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Entretien avec le maire Josep Sànchez i Camps d’Esquerra Republicana de Catalunya

La déclaration unilatérale d’indépendance (DUI) d’octobre 2017 fut une erreur. Pour les raisons suivantes : les leaders séparatistes étaient déjà incapables de gérer le facile; de s’occuper de la misère qu’il y a en Catalogne. En plus, ils n’ont pas su créer un gouvernement cohérent et durable. Surtout, aucun n’était d’accord d’assumer les morts que la voie unilatérale pouvait provoquer.
  1. Toujours sur ma faim, passant près de quatre années à analyser et à comprendre le phénomème séparatiste catalan, vendredi 23 avril 2021, j’ai écrit au bureau du maire d’Arenys de Munt. Ville d’environ 9000 habitants, située à une quarantaine de kilomètres au Nord Est de Barcelone, comarque du Maresme. Quel meilleur jour que celui de la Sant Jordi, fête catalane incontournable, pour solliciter un maire séparatiste convaincu et cadre du parti sécessionniste d’extrême-gauche Esquerra republicana de Catalunya (ERC) ?
    C’était mon jour de chance. Le lundi suivant, sa secrétaire Pilar Torrent Foz me répondait et nous fixions la rencontre pour mardi 27 avril, à 14:00, au bureau du maire.
    Mes tentatives précédentes auprès de la maire de Barcelone; de celle de Garriga; auprès du propagandiste Òmnium Cultural ou de l’Assemblée Nationale Catalane (ANC) à Zürich s’étant traduites par des fins de non recevoir.

    Arenys de Munt un fief du séparatisme catalan

    Commune pittoresque du Maresme, érigée toute entière sans la pente de la montagne, dans le sens de la longueur, à quatre kilomètres d’Arenys de Mar et de sa plage, a organisé le premier référendum sur l’indépendance de la Catalogne. Le 13 septembre 2009, en-dehors de toute légalité comme l’appareil séparatiste a l’habitude de le faire. Les autorités d’Arenys de Munt convoquaient ses administrés âgés de 16 ans et plus pour répondre à la question suivante : « Êtes-vous d’accord que la Catalogne devienne un État de droit, indépendant, une démocratie sociale, intégrée à l’Union européenne ? » Le oui l’emporta avec le score soviétique de 96 % mais avec un taux de participation de «seulement» 41 % et les non résidents étaient aussi invités à se prononcer. Le tout sans liste électorale et sans sécurité des urnes. Ce n’est pas sans nous rappeler le référendum illégal du 1er octobre 2017. Aujourd’hui, douze ans plus tard, il est très mal vu de parler espagnol à Arenys de Munt. Un sommelier et une caissière d’un magasin d’alimentation me le confirment : « Vous êtes aussitôt rappelés à l’ordre quand vous vous exprimez dans la langue de Cervantes. »

    Josep Sànchez i Camps un homme charismatique; déterminé et membre d’une élite montante d’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC)

