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HALTE À LA HALLE

 Ce matin, comme tous mes dimanches parisiens, je me rends au marché. J'aime l'agitation et la vie trépidante qui y règnent. Lors de mes pérégrinations loin de Paris, ces halles-là sont autant de « Mecque » à moi : le bâton de pèlerin en main, je bats le pavé pour saisir le pouls de la Cité !
  1. De style "Baltard" datant de 1847, située dans une rue piétonne, j'aime déambuler dans cette halle en verre et métal, passer d’étal en étal où trône la généreuse nature. Puis prendre place à une des tables courtisées des terrasses de café et me retrouver entre gens autour de l’inusable apéro.

    Ce jour-là, une fois de plus, par ce ciel sans ride, entre les envolées joyeuses des enfants et celles lyriques de l’accordéon, les corps paresseusement s’exhiberont en offrande au doré chevalier généreux et ardent qui réparera les stigmates des fièvres du samedi soir.
    A mi-chemin entre mes pensée et les étales, je croise une jeunesse fraîchement voilée.

    Et, ressurgit un pan de mon passé.

     

    Je suis étudiant à l'École polytechnique d'architecture et d'urbanisme d'Alger, jeune et fringant étudiant.
    Ah ! C'était un havre de paix, du gai-savoir. Mais aussi, un terrain d'engagements mêlé de tolérance, une ode à la nonchalance, un nid d’éternité. Bref, un lieu sain !

    Dans cette école vivaient en harmonie, des étudiantes et étudiants. Nous étions jeunes, belles, beaux, souvent sans le sou et la tête lestée des rêves les plus fous… Nous papillonnions, parés de nos diaphanes et inaltérés ailerons.

    L’effort est de mise dans cette emprise. Quand la journée est trop courte, et la besace lestée, la nuit venue, on emprunte la « charrette » pour allonger le jour . On se retrouve dans les ateliers en béton brut, autour des patios vitrés et verdoyants qui diffusent la lumière naturelle, parfois transis de froid. Un froid-aimant qui nous colle à la peau et rapproche irrésistiblement nos jeunes corps, laissant des traces de brulures visibles au levant.

    La "charrette" évoque chez les architectes et ceux en devenir, une période intense de travail cumulé pour dessiner et présenter son projet. On ne compte pas les journées et les nuits, debout arc-boutés sur les planches à dessin posées sur des tréteaux en bois. Les plus chanceux auront des plateaux munis de leviers qui permettent de graduer l’angle du plan de travail et pouvoir dessiner sans s’échiner, assis sur un tabouret. C’est une course contre la montre, un moment chargé de stress, de fatigue et de doute jusqu’à la pointe de l’aube.

    Les rompus aux charrettes se moquaient souvent des étudiants nouvellement promus en leur conseillant de vivement profiter de ce qui leur reste de fraîcheur : à l’aune du précieux sésame, se mesureront les flétrissures !

    Heureusement, l’esprit de camaraderie était de mise. Les étudiants qui pliaient tôt leur projet allaient stimuler la cadence de ceux-là au rythme lent. Bien sûr, il y avait toujours qui malicieusement marchandaient leur offre, genre :
    - Aïe ! J’ai un mal de dos subit et mes doigts ne répondent plus.
    Plus loin :
    - Oulalaaa ! J’ai vraiment besoin d’un bon massage, feignant une grimace de douleur, notamment quand le genre opposé est le demandeur.
    Ou alors :
    - Promets-moi un petit coup de pouce là où je brille passablement !
    Mais, c'était bon enfant.

    La mixité régnait en maîtresse dans ces ateliers besogneux, galvanisés par le grésillement des magnétos cassettes à bobines accompagnant la « valse » des neurones tout en faisant la part belle aux deux Georges, Léo, le grand Jacques...et les chansons du cru. Les bandes s’arrêtent d’émettre à l’occasion des pause-café nocturnes. On entendait alors, montés des profondeurs de la nuit, des airs de guitares et le lancinant trombone d'Ali.

    Ma guitare à moi était le prolongement de ma planche à dessin et je l’avoue, le nécessaire outil pour cueillir les cœurs tendres.
    Certains amoureux du jour se retrouvaient à cette occasion, rendant les "charrettes" souvent délicieuses, mais amères pour certains. Les rivalités amoureuses ne sont pas rares…

    Il n'était pas rare de voir débarquer les professeurs au beau milieu de la nuit, pour sonder l'état d'avancement de nos projets, parfois accompagnés de leur alter égo. La fatigue marquait nos visages et sur le leur, on aurait presque deviné comme un sourire jubilatoire, si on ne les avait pas connus !

