Les silences

Quelques réflexions qui, sous le prisme de l'intolérance et de la violence, abordent la question du racisme dans les sociétés actuelles.
  • Date Le 21 août 2017

Les silences.

L’actualité a la faculté d’assurer le suivi des soubresauts de l'Amérique qui marquent le reste du monde et sont d’autant plus amplifiés qu’ils se produisent dans un pays à la fois mythique et cruellement ancré dans la réalité : après les événements de l’été de Charlottesville, maintenant les joueurs professionnels de la NFL (National Football League). On aurait eu tort de résumer les évènements de Charlottesville au problème aujourd’hui banalisé de l’esclavage et du racisme Noirs vs Blancs. Ce serait l’arbre qui cache la forêt. Si ce trait bien réel continue et continuera encore longtemps d'habiter le quotidien de la communauté noire américaine, Charlottesville a permis de mettre en lumière le complément de la pensée hégémonique des suprémacistes blancs et à ces derniers de revendiquer haut et fort leur rêve de domination. Vu sous cet angle, il ne s’agit plus seulement du concept banalisé du racisme Blancs vs Noirs mais bien de la suprématie des WASP (White, Anglo-Saxons and Protestants) sur les autres, toute origine, langue, religion, opinion et race confondues. Quand l'un des porte-paroles de la manifestation d'extrême droite de Charlottesville déclare publiquement qu’il souhaite un président plus dur que Donald Trump qui a "donné sa fille à un Juif”, tout est dit. Quand le Président-Directeur général de Merck & Co et le pasteur évangélique, chef du Christian Cultural Center de New York, anciens membres du Conseil économique et du Conseil consultatif évangélique mis en place par Donald Trump, enfin entendent l'ambiguïté des déclarations de son camp et maintenant comprennent qu’il ne s’agit pas de "rendre l'Amérique" multiculturelle "plus grande" mais bien de la rendre à ceux qui se sentent menacés de disparition face aux envahisseurs et mécréants, le mal moral est clairement identifié. Avec une violence en apparence moindre mais tout aussi pernicieuse, cette pensée fait son chemin dévastateur pour la paix dans le monde occidental qu’il s’agisse de l'Amérique, de l’Europe ou de l'Océanie, grâce au travail de sape et de longue haleine entretenu par les extrémistes, au grand jour ou de façon subliminale, pour justifier auprès du grand public, la bien nommée “majorité silencieuse”, autant d'intolérance et de violences. Oui, la haine irraisonnée s’entretient et la banalisation de l’inacceptable est une étape du processus raciste. On passe de la parole aux actes. Pour exemples le massacre de neuf paroissiens dans une église noire de Charleston, Etats-Unis, par un jeune homme blanc ou toujours aux États-Unis les meurtres réitérés à l’encontre de la communauté noire, autorisés et perpétrés par la police. La banalisation des faits et la légèreté des propos conduisent à la négation de la réalité. Ceci n'est cependant pas propre aux États-Unis. Il n’y a pas si longtemps en France les accidents de type Théo, cautionnés par des syndicats de police qui soutiennent des représentants de l’ordre public qui ont failli à leur mission première, c’est-à-dire la sécurité des citoyens, en sont un autre exemple. Le déni devient encore plus insupportable et pose question.

