Le journal d'un mendiant - Semaine six

Quel bonheur de contempler de petits navires nuageux voguant sur une mer azurée, me dis-je, alors que je levais les yeux vers le ciel apaisé. Pas une once de pluie à l’horizon, nulle goutte capitaliste ne nuirait à mon travail, me réjouis-je avant de rejoindre la maison des syndicats.

Lundi 12 octobre

L'Éducation sentimentale - Gustave Flaubert L'Éducation sentimentale - Gustave Flaubert

Quel bonheur de contempler de petits navires nuageux voguant sur une mer azurée, me dis-je, alors que je levais les yeux vers le ciel apaisé. Pas une once de pluie à l’horizon, nulle goutte capitaliste ne nuirait à mon travail, me réjouis-je avant de rejoindre la maison des syndicats.

J'y arrivai vers 13 heures 45 et y demeurai jusqu'à 17 heures 30, un froid subit m'ayant contraint à écourter ma présence en ce lieu si propice à la mendicité. Durant cette journée flaubertienne dédiée à l’Éducation sentimentale, je pus constater avec une satisfaction certaine que le nombre de « bonjour » que j’avais la joie de recevoir depuis quelque temps déjà avait augmenté. Sans doute s'habituait-on à ce nouveau pilier humain, tombé au champ d'honneur de la lutte des classes, cette colonne brisée, mais toujours debout – ou plutôt assise –.

 

Mardi 13 octobre

Ce jour-là, j’aurais aimé mendier, mais un début de cataracte précoce m’avait contraint à prendre rendez-vous avec l’une des ophtalmologues dijonnaises. Adieu (ou plutôt au revoir) serpillières et autres ustensiles de mendicités – mes chers objets de travail – je vous retrouverai bientôt….

Je me rendis donc à mon rendez-vous en compagnie de l’Éducation sentimentale, et découvrit avec un plaisir certain que la maladie n’avait point évolué ; ainsi pus-je rentrer chez moi, tout empli d’un bonheur nouveau : durant plusieurs mois encore, voire durant quelques années, je pourrai continuer à mendier sans craindre qu’un voile ne s’abatte sur mes yeux.

 

Mercredi 14 octobre

Quelle joie de retrouver mon poste de travail ! Gagnerai-je aujourd’hui de quoi m'offrir un café, une bière ou un russe blanc, me dis-je à moi-même en déposant ma serpillière sur les dalles froides.

Culture et mendicité Culture et mendicité

J’étais installé depuis moins d’une heure lorsque je vis sortir un membre de la gent « viens boire un café à Solidaires » lequel me salua. Il était accompagné d’un camarade dont le visage ne m'était point inconnu, mais dont j'ignorais le nom (ils s’éloignèrent). Quelques minutes plus tard l’une de mes connaissances, fort polie, me dit « bonjour ». Je la prévins que personne ne pourrait lui ouvrir, le membre de la gent « viens boire un café à Solidaires » venant de partir. Nous devisâmes quelque peu, puis elle sonna à la CFDT afin de pouvoir entrer. Il faut bien que ce genre de... « syndicat » serve à quelque chose. Environ deux heures plus tard, je retrouvai ces trois militants sur le seuil de la porte, après leur travail ; quant à moi, je continuai à mendier. Bien m'en prit, je finis par gagner un euro, et fut réjoui de le dépenser le soir même dans mon bar préféré.

 

Jeudi 15 octobre

Horreur, enfer et damnation. Une réunion à laquelle j’étais inscrit était organisé à Cap Emploi, ce qui m’empêcha de travailler (chercher un travail nuit gravement à l'économie des mendiants). Je devais venir en tenue de travail, mais, comme je ne possédais pas de haillons, je fus contraint d'arborer mes habits de tous les jours. Je m'y ennuyais sans parcimonie, n’y apprenant rien ou presque, si ce n'est comment travailler son réseau social. Le mien étant constitué de militants de classes, de fous furieux et autres originaux, je ne compte guère sur eux pour m'aider à trouver un emploi, mais bien plutôt sur mes actions de mendicité. Il faudra que j'en informe ma conseillère Cap Emploi à l'occasion...

 

Vendredi 16 octobre

Libéré de mes obligations, je pouvais enfin mendier à ma guise, ce que je fis avec délectation, en compagnie de Frédéric, le héros romantique (ou prétendu tel) de l’Éducation sentimentale, épris de Marie – épouse du sieur Farnoux –, mais empli de désir pour Rosanette, une fille de joie. Quel bonheur de dévorer, non point Marie, mais un peu plus de cent pages durant les trois heures (un vent glacial imprévu me contraignit d’abréger mon travail) que dura ma journée de mendicité. Si je ne gagnai qu'un modeste euro, j'eus néanmoins la joie d'entendre la voix calme et pondérée d’un homme m’interroger sur ma situation.

– « Solidaires, c’est le syndicat du même nom ? » lança-t-il en contemplant ma pancarte.

– « Tout à fait, répondis-je, je suis l’ancien délégué du personnel de Ressources » (je lui offris un petit flyer afin qu’il en sache plus, et l’incitai à le conserver, ce qu’il fit).

Flyer Ressources Flyer Ressources

Il était accompagné d’une syndicaliste de Solidaires dont je tairai le nom, mais dont la mine effarée eût pu faire accroire à quelque témoin de la scène que ma mendicité déplaisait à Solidaires ; mais nous savons fort bien, ô lecteur, qu’il n’en est rien.

 

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LE JOURNAL D'UN MENDIANT - SEMAINE SEPT

 

 

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