    La charrette prenait fin quand le jour point et que les premiers visages tout frais commençaient à pointer leur bout du nez au petit matin, exhibant les caresses bienfaitrices et réparatrices de Morphée. Une fois dans l’atelier et le travail affiché le long des murs, un mot du maître suffit pour démolir ce que vous avez échafaudé la nuit durant. Votre projet fait pschitt ! Et vous voilà reparti pour un nouveau sprint en quelques tours nocturnes.

    Midi et quelque, la libératrice heure du déjeuner ! Humm …vite, avant la razzia sur le fameux casse-croûte spécialement élaboré par Da Saïd de la cafète, qui a ringardisé le plateau à compartiment en inox du resto U : un subtil panaché de viande hachée, œuf brouillé, oignons, ail, herbes aromatiques, le tout délicieusement cramé et ardemment saupoudré d’épices « életrolysantes ». La bouche en feu, on retrouve vite son entrain, avec guitares et bendir*, sur le gazon acheminé droit du Japon racontait-on, sans que nul ne connaisse les raisons ! Pourquoi un gazon distant de 11000 kilomètres a plus de chance de s’acclimater aux terres d’Alger que celui du cru ?

    Entre deux feux, on était heureux de s’y poser avec nos instruments quelle qu’ait été son origine. On était une bande de copains inséparables, certains venants d'autres universités. La réputation de nos mixtes noubas avait chevauché les clôtures de notre établissement. Très vite, le groupe grossira, et l'animation ira crescendo jusqu'à cet instant où un rabat-joie sifflera la fin de la récréation :
    - J’ai vu le prof. Il vient d’arriver !

    Souvent à ces kermesses improvisées, s'invitaient deux personnes étrangères à l’école. Nous les avions très vite identifiées comme étant de la marée chaussée déguisée. Nous avions également vite compris que ces deux-là faisaient de cette surveillance leur espace récréatif, pour échapper à leur morne routine. Dès lors, nous avions fini par les apprivoiser, à telle enseigne qu'ils nous renseignaient sur les descentes de flics, dès lors que la politique s’invitait aux agapes, ce qui était une de nos activité annexe.

    Il y avait aussi ces conférences souvent animées par des architectes de renom venus de l’extérieur. Les débats sont souvent bouillonnants, passionnés et passionnants, portés jalousement par les architectes du cru sur le pinacle des enjeux de la construction et du développement des villes dans cette contrée.

    Dans la droite ligne de la conscientisation de ces enjeux, l’école organise des voyages d'études mixtes, à travers ce vaste pays.
    Je me souviens encore et toujours de ce voyage qui nous a emmené à la découverte de l'architecture vernaculaire de la vallée du M'Zab: ce fut une révélation pour nous !
    D’autant que durant notre séjour, nous avons été logés dans la palmeraie, chez les architectes des "ateliers du Mzab", dans une somptueuse villa à patio. Des coopérants techniques, comme on les appelait à l'époque, venus faire la recension de la typologie de l'habitat de cette région.

    Me reviennent à l’esprit ces soirées à la guitare. Quand le soir venu et que le jour rejoint la nuit au milieu de cette palmeraie qui se perd dans cette voûte noire parsemée de milliards d’étoiles qui peu à peu lèvent le voile sur les amours cachés de la journée. Les notes nous bercent encore quand les premières lueurs dansent discrètement sur nos visages marqués, prêts à recommencer ! Nous étions jeunes, belles, beaux, souvent sans le sou et la tête lestée des rêves les plus fous…Nous papillonnions, encore parés de tous nos diaphanes et inaltérés ailerons.

    Située à 600 km au sud d'Alger, au cœur du désert saharien, cette vallée est constituée d’un ensemble de cinq qsur, des villages fortifiés érigés en pyramide et parcourus de ruelles étroites qui se rejoignent au sommet dominé par un minaret servant de tour de guet. Chaque qsur est entouré de palmeraies dans ses parties basses. La Vallée fut fondée entre 1012 et 1350, avec comme principale cité, Ghardaïa qui veut dire en berbère Ile. Des ilots de vie, dans cette immensité désertique, à un pas du créateur.
    Le choix du désert répondait à un impératif de défense pour cette communauté qui avait édifié des cités fastes et convoitées dans le nord avant de s’exiler dans ces lieux inhospitaliers où ils avaient développé une architecture et une agriculture en harmonie avec leur milieu naturel, loin des conflits.