On aurait tort de croire très éloignées de notre quotidien les situations d’injustice, fruit de l'intolérance et de la haine des “nous” contre “eux”. L'intérêt humaniste porté à l'opprimé et le parti pris contre l'oppresseur, sont autant un devoir moral que des jalons posés pour la prévention d’actes toujours plus intrusifs qui ne manqueront pas d’envahir le quotidien pour finalement nous toucher directement. Ce processus insidieux se répète depuis que les hommes partagent le même terrain. Des épisodes multiples glanés au fil de l’actualité rendent encore plus éclatante la parole de Martin Niemöller au moment de la montée du nazisme : «Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes , je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas Juif. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.». En fait, et bien souvent, les leçons de l’Histoire ne concernent et n'intéressent que ceux qui les ont subies. Chaque époque s’attache à faire sa propre expérience sans tenir compte du passé. Il est cependant des hommes et des femmes qui parce qu’ils ont une voix audible ou parce qu'ils ont la possibilité et les moyens de s’exprimer, n’acceptent pas l’injustice et se font entendre. Ces lanceurs d’alerte comme on les définit aujourd'hui bénéficient d’une position sociale reconnue. Ils sont écrivains, sportifs, acteurs, philosophes, journalistes ou politiques, mais aussi anonymes, de simples citoyens qui prennent le risque de sauter sans parachute pour libérer leur conscience et dire "Non". Non quand les chefs d’États africains ne semblent pas concernés par le génocide des populations noires non-arabophones qui se poursuit au Darfour ; quand les assassinats de Noirs au Maroc et en Russie ne les interpellent pas ; quand l’esclavage toujours d'actualité en Mauritanie et dans le monde arabe est occulté par les “relations séculaires entre les peuples noir et arabe", aidées en cela par les pétrodollars qui soulagent les consciences et alourdissent les comptes en banques ; quand l’ignorance de l’existence des communautés autochtones noires ou à peau noire dans la plupart des pays d'Amérique latine, dans le Maghreb et sur le continent asiatique est institutionnalisée ... Le racisme est bien implanté dans le quotidien de millions d'anonymes qui vivent une réalité tragique. Ce sont souvent eux qui le mettent en lumière en dénonçant les violences subies. L'engagement des intellectuels et la volonté politique des élus doivent nécessairement prendre le relai pour dire stop. Sinon leur silence est perçu comme une acceptation implicite des violences et crimes perpétrés à l'encontre d'une personne, d'une communauté ou de toute une population. À chaque silence un degré de plus sera franchi dans l'échelle de l'outrance et de l'absurdité. Il est pourtant des thèmes fédérateurs qui ne relèvent ni de la fiction ni de l'utopie. Le racisme en est un et des instances supranationales, telle l'Union africaine, ont un rôle à assumer.
 

Ces quelques réflexions concernent la minorité active et agissante des suprémacistes en général, quelle que soit d’ailleurs la couleur de leur peau parce qu’on les trouve sur tous les continents, que le fondement de leurs ressentis soit légitime, réel ou supposé comme tel. Elles s’adressent à ceux qui dans leur quête de pouvoir arrivent à capitaliser la somme des échecs individuels et des frustrations collectives pour rejeter la faute sur les autres. Dès lors, tous les amalgames sont possibles. Racisme, migration ? Léopold Sédar Senghor disait "Les racistes sont des gens qui se trompent de colère". Une colère où l’intérêt, l’avidité, la cupidité et la bêtise se croisent. Si l'Histoire est bien un éternel recommencement c'est aussi une suite d'événements conséquents dont les paramètres sont le temps et l'espace, le passé et le présent. Quand par centaines de milliers des hommes et des femmes quittent leur pays, affrontent déserts et mers à la recherche d’un futur acceptable, la réaction n’est pas de déclarer que le monde occidental ne peut pas “héberger toute la misère du monde". Ces réfugiés qualifiés de politiques, économiques, climatiques, et par extension les déplacés, migrants à l'intérieur de leur propre pays, sont en quête d’un territoire moins hostile (qui dans la grande majorité des cas est un pays voisin du leur) où ils pourront tout simplement vivre une vie, leur vie volée. Ce sont les causes qui induisent les effets, et pas l’inverse. Il est temps que l'Occident se pose les bonnes questions. Une partie de la réponse est à trouver dans l'arrêt du pillage des ressources du pays de ces hommes et de ces femmes, le sabotage organisé des outils de développement, la coopération conditionnelle et l’assistanat forcé, la déstructuration des repères sociétaux et l’abrutissement culturel. La raison de cette exploitation débridée (au sens “civilisationnel” du terme) est un autre débat : la fin des non-dits, ces silences consensuels, entretenus par les exploitants et consentis par les exploités. 


Dr Khadidiatou Mbaye

 

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