LE RACCOURCI  ACERBE DE TAHAR BENJELLOUN

Dans une émission littéraire diffusée par une chaîne radio française, l'écrivain Tahar Benjelloun lance l'idée de transformer la Place de la Concorde en espace culturel s'inspirant de sa consœur à Marrakech, la Place Jamaâ El Fna. Sauf que l'écrivain étonne par les clichés calomnieux proférés à l'endroit des marocains et à l'égard de la place marrakchie.

DE LA PLACE DE LA CONCORDE, A LA PLACE DE JAMAA EL FNA : LE RACCOURCI  ACERBE DE TAHAR BENJELLOUN

« Serais-tu aussi chaste que le la glace et aussi pure que la neige, tu n’échapperais pas à la calomnie ». 

William Shakespeare.

Une émission hebdomadaire diffusée cet été sur la station radio France Inter, (La librairie francophone estivale, à la découverte des cultures du monde), se propose  de faire connaitre aux auditeurs, à travers le témoignage de l’auteur d’une œuvre littéraire, l’une des multiples facettes de la culture d’un pays. Le Samedi 18 juin 2020, l’invité du jour était Tahar Benjelloun qui proposa l’idée de faire de la Place de la Concorde à Paris, une consœur de la Place Jamaâ El Fna à Marrakech et regrettait que l’espace autour de l’obélisque soit abandonné au bruit, à la circulation et à la pollution. Voilà une bonne idée si elle n’avait pas été entachée par ses pointes amères à l’égard de la Place marrakchie et par ses invectives gratuites à l’endroit des marocains. Une telle dérive ne pouvait que laisser pantois  les auditeurs de la station au point de perdre le sens de la balade proposée.

Le franco-marocain est dans sa bulle hexagonale quand il est sur l'autre rive de la Méditerranée, loin des canons des remparts de Tanger, ville de sa tendre jeunesse. Il pouvait donc se permettre quelques écarts, persuadé que la francophonie des marocains n’allait quand même pas en faire des auditeurs de la première station radiophonique française.

Jamaâ El Fna, une Place qui n'a pas volé sa place

A l’instar de quelques artistes ou intellectuels marocains résidant à l'étranger qui ont construit leur aura sur les clichés et les misères de leur communauté, le citoyen Tahar s'évertue à casser du pain de sucre sur la célèbre Place Jamaâ El Fna, où il trouve matière grasse à l’ironie éclaboussant même ses concitoyens de la rive sud méditerranéenne. Sur une radio marocaine, il ne se serait jamais hasardé à tenir de tels propos, ou à la limite, il les aurait enrobés dans un mielleux langage bien-pensant.

Afin de permettre d’appréhender les regrettables écarts de Tahar Benjelloun, une présentation succincte  de Jamaâ El Fna à ceux qui ne la connaissent pas (Certainement peu nombreux) serait utile et probablement une invitation au voyage et à la découverte.

Ce site séculaire remonte à la fondation de Marrakech en 1071, capitale de la dynastie des Almoravides (XI ème – XII ème siècle) ayant gouverné un vaste empire regroupant le Maroc, la Mauritanie, l’Ouest de l’Algérie et une partie du Mali et de la Péninsule ibérique. Jamaâ El Fna est un espace à la fois culturel et commercial situé à l’orée de la Médina de Marrakech, devenu au fil du temps, un creuset  de traditions culturelles populaires marocaines s’exprimant à travers la musique et diverses expressions artistiques, artisanales et culinaires, puisées dans un riche héritage nourri par de profondes racines arabes, berbères, sahraouies et africaines. Une grande scène en plein air de spectacles et de divertissements, où se produisent le jour, conteurs, poètes, charmeurs de serpents, musiciens, danseurs, acrobates, jongleurs, tatoueuses à l’henné, artisans, etc.. Lorsque la couleur ocre de la ville devient intense avec les derniers rayons du soleil couchant, la place se libère lentement de ses clameurs enchanteresses du jour, pour laisser le champ libre aux restaurateurs ambulants qui exhibent leurs mets traditionnels dans une ambiance conviviale et de bonne humeur. Jamaâ El Fna a ce pouvoir magique d’attirer, tel un aimant, tous les visiteurs de Marrakech, plongeant ses hôtes, marocains ou étrangers, dans un dépaysement poignant.

Je ne saurais en évoquant ces artistes au don inné, ne pas leur rendre un hommage appuyé et avoir pour eux une clémente pensée en ce temps de pandémie qui les plonge dans la disette et l’oubli. Ils subissent de plein fouet les effets d’une crise qui s’abat sur le tourisme national et international. Je salue en eux une authenticité de plus en plus rare dans le monde du spectacle moderne, si élitiste et présomptueux.