    Ainsi, les mozabites, civilisation sédentaire et urbaine, ont su préserver leur cohésion à travers les siècles. Le contexte social, culturel, spécifique et la nécessité d'une adaptation à ce milieu hostile ont conditionné la typologie de l’habitat, et les techniques de construction.

    Le dernier jour, nous avons visité la modeste mosquée de Sidi Brahim. L’imam nous avait sorti de ces archives une carte postale jaunie qu’il gardait jalousement. J’ai retenu ces quelques mots écris par une main reconnaissante :
    - Merci pour cette leçon d’architecture !
    Nous étions sur les traces de Le Corbusier. Et moi, subjugué par tant d’ingéniosité, j'étais persuadé qu'à l'heure des flétrissures, je serais de retour pour vivre parmi ces authentiques berbères.

     

    Il y avait également ce voyage aux balcons (canyons) de Ghouffi. Entre Biskra et Batna, un site majeur, magistral et majestueux de ce que la nature et les berbères autochtones de la région ont su produire en harmonie.

    Lors de notre séjour, le chef du village a mis tout un hameau à notre disposition. Notre hôte, gardien du temple, n’avait pas cillé sur la composition mixte de notre groupe. C’était normal à l’époque ! Il nous rendait visite le soir, parfois accompagné, s’enquérir de nos conditions d’installation. Nous nous engagions alors dans des discutions autour de sujets sur l’histoire de la région, jusqu’à l’extinction des bougies. Nous étions subjugués par la modestie et le savoir de ces habitants.

    Ce village s’accroche divinement et vertigineusement aux flancs de la falaise au-dessus de l'Ighzar Amellal (l'oued Abiod ou rivière blanche) qui serpente sur une longueur de quatre kilomètres, à deux cents mètres en contrebas, dans cette palmeraie encaissée agrémentée de jardins cultivés et d'arbres fruitiers.
    Ce hameau avait été vidé de ses habitants par l’administration coloniale de façon à regrouper ses populations et celles de bien d’autres dans un village caserne construit pour l’occasion sur le plateau afin de mieux les surveiller et les contrôler.
    Car, par un jour de novembre 54, le 1er du mois, à dix heures du matin dans ces montagnes rocailleuses, l’autocar qui reliait Biskra à Arris, s’arrêta net dans les gorges de Tighanimine (roseaux en berbère). Un barrage avait été dressé par un commando de maquisards. Le caïd d’un village voisin et ancien capitaine de l’armée française a essuyé une rafale alors qu'il descendait du bus. Guy Monnerot, vingt-trois ans, instituteur, est touché à la poitrine et sa femme Jeanine, vingt-et-un ans, grièvement blessée : un des actes fondateurs du déclenchement de la guerre pour l’indépendance de l’Algérie.

    Sur la route qui nous ramenait vers Alger, nous avons fait une escale dans la ville de Biskra et sa sublime palmeraie Tolga, poumon écologique et économique de cette cité, qui abrite jalousement ses palmiers géniteurs de l’incomparable datte deglet nour.
    Ah ! voir et revoir ces jeunes filles "biskries"* déambuler à bicyclettes, les cheveux dans le vent. Les gens de la ville s'en souviennent certainement !

    Nous, nous étions jeunes, belles, beaux, souvent sans le sou et la tête lestée des rêves les plus fous… Nous papillonnions, encore parés de tous nos diaphanes et inaltérés ailerons.

     

    Dans cette école d'Architecture, il y a également un esprit frondeur, rebelle et solidaire.
    Je me souviens, c'est la 1ère école, après la Fac centrale d'Alger, qui a voté une grève illimitée en solidarité avec l'université de Tizi-Ouzou, en grande Kabylie, quand celle-ci a été investie par les forces de sécurité dans les années 80 : le représentant de l'état (préfet) venait d'interdire la tenue d'une conférence sur les contes Kabyles, que devait animer feu l'illustre Mouloud Mammeri. Cet événement déclenchera ce qui entrera dans l’histoire comme le printemps berbère, trente années avant les printemps arabes, commémoré aujourd’hui tous les 20 avril.

