En levrette pour avoir grillé un feu rouge : #MeToo 1 an après

Octobre qui s'annonce, les feuilles qui tombent, la rentrée sonne et #MeToo toujours résonne. Qu'en est-il pour moi aujourd'hui ? A l'heure du bilan je relis cette chronique rédigée l'an dernier qui relate une mésaventure typique de celles qui, en tant que femme, façonnent notre armure.

EN LEVRETTE POUR AVOIR GRILLÉ UN FEU ROUGE : petite chronique de la cochonnerie ordinaire

Soyons honnêtes.
Je suis une très mauvais cycliste.
Je grille les feux, monte sur les trottoirs, zigzague entre les voitures et slalome entre les poteaux.
Mais pour ma piètre défense, celle-là même sensée diminuer ma dangerosité et augmenter mon capital sympathie : je ne roule pas vite et je souris tout le temps.

Dimanche soir, donc, je rentre du cinéma à vélib, et décide, au vu des gouttelettes qui tombent, de diminuer les risques de tomber dans la Seine en empruntant l’avenue Jean Jaurès plutôt que les dangereux pavés qui longent les quais.

Un carrefour.
Le feu est rouge mais le passage piéton désert.
Je m’engage, évidemment.
Coup de frein.
Je n’avais pas vu la silhouette encapuchonnée qui traversait.
Je fais un écart et aborde mon meilleur sourire (celui qui s’excuse platement et de toutes ses dents) au piéton inconnu.
L’homme me sourit également et alors que je m’apprête à repartir, pensant l’incident résolu, j’entends derrière moi :
«  en levrette pour la punir d’avoir grillé le feu ».
Je me retourne.
Pardon ?
Ce n’est pas moi qui parle, mais l’incrédulité.
L’homme répète, toujours souriant :
« En levrette pour te punir d’avoir grillé le feu ! »
Il ricane et s’éloigne.
Les mains tremblantes sur mon guidon, je tente de répliquer avant qu’il ne sorte totalement de mon champ de vision mais ma tête est vide et les seuls mots qui me viennent n’ont pas beaucoup de sens:
«  Nan mais ça va pas la tête ? Hashtag balance ton porc !! »

Comme me le dira plus tard mon amie Julie lors de notre débriefing : « Hashtag, ça se dit pas ça S’ÉCRIT ».
Certes.
Mais sur le moment, rien d’autre n’est sorti.

Je me remets en route, un peu vacillante, ruminant l’incident et maudissant la médiocrité de ma répartie.
Mais qui était cet individu qui, plus encore que la pluie a ruiné ma soirée ?
J’ai conscience d’avoir eu à faire à un tordu, il n’empêche que je n’arrive pas à oublier ses mots qui résonnent en moi sur tout le reste de mon trajet que j’effectue moins souriante, mais plus prudente que d’habitude.

Ce n’est pas tant la vulgarité des propos qui me choque, que l’association d’idées et d’images qu’elle cache.
Le lien de cause à effet d’abord : ok je suis en tort. Ok je grille le feu. Quelle loi cependant fait correspondre une infraction routière à une position sexuelle ? Et depuis quand la levrette est assimilée à une punition ? D’ou vient ce fantasme complètement désuet qui associe la femme à quatre pattes à la femme punie ? Quelle conception moyenâgeuse de la sexualité faut- il avoir pour penser qu’une femme ne puisse pas par elle-même décider du sens et de la position dans laquelle elle souhaite prendre et donner du plaisir et que levrette signifie forcément soumission et donc châtiment ?
Mais surtout : qu’aurais-je bien pu répondre à l’auteur de toutes ces scabreuses associations de moins minable et de plus pertinent que « hashtag balance ton porc » ?
En poirier pour ta vulgarité ? En brouette thaïlandaise pour avoir créé le malaise ? A cloche-pieds et les doigts dans le nez pour t’apprendre à mieux parler ?
Je fais la liste des options, attablée avec Julie, encore vibrante de colère du récit de l’incident.

Placide et endurcie, Julie reprend une gorgée de demi et me balance :
« Bois mes règles. »

L’incrédulité parle à ma place, à nouveau : Quoi ?

Julie, sans se démonter : " Bois mes règles. Ça fait toujours son effet."

Alors bien sûr, j’aimerais vivre dans un monde où je respecterais les limites de vitesse et le code de la route et où on respecterait (non pas en échange de la même manière) mon intégrité.
Mais en attendant que cela arrive, avouons-le, une bonne répartie, ça aide.

Santé connard.

 

 

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