    Le leader séparatiste, né en 1972, que je rencontre est tout le contraire de Carles Puigdemont. Pour rappel, le dernier nommé, tout en convoquant ses cadres au bureau pour le lundi matin, un vendredi, en a profité pour s’échapper en Belgique dans le coffre d’une voiture. Josep Sànchez i Camps, fier de ses origines espagnoles, au regard direct et au franc parlé affirme ne pas être de ce bois-là. D’ailleurs, il me dit avoir sa propre idée sur Puigdemont qu’il gardera pour lui. Vu le ton de l’échange, elle ne doit pas être élogieuse. Josep est un maire dynamique, culte et féru d’histoire. Il a été élu au printemps 2019. Il fut, en premier lieu, entrepreneur au sein de l’entreprise familiale. Autodidacte par excellence, il a obtenu un Bachelor in Business Administration (BBA) et un postgrade en administration d’entreprises à l’Université autonome de Barcelone (UAB).
    D’emblée, il me dit que les leaders séparatistes se sont montrés naïfs. Que face à un État comme l’État espagnol c’était imprudent, à la fois, de dévoiler leurs plans et de croire que la réponse serait autre que celle de la répression. La déclaration unilatérale d’indépendance (DUI) d’octobre 2017 fut une autre erreur. Pour les raisons suivantes : les «leaders » d’alors étaient déjà incapables de gérer le facile; de faire face à la misère qu’il y a en Catalogne. En plus, ils étaient inaptes à constituer un gouvernement cohérent et durable. La situation se répète aujourd’hui. Mais surtout aucun d’entre eux n’était disposé à assumer des morts. Hors, il ne sert à rien de se lancer dans une telle entreprise sans être prêt à assumer entièrement toutes les conséquences.
    Pour autant, selon lui, le moment pour proclamer l’indépendance de la Catalogne n’a jamais été aussi propice qu’aujourd’hui. Le seul parti politique constitutionnaliste qui était en mesure de faire barrage Ciudadanos (Cs) s’est désintégré. À droite, le PP n’est plus que l’ombre de lui-même. La seule opposition est l’extrême-droite, avec Vox. On ne parlera pas du Parti socialiste catalan (PSC) qui pacte, sans scrupule, avec Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), quand c’est nécessaire. Il n’en demeure pas moins que l’appareil séparatiste catalan n’est toujours pas équipé pour faire face aux outils institutionnels espagnols. On pense à la chose militaire.
    Et le principal obstacle demeure encore les divisions internes au mouvement séparatiste. L’alliance de circonstance entre l’ERC et JxCat c’était comme associer l’eau et le feu. Si les premiers ont toujours été sécessionnistes ce n’est pas le cas des nationalistes de JxCat - « Junts per Catalunya » = « Ensemble pour la Catalogne » - fondé par Puigdemont et qui est l’émanation du centre et du centre droit de PDeCAT et de CiU (Convergence et Union) d’Artur Mas et de Jordi Pujol. Une bourgeoisie catalane nationaliste mais jamais réellement séparatiste.(1) Jadis, collaboratrice de la dictature franquiste. Elle tient à son pouvoir et à ses possessions. Avec sa posture, elle réduit chaque fois plus le spectre des sympathisants à la sécession de la Catalogne. Alors que l’ERC s’applique à élargir sa base au maximum en intégrant toutes les couches sociales et quelques soient les origines.

    Il croit également que l’indépendance de la Catalogne a été perdue bien avant 1714. Dans les faits, il n’y a jamais eu de chef animé d’une ambition autre que celle de collaborer avec les souverains pour maintenir et même accroître ses privilèges. Le piétinement du nouveau statut d’autonomie de 2006, pourtant voté tant en Catalogne que par le gouvernement espagnol, fut vraiment l’humiliation insurmontable et inacceptable qui a servi de catalyseur au mouvement séparatiste. 
    Par ailleurs, mon interlocuteur acquiesce ma dénomination «appareil séparatiste catalan » pour nommer l’ingénierie et toutes ses composantes qui œuvrent au quotidien pour parvenir à la sédition de l’autonomie catalane d’avec l’Espagne. Même si le lien entre « appareil », « organisation» et «organisation criminelle » est vite franchi.

    Les questions qui font mal...

    Quand je lui suggère que sa formation politique l’ERC serait gagnante en organisant des assises durant lesquelles elle mettrait tout sur la table et se réconcilierait avec son passé sanglant, il me demande : « De quoi l’ERC devrait s’excuser ? »
    À quoi je réponds : Sa période fasciste par exemple. L’époque où l’ERC admirait le dulce Benito Mussolini et avait comme ambition pour la Catalogne de faire un protectorat aliéné à l’Italie fasciste. Mon interlocuteur rebondit :
    « À l’époque, le fascisme était nouveau et exerçait une attraction sur une multitude de gens aussi bien en Allemagne, en Angleterre, en Italie qu’en France ou en Espagne. C’est comme le racisme. Qui n’était pas raciste jadis? » Sur la thématique sensible Lluís Companys, le maire d’Arenys de Munt insiste sur le fait qu’il fut un président de la Generalitat élu démocratiquement et fusillé par le franquisme, après avoir été livré par la gestapo nazie. Avec le sourire, il ajoute qu’il ne voit pas de raison de le démystifier. Certes, il se produisit des assassinats sous sa présidence et une extermination systématique d’ecclésiastiques - il cite, comme exemple, ces cadavres de nones entassés sur la voie publique. Pour autant, il attribue la paternité de ces crimes aux anarchistes hors de contrôle. Alors, j’évoque l’existence de quelques centaines de sentences de mort signées par Lluís Companys lui-même... Josep Sànchez i Camps me répond très habilement : « Est-ce qu’on intente un procès à tous les dirigeants du monde qui ont validé l’exécution de peines capitales ? »

