Portfolio

Les violences de Pablo Hasél, éclairage du professeur Nicolas Klein

Nous sommes loin, avec ces manifestants, d’une lutte pour la démocratie ou même d’une révolte légitime du petit peuple. Sociologiquement parlant, il s’agit toujours des mêmes « fils et filles à papa » qui n’ont aucunement l’intention de créer une Catalogne et une Espagne plus justes et solidaires
  1. - Nicolas Klein, professeur, conférencier et auteur, vous êtes un spécialiste chevronné de l’Espagne. Vous suivez certainement l’affaire Pablo Hasél. Qu’en pensez-vous ?

    À titre personnel, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire à d’autres moments, je suis partisan de la moindre limitation possible de la liberté d’expression, que ce soit pour Pablo Hasél ou n’importe qui d’autre d’ailleurs. Je suis donc favorable à une abrogation de toutes les lois qui limitent ladite liberté, en Espagne, en France et dans d’autres pays.

    Néanmoins, Pablo Hasél n’entre pas en prison que pour une affaire de déclarations polémiques mais aussi pour des menaces et agressions sur témoins – et si je réclame plus de liberté pour l’expression, je suis en revanche inflexible face à ce type d’agissements. Bien évidemment, vous ne trouverez que très rarement ce rappel pourtant indispensable dans la presse étrangère ou dans la bouche des actuels défenseurs de ce musicien.

    Par ailleurs, rien ne justifie les violences des derniers jours qui ont principalement touché Barcelone et d’autres villes catalanes – mais on commence à être habitué… Notons aussi au passage que ceux qui réclament un respect de la liberté d’expression dans le cas de Pablo Hasél, depuis Unidas Podemos jusqu’aux manifestants eux-mêmes, sont les premiers à harceler (voire à agresser) toute personne dont les idées ou déclarations leur déplairaient ou, tout du moins, à les traîner devant la justice. Il y a donc une formidable hypocrisie en la matière.

    - Dans les rues de Barcelone, des images très fortes donnent à penser que la police a été abandonnée à son sort. Qu’en dites-vous ?

    C’est très certainement le cas et les forces de police espagnoles, qu’elles soient nationales, régionales ou municipales, s’en plaignent depuis longtemps. De toute façon, l’actuel gouvernement de Pedro Sánchez n’a guère le choix puisque ces manifestations sont encouragées par son principal allié parlementaire, Unidas Podemos, dont il a encore besoin pour le moment.

     - Comment se positionnent les partis politiques ?

    Comme je le disais, Unidas Podemos et ses différentes composantes soutiennent à mots plus ou moins couverts de telles manifestations (après avoir déclaré en 2014-2015 que Pablo Hasél était un fasciste qui devait aller en prison, mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis). De son côté, Pedro Sánchez s’est enfin décidé, à la suite de plusieurs ministres socialistes, à condamner les agissements des vandales, ce qui est le strict minimum (même si, comme je l’ai dit, il est un peu « coincé » face à Unidas Podemos).

    Les autres grands partis nationaux espagnols (Citoyens, Parti populaire, Vox) ont vertement critiqué ces violences, ce qui n’est pas très étonnant au vu de leur positionnement habituel.

     - On sent derrière cette nouvelle guérilla urbaine qui affecte, entre autres, la cité de Gaudí l’empreinte de l’appareil séparatiste catalan. Ai-je tort ?

    Vous n’avez pas tort et vous avez même tout à fait raison. Le séparatisme catalan pense pouvoir tirer parti de cette nouvelle vague de manifestations violentes dans la région (et c’est en particulier le cas de la Candidature d’Unité populaire, mais pas seulement). Il serait intéressant de voir ce que la Gauche républicaine de Catalogne, Ensemble pour la Catalogne ou la CUP diraient si Pablo Hasél (connu par ailleurs pour ses déclarations misogynes, antisémites ou philonazies) s’en prenait à l’indépendantisme. Seraient-ils aussi conciliants et se feraient-ils là aussi les avocats de la liberté d’expression ?

    N’oublions pas, en effet, que toutes les caricatures qui ont pu toucher l’ancien président régional Carles Puigdemont, par exemple, ont été attaquées sans relâche, y compris par la voie judiciaire, par les sécessionnistes. Je pense à ce dessin qui le grimait sous les traits d’un porc ou encore au mannequin (monigote) qui le représentait lors du carnaval de Cadix, il y a quelques années. Bien étrangement, il n’était pas question de liberté d’expression pour les indépendantistes…

     - Face à pareille impuissance, on ressent un relent de haine dirigée à l’endroit de l’Espagne en tant qu’institution. Ai-je tort ?

    C’est l’évidence même. Les sécessionnistes et tous les adversaires de l’Espagne, au sein du pays ou à l’international, cherchent à profiter de l’événement pour la présenter comme une nation semi-fasciste, dictatoriale, où l’on réprime tous les opposants, etc. Là aussi, l’on ne repère aucune forme de dissonance cognitive chez ceux qui débitent de telles fadaises et qui soutiennent en même temps toute forme de procès ou de harcèlement contre les personnes qui, en Espagne en général et en Catalogne en particulier, n’ont pas l’heur de partager leurs opinions.

     - Face à cette période où chacun semble choisir la vérité qui lui convient et fait abstraction, voire nie ce qu’il ne veut pas voir, comment pourrions-nous agir pour apporter plus de lumière ?

    Je pense que, même si la tâche paraît titanesque et interminable, il faut continuer à agir comme vous le faites et comme bien d’autres le font en dénonçant les mensonges et l’hypocrisie des uns et des autres mais aussi en montrant ce qui se passe réellement sur le terrain. Nous sommes loin, avec ces manifestants, d’une lutte pour la démocratie ou même d’une révolte légitime du petit peuple. Sociologiquement parlant, il s’agit toujours des mêmes « fils et filles à papa » qui n’ont aucunement l’intention de créer une Catalogne et une Espagne plus justes et solidaires.

     - Est-ce que vous savez si des associations de victimes du terrorisme ont réagi ?

    De ce que je sais, c’est en effet le cas. Elles sont dans leur rôle et ont tout à fait le droit de le faire, et ce même si nous basculions dans un régime de liberté d’expression totale. La liberté d’expression consiste en effet à pouvoir dire ce que l’on veut sans être inquiété d’un point de vue judiciaire ou politique (ce qui n’est pas le cas, rappelons-le, dans la Catalogne sécessionniste). En revanche, il ne s’agit pas d’un droit à dire ce que l’on veut sans avoir de réponse en face. Cette liberté fonctionne dans les deux sens.

     - Finalement, le séparatisme catalan générateur de haine, de division et de racisme (comme on le sait) n’est-il pas seulement une métastase d’une Espagne polarisée et qui se cherche ?

    En effet, ce séparatisme est à la fois à l’origine et à l’aboutissement des tensions qui secouent l’Espagne depuis une bonne dizaine d’années, voire davantage. La polarisation politique est la conséquence de ce défi indépendantiste (sans lui, Vox n’aurait jamais connu un tel succès électoral, par exemple) mais le nourrit en retour. Les deux phénomènes s’alimentent mutuellement et l’on a du mal à voir une issue possible en la matière.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.