Grace à ces générations de l’art et du spectacle, la place a servi des siècles durant, à perpétuer au moyen de la tradition orale, l'insondable génie de la culture d'un peuple. Ce rôle n’a pas échappé à l’UNESCO qui a inscrit cette place en 1985 au patrimoine mondial et au registre du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2008. Une double consécration qui n’a pas échappé à Tahar Benjelloun (heureusement), mais sans plus. 

La tête à la Concorde, les pieds dans le couscoussier

Se prenant pour un disciple du Baron Haussmann, Tahar Benjelloun commence par expliquer sa trouvaille, en précisant aux auditeurs matinaux de la station française que la place de la Concorde à Paris aurait pu jouer le même rôle que celui de Jamaâ El Fna. Dommage qu'il n'ait pas soufflé cette idée originale aux candidats à la Mairie de Paris avant les élections municipales. Anne Hidalgo en aurait fait sienne pour  gagner des voix supplémentaires et davantage en estime de la part des parisiens. Rachida Dati, aurait pu quant à elle, l’inscrire dans sa campagne pour conquérir la plus prestigieuse des Mairies.

Autour de l'obélisque, Tahar Benjelloun entrevoit dans sa tête de cristal, des saltimbanques ou des compteurs de bonnes aventures animant cet espace abandonné aux vicissitudes de l’activité humaine. La Place de la Concorde changerait ainsi complètement de vocation.

Si au moins l'histoire s'arrêtait là, je n'aurais pas rédigé ce texte; j'aurais probablement été redevable d’un hommage mérité à cet homme osant faire un tel aphorisme, bien que je sois convaincu que chaque Place dans le monde ne peut être détournée de sa nature première. Chacune a son âme et sa mémoire inaliénables.  Peu importe, restons dans le sillage de Tahar Benjelloun qui au lieu de dévoiler les charmes de la Place Jamaâ El Fna pour séduire la belle Place de la Concorde, met malheureusement les pieds dans le couscoussier en prônant des inepties à l’opposé des arguments avancés pour soutenir sa proposition.

Comme le texte et le contexte ne permettent pas de restituer l’ensemble des propos de Tahar Benjelloun pour l’entretien radiophonique revenir au podcast de l’émission https://www.franceinter.fr/emissions/la-librairie-francophone-18-juillet-2020, je me contenterai de présenter l’essentiel de son incompréhensible foucade.

Le charlatan, la voyante et l'écrivain public

Non, ce n'est pas le titre d'un film dont le regretté Ennio Morricone aurait pu composer la musique. Ce sont les personnages qui donnent le LA à la Place de Jamaâ El Fna et que Tahar Benjelloun a voué aux gémonies dans son récit audio.

L’homme au Goncourt commence par attribuer au regretté Juan Goytisolo et à lui seul (Ecrivain espagnol 1931-2017, ayant longtemps vécu à Marrakech), l’exclusivité d’avoir milité pour l’inscription de Jamaâ El Fna au patrimoine immatériel de l’humanité. Il est vrai que ce grand amoureux de la ville ocre a joué un rôle important à cette fin. Mais c’est une grave erreur (préméditée ou pas) que d’oublier de citer la société civile composée de ces marocaines et marocains mobilisés pour cette noble cause, comme les membres de l’Association « Place Jamaâ El Fna, Patrimoine oral de l’humanité », qui étaient au front à ses côtés.

Dans sa présentation préliminaire des animateurs de la Place, notre  orateur n’a pas trouvé mieux que de mettre en avant les charlatans et les voyantes « qui ne voient rien » dit-il. Sidéré l’animateur de l’émission reprend le terme de « charlatans ? » pour s’assurer que son ouïe ne l’avait pas trahie. Non, non, l’écrivain avait bien prononcé le mot juste, à le prendre comme nom ou adjectif, c’est du pareil au même. C’est qu’à l’UNESCO, ils ont honoré des charlatans et des voyantes.

Le comble de la galéjade, c’est qu’il affirme avec conviction que Jamaâ El Fna « est faite pour les marocains ». Voilà un jugement souverain et sans appel à l’adresse du Million de touristes qui visitent chaque année la place mythique et qui prennent des risques en fréquentant ce nid de malfrats ! Pour ainsi dire, même la Chancelière allemande Mme Merkel qui a récemment  tenu à visiter la Place, a failli être roulée dans la farine. N’est-ce pas là un couteau planté au dos du secteur touristique du Royaume chérifien et une insulte des marocains réduits à des consommateurs de charlatanisme et de voyance.