    La contamination idéologique par l’imposition de la langue catalane dans la Communauté de Valencia; dans les Baléares et dans le Rousillon français

    Son avis m’intéresse aussi sur l’ingénierie de l’appareil séparatiste catalan pour imposer le catalan sur les bancs d’école; dans les administrations et dans les médias tant dans la Communauté de Valencia; dans les Baléares et dans le Rousillon français.
    Il opine, premièrement, que l’on ne devrait pas mélanger l’apprentissage d’une langue avec un dessein politique. Qu’une culture ne fait pas automatiquement un pays. Et que si le catalan est imposé dans les régions voisines que j’ai évoquées c’est une erreur. On doit apprendre une langue par plaisir. Néanmoins, il ajoute que c’est assez normal que quelqu’un qui vient s’installer dans l’autonomie catalane apprenne rapidement le catalan. Pour mon interlocuteur, c’est aussi une marque d’intérêt pour son voisin que les gens qui vivent les régions mentionnées apprennent la langue qui a marqué une culture commune durant trois siècles.

    Et l’indépendance de la Catalogne ?

    Mon hôte y croit dur comme fer. Il dit aimer l’Espagne et que c’est une opportunité pour elle de se réinventer, par le biais de la séparation de la Catalogne. L’Espagne est restée figée trop longtemps. La monarchie est synonyme de corruption. (2) Le pays de Cervantes est toujours un sytème organisé de manière à protéger les intérêts particuliers des mêmes nantis. Des Borbons à aujourd’hui, en passant par le franquisme, tout a été fait pour maintenir le pays dans un statut quo. Soit celui de protéger le pouvoir et les richesses d’une poignée. Il n’en pense pas moins à l’encontre du roi émérite Juan Carlos; de l’ex-président du gouvernement socialiste Felipe Gonzalez et même du catanaliste Jordi Pujol. Ce sont des « petits copains » qui ont veillé au statut quo et à profiter un maximum du système.
    Pour le futur de la Catalogne, Josep Sànchez i Camps souhaite la démocratie la plus élaborée possible. À la tête de sa mairie, il compte offrir aux générations futures l’héritage de son engagement au quotidien pour un vivre ensemble meilleur. Il ne le dit pas mais il sait très bien que son parcours politique ne s’arrêtera pas là. Au sein de l’appareil d’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) il occupe d’autres charges de représentation tant régionale que nationale.

    Notes :

    (1) Corruption dans le milieu catalaniste : affaire du Palau de la Musica, 24 millions d’euros ont été détournés entre 1999 et 2009; affaire des 3% du port de Barcelone, en 2017, une autre enquête pour corruption et détournement de fonds publics.

    (2) La transition démocratique de l’Espagne citée en exemple tous azimuts a également ses côtés plus sombres. Telles qu’une corruption endémique et une faillite morale touchant en particulier la classe politique; les médias de communication et le multimédia. Heureusement, la justice semble faire son travail avec efficacité et droiture. 

    Remerciements  :

    Ne partageant pas la plupart des opinions de Josep Sànchez i Camps, je le remercie pour l’accueil; pour le temps (plus de deux heures de conversation) consacré à notre entrevue et pour son courage de l’instant pour m’avoir exposé clairement ses motivations en faveur de la sécession de l’autonomie catalane. 

  2. Avec le maire Josep Sànchez i Camps, dans son bureau

  3. Entrée sud principale dans Arenys de Munt

  4. Accès intérieur de l’Ayuntamiento. Identification et prise de température 

  5. Accès extérieur à la mairie d’Arenys de Munt

  6. Mercredi 28 avril 2021, la journaliste Miriam Elies publiait dans « La Vanguardia » le résultat d’une enquête concluant que 90% des espagnols ne font plus confiance à leurs partis politiques. 

  7. Arenys de Mar, commune voisine, en bord de mer. 

  8. Échange e-mail avec la mairie 

  9. Fixation du rendez-vous avec le maire Josep Sànchez i Camps. 

  10. Reliquat du passé fasciste des séparatistes catalans 

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