentats survenus dans la salle de spectacle du Bataclan, à Paris, vendredi 13 novembre 2015. Chaque scène de crime apporte son lot de réponses. J’en ai visité plusieurs dizaines. Autant d’éléments qui permettent de compléter le grand puzzle funeste de l’ignominie. Beaucoup de choses ont été écrites sur ce sinistre vendredi 13 novembre 2015 au cours duquel 90 vies ont été anéanties. Leurs torts : aimer la musique, aimer partager, aimer s’amuser. Tout simplement aimer la vie. Les comptes-rendus sont nombreux. Il y a les milliers de pages de l’enquête de police et du procureur de la république. Des livres ont été publiés. Un qui m’a marqué en particulier est celui écrit par un policier-médecin embarqué dans un groupe d’intervention qui a mené l’assaut. Il décrit les lieux de l’attentat comme une zone de guerre. Les urgentistes ont dû y pratiquer des techniques de médecine et de chirurgie de guerre. Lors de cette visite sur place, vendredi 22 juin 2018, ce que je cherchais est le ressenti et les énergies qui restaient encore du drame. J’ai alors compris que les assassins du Bataclan sont des individus d’une grande nullité avec une absence totale d’intériorité. Qui pour exister ont choisi d’anéantir autant de parcours de vie que de joies que possible. C’est le résultat de l’absence d’intériorité. Une personnalité tragiquement déficiente. On envie, on hait et on détruit ce que l’autre a ou est. Parce qu’on a ni la volonté ni le courage et encore moins les valeurs pour se construire soi-même. «L’homme est une bête sauvage pour l’homme », dixit Sigmund Freud pour qui je ne suis pas un adepte. Dans notre société de l’hyper-communication où l’émotionnel l’emporte sur le légalisme et le paraître sur l’être l’environnement est propice à d’autres drames semblables. Le priorité, à mon sens, est de comprendre la personnalité - pour autant qu’il y en ait une - des assassins. Les études de la psychologue Françoise Sironi m’interpellent. Elle a longtemps travaillé avec des victimes de tortures avant d’être chargée de l’expertise de Douch, le responsable meurtrier du camp khmer rouge S-21 à Phnom Penh. Elle conclut que l’on ne naît pas tortionnaire. On le devient. Tous les régimes totalitaires ont des fabriques du mal pour ça. De l’Allemagne nazie aux Khmers rouges en passant par les mafias des Balkans, aucun de ces systèmes ne recrutaient prioritairement des sadiques ou des brutes avérées. Le principal critère étant le besoin de reconnaissance. Donc la capacité d’obéir et pire encore la propension à sur-coopérer à une entreprise de destruction. Et Françoise Sironi d’ajouter : « Ce besoin de reconnaissance peut provenir d’une fragilité identitaire ou d’une expérience d’humiliation toutes liées à une histoire individuelle ou à une histoire sociale et politique. Certaines configurations historiques fabriquent des situations d’anomie (c’est la disparition des valeurs communes à un groupe, une société), que les organisations criminelles savent très bien utiliser. » Nous voici prévenus. Aucune technologie ne remplacera la nécessité d’être sur le terrain, le plus proche possible, des fractures sociales individuelles et collectives pour détecter à temps la naissance du prochain monstre.

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