    La grève fut tellement longue, que le directeur de l'école d'architecture, en fin psychologue qu'il était - c’était sa formation - vint un jour à notre rencontre dans le couloir menant à la cafète. Il nous demande de passer le voir dans son bureau. Face à nous, séparé par une modeste table, il s’adresse avec son fort accent kabyle :
    - La grève s’éternise et s’enlise, les étudiants sont lassés. Je pense que les autorités ont eu le temps de vous écouter. Maintenant, il est grand temps de reprendre le chemin des ateliers.
    Il ajoute, un brin perfide:
    - Je ne vous cache pas que les gendarmes sont passés me voir dans ce bureau même. Pas plus tard que ce matin !
    Silence de circonstance, puis se penche vers nous appuyer sur ses deux bras, il nous murmure :
    - Ils m'ont demandé des noms en me mettant devant mes responsabilités, me traitant presque de laxiste.
    Il s'arrête un instant, pour juger de l'effet de sa "confidence". Il ajoute mi- sournois pensant achever la bête :
    - Bien évidemment, je n'ai donné aucun nom. Pour l'instant, je tiens bon ! Mais… jusqu'à quand ?

    Il y a aussi ces instants magiques qui flirtent avec les charrettes. L’école invite souvent des musiciens et chanteurs qui parfois viennent de loin, de très loin ! Comme ce groupe venu du Kentucky, The McLain Family Band (un groupe formé du père, de la mère et leurs enfants) qui ont fait ruer vers le grand Est américain l'amphi B, rempli à craquer à cette occasion. Pour beaucoup, une véritable découverte que celle de la musique country. Qui a entendu parler de cette bande venue des limites du Texas, les McLain Family Band ?

    Ces instants musicaux se déroulent dans un des amphis circulaires, où doit planer encore l'ombre du redoutable et redouté Uğehane dont une allée de l'école porte le nom aujourd'hui.
    Ainsi dénommée cette allée doit son appellation à la phobie quasi mystique du prof de maths qui s'entêtait à vouloir l'arpenter.

    C'est une allée dont les passages étaient protégés par de grands porte-à-faux sur lesquels s'accrochent des dalles de bétons suspendues. A l’exception des bungalows de l’école, c'est une œuvre esquissée sur papier, par l'architecte brésilien, Oscar Niemeyer.
    Il faut dire que notre maître cartésien se méfiait tellement des maîtres de l’art de la construction que, même ce célèbre architecte qui a édifié Brasilia ne trouvait nulle grâce à ses yeux.

    Le personnage Uğehane était pittoresque : petit, la soixantaine, le trait jovial, les yeux rieurs et malicieux vous scrutent et vous devinent, excentrique par défaut. Il n'est pas rare de le voir arriver dès potron-minet, affublé de sa cravate à poix noirs nouée autour d'un col roulé, une large veste où les mains disparaissent sous d'énormes manches. Le pantalon sanglé en haut du nombril, s’arrête au-dessus des chaussettes dépareillées, laissant apparaître les bruns témoins d'une chaire blanche maltraitée par l'élasticité de ses demi-bas.

    Cet accoutrement aussi ridicule s'il en est, finit par nous impressionner et complète ce personnage énigmatique et complexe que toutes ses formules : ce prof était la bête noire des étudiants, et la face cachée de beaucoup de professeurs autochtones, qu'il avait eus comme élèves dans ses classes de mathématiques.

    Notre hantise reste le moment de la désignation de celui d'entre nous qu'il fera monter au tableau pour croiser une asymptote, une parabole ou une hyperbole. Il a sa méthode pour ce faire, aussi machiavélique que le personnage. Il passe entre les rangs de l'amphi circulaire en prenant son temps, temps que les étudiants prennent pour s'échiner à défaire et refaire leur lacet en évitant de croiser son regard : des secondes interminables !
    Puis d'un coup, vous sentez son index pointé entre vos côtes, comme un silex:
    - Vous… au tableau !

    Et à ce moment-là, vous ressentez une injustice et un grand moment de solitude. Les survivants relèvent la tête en poussant un immense ouf de soulagement, tout en portant un regard miséricordieux au préposé à l'échafaud et non sans redouter la prochaine exécution.

    Atypique, il forçait le respect par ses connaissances mathématiques. Les autres professeurs autochtones, comme je le disais, faisaient profils bas en sa présence : il les avait tous eus dans ses classes à un moment de leur vie ou à un autre et il tenait en réserve pour chacun d'entre eux une note croustillante de celles qui vous renvoie à vos chères études.

    Un jour, je le croise au niveau de l’étroit passage des deux amphis ronds où trône à un demi mètre du sol, depuis probablement la mise en chantier de cette école, un piquet métallique en témoin inoxydable de cette œuvre. Un passage qu'emprunte tout un chacun qui arrive de la ville, boycottant naturellement l’entrée principale de cette belle et rebelle école d'Architecture qui lui tourne le dos. Il me demande :
    - Comment se fait-il que je ne vous voie plus à mes cours de maths.
    Je répondis :
    - Mais monsieur Uğehane, j'ai eu tous mes modules.
    En roulant les rrrr en bon vieux kabyle, il me répondit :
    - Alors vous... je vous ai rrrrâté"!

