Ce n’est pas de la solidarité que nous créons : c’est de la plus‑value

Des chargé·es d’enseignement vacataires se voient informé·es que leur travail auprès des étudiant·es relevait de l’accessoire. Leur rémunération est donc jusqu’à nouvel ordre "désactivée" – la requête d’assurer la "continuité", elle, est maintenue.

Le 25 mars 2020

Cher·es étudiant·es,

Dans une idée de transparence, je vous propose un petit aperçu de ce qu’il se passe depuis ma fenêtre.

Hier, le 24 mars, nous autres, personnels et enseignant·es, avons reçu un mail de la direction de notre université ; le tant attendu "spécial continuité d’activité" – qui se doublait d’une FAQ.

J’ai relevé deux points intéressants.

– Dans l’urgence, une centaine d’ordinateurs portables neufs ont été attribués aux "personnes clés" de l’université – ce qui me semble être une mesure tout à fait sensée. Il est à noter, toutefois, que l’initiative ne concernait pas les enseignant·es. Ainsi, nous sommes tenu·es de télétravailler, mais sans considération d’équipement – nulle part je n’ai vu mentionnée l’éventualité d’un empêchement technique, ou le recouvrement de frais engagés. Pourtant, au sein d’une université, les enseignant·es ne sont-iels pas, de fait, des… "personnes clés" ?
|| université, n.f. : institution d’enseignement supérieur

– Et sur cette lancée : les chargé·es d’enseignement vacataires se voient informé·es que leur travail auprès des étudiant·es relevait de l’accessoire. Leur rémunération est donc jusqu’à nouvel ordre "désactivée" – la requête d’assurer la "continuité", elle, est maintenue.

C’est le statut sous lequel je suis employée.

Dans leur encadré "Télétravail : les bonnes pratiques", entre
|| Mettre un réveil, se préparer, s’habiller
et
|| Rester éloigné des sources de distraction
il me semble ainsi qu’il manque, pour nous autres "chargé·es d’enseignement vacataires" :
|| Ne pas s’attendre à être payé·e.

Il me faut ici, de plus, souligner que la "continuité pédagogique" est – inévitablement, synonyme d’une importante charge de travail supplémentaire (non rémunérée, s’il est besoin de le préciser) :
– mise en place et mises à jour de "l’espace pédagogique interactif" du cours (sans formation, et avec les serveurs au ralenti) ;
– aménagement des épreuves et réorganisation des évaluations ;
– préparation de nouveaux documents de travail ;
– réponses aux nombreux mails inquiets ;
etc.

J’ai pris le parti, comme vous le savez (et à partir des informations que j’avais alors), de consacrer le temps nécessaire à cette "continuité" (et un peu plus, comme avec ce groupe de discussion). Je le fais en raison de principes éthiques personnels (auxquels je ne prétends nullement l’universalité), mais aussi, et surtout, parce que pour le moment, j’en ai la possibilité (je ne suis pas atteinte par le virus ; une solidarité s’est mise en place dans mon cercle de proches ; aucun·e d’entre elleux, à ce jour, ne se trouve en situation d’urgence…).

Les heures prévues à mon contrat de "précaire" ne seront donc rémunérées que lorsque la Direction générale des Finances publiques y sera à nouveau encline (dans 1 an ? Plus ? Jamais ?). Et un peu inconsciemment, peut-être : je maintiens ma décision de rester disponible.

Mais que ce soit bien clair : ce qu’il nous est dit, à moi et à mes pairs (que vous avez dans d’autres cours), c’est qu’au seul titre de notre statut, notre engagement en tant qu’enseignant·es serait : sans valeur – parce que c’est bien de ça dont il s’agit. Nous enseignons à l’université, mais nous sommes en bas de sa chaîne alimentaire ; il est ainsi permis de balayer la question de notre rémunération, alors même que nous travaillons déjà pour moins que le SMIC horaire1.

On reconnaîtra à la manifestation de ce mépris au moins un mérite : celui de réaffirmer l’ineptie de nos systèmes d’attribution de valeur – qui ne sont plus rien d’autre que le calque des logiques de marché – et dès lors, l’absolue nécessité qu’il y a d’en changer.

Une seule preuve de l’urgence, s’il en faut (car les exemples ne manquent pas, dans les universités comme ailleurs) : la situation actuelle, dans nos hôpitaux. Privilégier la productivité à la vie humaine, ça ne sera malheureusement pas sans conséquence.

Comme que la plupart des gens, je comprends la gravité des circonstances, et donc que celles-ci puissent exiger de chacun·e des efforts. De chacun·e (selon ses moyens, de façon évidente) : cette mention a quand même son importance… Autrement, ce n’est pas de la solidarité que nous créons ; c’est de la plus‑value.

La Banque centrale européenne a débloqué, au cours de ces deux dernières semaines, 870 milliards d’euros pour aider les marchés2, et 109 milliards pour les banques3. Le 24 mars, le CAC 40 affichait à la clôture +8,39 %, signant l’une des plus fortes hausses de son histoire.

Prenez soin de vous.

AB

 

1. Pauline Moullot, "Les vacataires de l'université sont-ils vraiment payés en dessous du smic horaire ?", Libération, 23/02/2020
2. "Coronavirus: plan d’« urgence » de 750 milliards d’euros de la BCE", AFP – Mediapart, 19/03/2020
3. "Coronavirus: incitées à prêter, les banques obtiennent 109 milliards de la BCE", AFP – Le Figaro, 17/03/2020

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