Journal de bord de la grève générale et illimitée / an 2020

Contextualisation :

Le confinement permet à celles et ceux qui en ont les moyens, de se « recentrer », de « se ressourcer », d’apprendre de nouvelles choses. Pour d’autres, c’est un combat quotidien dont on ne voit pas le bout, les pieds dans la misère. Le confinement, c’est un révélateur des luttes de classes, qui permet de mettre un nom sur celles et ceux qui ont depuis au moins 30 ans, tout fait pour que le libéralisme soit l’alpha et l’oméga des politiques publiques. Depuis hier, l’hôpital public choisira celles et ceux qui auront le droit d’être soigné·es, et les autres.
En lutte depuis des mois contre la casse du service public, nous avons choisi de poursuivre le combat à la lumière des événements actuels.
Des milliers de textes argumentatifs expliquant le fond du problème de sous financement chronique des « services vitaux » ont été publiés ces dernières années. Loin d’être qu’une dystopie, ce « journal d’une Grève Générale Illimitée » est avant tout la traduction d’une volonté farouche de continuer la lutte, et de ne pas oublier ce qu’elle a été durant le confinement.

 

Journal de bord de la grève générale et illimitée / an 2020

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 Jour 1.

Regarder en arrière nous fait réaliser la vertigineuse évolution de la situation. Nous ne nous n’y attendions pas. C’était il n’y a même pas deux semaines. Le 5 mars. Après des mois de tergiversations, d’Assemblées générales éparses, de manifestations hebdomadaires et de violences policières qui laissaient l’ensemble de la population de marbre, le déclic a eu lieu. Pourquoi maintenant ? Personne ne sait. Mais il a eu lieu.

Alors revenons au 5 mars 2020. Toute la France regarde les universités sortir (enfin !) de leur léthargie : ON S'ARRÊTE ET ON RÉFLÉCHIT. Un mot d’ordre, un cri du cœur, un déchirement dans l’impossible convergence des luttes. Qui pouvait, à ce moment-là, imaginer la suite. Pas nous.

Dans la soirée du 5, c’est pourtant d’immenses cortèges qui se forment, partout en France. Gilets jaunes devant, Avocats derrières, jeunesse au milieu. Et déjà les premiers vacillements. Le gouvernement feint d’ignorer la crise qui couve. Macron s’enorgueillit d’aller au théâtre, déclarant « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie ». Mais déjà, les « populations fragilisées » par de trop nombreuses répressions policières, ne semblent pas vouloir se discipliner à la parole présidentielle. Le pouvoir est débordé. Les conseils des ministres s'enchaînent. Rien à faire, la Grève Générale et Illimitée est déclarée à partir du lundi 16 mars. Les usines ferment les unes après les autres. Une dernière fois et malgré le couvre-feu qui s’annonce, la plupart d’entre-nous décident d’une dernière sortie collective avant la grande grève :

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Mais la grève qui se prépare est d’une nature toute spéciale ; las de se faire arracher les mains et les yeux dans les rues par une milice policière toujours plus violente, les manifestant·es adoptent une nouvelle méthode. Depuis les balcons et leur salon, la police ne pourra pas les mutiler[1]. La semaine du 9, la décision est prise, d’AG en AG. Comme une traînée de poudre. Nous, manifestant·es contre la réforme des retraites, de l’assurance chômage, de l’hôpital, de la LPPR, pour le soutien du service public et plus généralement, anticapitaliste, resterons chez nous.

La solidarité s’organise. Julie, militante au sein d’un collectif de précaires de l’Université, raconte, la gorge nouée par l’émotion : “ça fait des mois qu’on est là, on est là, on est là. Même si Macron ne veut pas, nous on fait des flashmobs. Alors, voir le soutien unanime des fonctionnaires titulaires, des professeur·es des Universités qui refusent ensemble de jouer le jeu de la compétition, ça fait chaud au cœur. J’ai dû raisonner un professeur des universités qui voulait aller mettre le feu au ministère de l’Enseignement supérieur. Il criait “je suis Fly Rider, Je suis Fly Rider…”. Finalement, il a décidé de reverser l’ensemble de son salaire à la caisse de grève du personnel hospitalier, gazé le mois dernier, durant la manifestation demandant un plan de financement digne de l’hôpital public. Ca fait chaud au cœur, cette solidarité...”

La contestation ne connaît pas de frontière. Éprouvée par des mois de politiques ultralibérales, racistes et rétrogrades, la population italienne joint ses forces au combat de la population française[2]. Hong Kong, Wuhan, et tout le continent Est-asiatique se retrouvent dans ce mouvement. Il faut dire que la Chine a emprunté au gouvernement français son “savoir-faire en matière de maintien de l’ordre”, comme en témoignent les reportages de notre correspondante sur place, Michèle-Alliot Marie.  