    Il en va ainsi de ce personnage légendaire rudement connu dans la plupart des universités scientifiques d'Alger, où il enseignait les mathématiques. On disait que quand tu sortais indemne de ses griffes, tu pouvais postuler sans complexes, à n’importe quel prestigieux établissement !
    Ainsi défilaient nonchalamment les jours, les semaines, les mois puis les années. Des jours heureux, des moments de doute. Mais, nous étions jeunes, belles, beaux, souvent sans le sou et la tête lestée des rêves les plus fous… Nous papillonnions, encore parés de tous nos diaphanes ailerons.

     

    Puis vint ce jour fiasco !

    Cela s’est passé au restaurant de la cité universitaire. On sentait depuis un moment comme un vent d’Est qui soufflait dans les enceintes universitaires d’Alger.
    Pendant que nous cultivions notre nonchalance, d'autres fourbissaient leurs armes, et leurs muscles aussi qu'ils ne tarderont pas à exhiber. Il me souvient que les salles de sport universitaires ne désemplissaient pas de ces gens d’un nouveau genre qui parfois n’avaient rien à voir avec la vie estudiantine, jusqu’à monopoliser tout l’espace.
    Le groupe de musique auquel j'appartenais devait animer l'après-midi-là ! Nous venions de démarrer le tour de chant, quand une bande de jeunes armés de couteaux, commença à nous narguer sur scène. Une bagarre générale s’ensuivit alors dans la salle ! On a dû l'évacuer et la représentation fut annulée.
    Puis arrivèrent ces lettres manuscrites à l'encre rouge, nous sommant d’arrêter les instants festifs, avec des menaces de s'en prendre physiquement à nous.

    Suivit la rentrée universitaire. Les premiers voiles firent leur entrée officielle dans l’emprise de notre établissement. C’était nouveau. Les personnes qui le portaient jusqu’alors vivaient en marges et rasaient les murs ! En tout cas, voilà certaines pour qui, à l’aune du précieux sésame, il sera difficile de mesurer l’ampleur des flétrissures.

    Parfois, je me surprends à me dire qu'un jour, ce sera nous qui raserons les murs !
    Puis il y a eu ce jour, un jour pas comme les autres par son ampleur et sa nouveauté dans le paysage urbain. Toute une ville, cette ville qui outre l'école d'architecture, abrite l'école polytechnique, les écoles nationales d'agronomie et vétérinaire, l'école supérieure d'informatique, et à quelques encablures de là, l’université des sciences et de la technologie de Bab Ezzouar… autant dire le condensé du Savoir…cette ville fut réquisitionnée par des hordes d'hommes, des jeunes, surtout des très jeunes, venus d'ailleurs. Ils étaient des centaines peut-être quelques milliers, chargés de suffisance et d'arrogance, accoutrements de circonstance dans des rues interdites aux véhicules et nous autres qui rasaient les murs : on projetait sur la voie publique, en plein air, le film "E rissala", le messager, sur la vie du prophète. La foule était en délire !

    Nous étions alors quelques-uns à douter : la bête immonde étale ses tentacules dans les artères de la ville !
    On nous rétorqua :
    - C’est tout simplement impossible. L’Algérie se confond avec révolution, c’est devenu la Mecque des rebelles et résistants du monde entier ! Et puis, ce peuple qui a chèrement payé sa liberté ne laissera jamais une poignée de charlatans la lui ravir ! D’une poignée à la multitude la suite, nous la connaissons.

    Cette école a payé au plus coûtant, le prix de sa liberté : des professeurs femmes et hommes ont été lâchement assassinés, parfois devant leurs étudiants !
    Pourtant, nous étions jeunes, belles, beaux, souvent sans le sou et la tête lestée des rêves les plus fous… mais, nous avons papillonné au plus proche du feu.

     

    Ce dimanche matin, dans mon quartier parisien, je me rends au marché.

    Ce dimanche, j’ai croisé la métamorphose fraichement empruntée ! le voile fait sa rentrée. Et moi qui ai quitté l’université depuis une éternité, je me dis :
    - C'est dur ! Un jour, il va falloir encore raser les murs.

     

    Youce Hadbi
    Architecte

    * Bendir : tambourin
    * Biskries : habitantes de Biskra

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