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En réaction, le gouvernement opte pour le déni. Le président persiste à présenter la mobilisation comme une maladie qui peut s’éradiquer. L’État contrôlerait encore l’espace public. Mails l’espace public s’est vidé des consommateur·ices, producteur·ices, travailleur·euses que nous sommes.

La manifestation était facile à réprimer quand il y avait des centaines de milliers de manifestant·es dans les rues. Mais comment réprimer l’absence, le retrait, la disparition ?

Avant la Grève Générale et Illimitée (av. G.G.I)/Retour sur les prémices du grand jour

Mais avant d’aller plus avant, prenons un temps pour revenir sur les prémices… alors que l’idée de grève générale n’était encore qu’un rêve pour quelques-uns d’entre nous.

Pour reprendre le fil historique des événements. Les premiers appels à la grève remontent à septembre 2019. Les syndicats partent désordonnés, le mouvement a du mal à se structurer. Les syndicats appellent à la mobilisation, mais comme en témoignent les archives, ils partent morcelés et désordonnés. Notons que les syndicats à cette époque ont perdu depuis longtemps leur dimension antagonique.

 

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Et pourtant les secteurs concernés sont nombreux, mais les effets de la fragmentation du travail se font sentir. Chaque secteur se bat contre la réforme qui l’accable, mais le gouvernement est proactif — pour reprendre un néologisme du New Public Management. Les réformes tombent sur tout le monde (la santé, les avocats, les cheminots, l’université…). Rappelons que les mobilisations ne datent pas d’hier, les cheminot·es avaient mis en place une grève perlée 2 ans avant la G.G.I, nouvelle forme de contestation, que les aides-soignant·es se mobilisaient également un an avant la G.G.I pour demander des postes et des lits. Mais aucun élément ne laissait penser que LA grève générale et illimitée telle qu’elle a pris forme pourrait voir le jour.

4 av. G.G.I/Envers et contre tous

Macron tente encore de “rassurer”. On se demande qui il veut rassurer, quand il fait l’annonce suivante : « La France unie, c’est notre meilleur atout dans la période troublée par la grève générale que nous traversons. Nous tiendrons. Tous ensemble. », Emmanuel Macron, président de la République, 4 av. G.G. 

1 av. G.G.I/Le premier tour des élections municipales 

À la veille de la grève générale illimitée, les élections municipales sont maintenues. Le gouvernement avait senti sourdre la mobilisation. Tous les chefs des partis politiques français, réunis en urgence dans les palais de la République, étaient pour le maintien de ces élections. Le gouvernement se doutait que la crise de la représentation avait pris une ampleur conséquente, mais ils ont forcé pour qu’elles aient lieu. 

Signe révélateur que la grève était sur la bonne voie, le taux d’abstention dépasse les records habituels. Les gens restent chez eux, ne veulent plus cautionner ce système qui nous assaillit de toutes parts. Personne ne s’est battu pour avoir le choix de voter pour deux faces de la même pièce capitaliste.

Jour 2.

Très pris par l’organisation de la grève générale à venir, il est difficile de témoigner. La décision de suivre le mouvement de manière radicale nous amène à penser comment vivre à l’arrêt en faisant le moins de déplacements possible. Chacun·e choisit où aller se retirer de la société marchande et du spectacle. Certain·es vont à la campagne, d’autres rejoignent des ami·es, de la famille. Des colocations se décomposent et se recomposent. Bien sûr, pour les plus précaires, la situation est comme d’habitude toujours plus compliquée. Mais des années d’appauvrissement semblent avoir développé des réflexes de solidarités insoupçonnées. On lâchera pas. C’est dur de s’enfermer. Pourvu que ça tienne. 

Jour 3. 

Depuis le début de la G.G.I un peu moins de 48 h se sont passées, mais les gens tiennent bons, la plupart des services superflus ont fermé. La question du nécessaire se pose : à partir du moment où tout le monde s’arrête, moins de transports, moins de consommation en tout genre. Le système ralentit.

Restent fonctionnels, les services de santé, l’alimentation, les tabacs, quelques transports, les services de livraison de nourriture, les pharmacies...

Le gouvernement ne cède pas, il a d’ailleurs fait passer la privatisation de la poste le 5 av. G.G.I faisant passer la part de l’Etat dans le capital de la poste de 73,68 à 34 pour cent. Il devait sentir le frémissement arriver, le ras-le-bol général. 

Mais déjà, les rats quittent le navire gouvernemental. Ex-ministre de la privatisation de la Santé Agnès Buzyn, soutenue à bout de bras par le parti au pouvoir, retourne sa veste après sa défaite à la Mairie de Paris. Celle qui s’est acharnée à détruire l’hôpital public explique aujourd’hui qu’elle avait tout vu de la Grève Générale et Illimitée, avant tout le monde. Las, plus personne ne prête attention aux chamailleries du monde capitaliste qui s’écroule. 

Jour 4.

Le gouvernement essaie de prendre le dessus en interdisant toute forme de loisirs “gratuits”. Impossible de se rassembler dans les parcs, le vélo comme pratique sportive interdit, accès aux plages fermés… Puisque nous lui enlevons une partie de son pouvoir en arrêtant ou ralentissant fortement la production, l’État affirme toute sa puissance sur l’espace public, limitant la liberté de chacun·e. 

Tout l’argumentaire de l’unité nationale est déployé, du Président aux ministres. “Nous sommes en guerre”, dit Macron, “contre un ennemi invisible et insaisissable”. Nous sommes insaisissables pour eux, comme nos revendications de ces dernières années, semble-t-il. Mais il est trop tard pour faire machine arrière. Alors la Ministre du Travail, Murielle Pénicaud, montre les crocs. Les entreprises qui décident de soutenir la Grève Générale seront sanctionnées. Tout le monde doit se montrer “civique”, l’ancienne DRH de Danone est hors de contrôle : “Derrière ma colère, c’est mon appel aux responsabilités. On vit la crise la plus grande depuis la Seconde Guerre mondiale : je pense qu’il y en a qui n’ont pas réalisé”. Et pourtant, jour après jour, les rues se vident, l’économie du tourisme de masse s’arrête. Des librairies offrent des livres gratuitement, des restaurants servent le personnel hospitalier, et de partout nous parviennent des photos des lieux touristiques entièrement vidés de ses consommateur·ices. Le soutien populaire à celles et ceux qui permettent d’assurer la sécurité sanitaire et alimentaire des grévistes est sans faille. Chaque jour à 20 h, au lieu du journal télé chantant les louanges du capitalisme triomphant, c’est aux fenêtres que se retrouvent les manifestant·es. 

Jour 5. 

La nature semble joindre ses forces à la “drôle de lutte”. Tout juste quelques jours de mise à l’arrêt du système productiviste auront suffi à en comprendre ce qu’est ce virus capitaliste. Les canaux de Venise sont à nouveau transparents, des poissons ont même été aperçus. Des dauphins nagent dans les ports à l’arrêt, prenant la place laissée vacante par les cargos Amazon et les bateaux-croisières. 

Jour 6. 

L’ambiance se durcit. Le gouvernement change de ton. Exit les promesses sociales, entrevues dans le discours du Président et bonjour la prime de 1000 € pour les casseurs de grèves. Plus d’ouvrier·es sur les chantiers et c’est le capitalisme qui vacille. Il semble que ce soit trop pour le petit Lemaire, qui ordonne le retour au travail. La police tabasse toujours quand elle le peut, surtout les pauvres et les immigré·e·s ;  les pressions sont fortes et le gouvernement le répète à l’envie, “nous sommes en guerre”. Ironie, les principaux services essentiels à la Nation qui sont maintenus sont les mêmes qui bénéficient d’un régime spécial de retraite. Les masques tombent, et peu à peu il n’y en a plus. Désormais, s’opposent celles et ceux qui veulent détruire les services publics à tout·es les autres. Il n’y a que la bourgeoisie pour penser que cette grève ressemble à un weekend prolongé à la Baule.

Jour 7.

On lâche rien. Malgré les résistances des gouvernements, le déni du grand patronat face à l’évidence, le mouvement s’inscrit dans la durée. Le mot d’ordre est de poursuivre la grève générale qui est devenue mondiale dorénavant. Les internationalistes les plus audacieux n’auraient osé rêver d’un mouvement d’une telle ampleur. Tous les continents, tous les pays suivent signifiant une prise de conscience collective jamais vue. Le temps que nous dégageons va permettre de repenser le système dans son ensemble. Déjà de nombreux écrits pleuvent, le tout dorénavant et de mettre en œuvre les changements que nous voulons voir advenir.

 

 

 

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[1] La police avait cependant déjà fait usage de la méthode « MPA-VLFDS » (Mutilation par attaque Via Les Fenêtres Du Salon) à Marseille, le 2 décembre 2018, contre Zineb Redouane, martyre et théoricienne des nouvelles méthodes de manifestations de la lutte qui se déroule sous nos yeux. 

[2]  Ici, les avis divergent. Il semble qu’une contestation similaire, prenant pour lieu d’occupation les salons et les balcons, ait été mise en place en Italie, une à deux semaines avant la grève générale en France. 

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