Tahar Benjelloun qualifie chemin faisant de Bouis-bouis les restaurants ambulants, où l'on sert à manger mais pas « sans danger » affirme-t-il avec certitude et d’ajouter que ce « n'est pas fait pour les touristes ». On ne pouvait pas mieux conseiller les étrangers subtilement bernés par Tripadvisor et autres sites de promotion touristique les envoyant à l’échafaud. Quant aux marocains, pas de souci, ils peuvent faire la queue aux urgences et trépasser heureux le ventre plein.

Puis vient le tour des écrivains publics qui opèrent sur la place et auxquels Tahar Benjelloun fait honneur, car il nous apprend qu’ils sont là pour attendre « les prochaines victimes ». Lesquelles ? Pourquoi ? Comment ? Aucune explication. L’essentiel, c’est que les français sont avertis au cas où ils avaient l’intention de recourir un jour aux services de ces écrivains mal intentionnés. Ils lui sont redevables ad vitam aeternam pour ce précieux conseil.

Quant aux dresseurs de singes, ils ne se doutaient pas jusqu’ici que leurs bestioles étaient plus intelligentes qu’ils ne le sont, parole de Tahar Benjelloun ! Il apprend ensuite aux gaulois que des charmeurs de vieux serpents « qui ne mordent plus » toujours selon son expression, se donnent également en spectacle sur la place, comme s'il regrettait que ces reptiles ne puissent pas enfoncer leurs crocs dans le cou de leurs maîtres ou dans ceux des touristes qui se prennent avec en photo, heureux d’avoir osé effleurer  le danger.

La meilleure n’est pas pour la fin, puisqu’elles le sont toutes, les auditeurs de France Inter ont également été informés de l’existence d’échoppes de jus d'oranges fraîchement pressées qui laisse à désirer côté « propreté », comme si Tahar Benjelloun était chaque jour destinataire des analyses des laboratoires municipaux ou informé des marocains ou touristes ayant été conduits aux urgences après avoir goûté au nectar.

Voilà le tableau peu reluisant que nous brosse l’écrivain tangérois, certainement pas par inadvertance, mais probablement par simple désir d’incandescence dans la ville lumières.

Le poids des mots, l’offense des propos:

Il aura été en tout cas dans une ambivalence totale. Comment  exprimer le souhait de voir la Place de la Concorde ressembler à Jamaâ El Fna, alors qu’il gratifie cette dernière d’un portrait burlesque jamais esquissé pour cette place. Sa description de Jamaâ El Fna ne sert absolument pas son idée : les auditeurs de France Inter de ce matin là (des décideurs à la Mairie de Paris parmi eux probablement), auront eu de la chance de retenir grâce à Tahar Benjelloun, que cette place est un nid de charlatans, de voyantes, d’escrocs et de tricheurs prédestinés aux seuls marocains.  Qui voudrait à présent alors que le décor est planté, faire de la Place de la Concorde une place propice au larcin aussi subtile soit-il que sagace ?

De telles allégations désobligeantes sur la Place marrakchie, inspire le sourire en pensant qu’elles pourraient faire regretter à  l'UNESCO sa décision de porter Jamaâ El Fna au haut du podium des patrimoines mondiaux. Amoureux de la Place et des cultures du monde, soyez tranquilles, le verdict est déjà tombé et soyez heureux que Tahar Benjelloun n'ait pas été consulté à ce sujet.

 Notre prix Goncourt national a choisi la dérision, s’adjugeant du haut de son piédestal de sa seconde facette - celle de marocain-, la légitimité de divulguer à la francophonie, des confidences sur l'histoire et la géographie des Maures.

Fort heureusement, la lucidité et l’intelligence des français sont bien immunisées pour être altérées par ce genre de fourvoiements, car ils savent que toutes les Places du monde n'abritent pas que des anges et connaissent toutes la manifestation de quelques dérives enfantées par la société, mais qui ne sauraient en aucun cas éclipser  les lumières de leur magnificence.

Nul ne pourrait mettre en doute le saint esprit de notre homme des Lettres qui sait bien peser le poids des mots et coter le choc des propos. Cette stature ne saurait donc laisser envisager  des circonstances atténuantes à l’auteur pour ses offenses à l’égard d’une place d’une valeur universelle exceptionnelle et à l’égard de ses nombreux visiteurs étrangers et marocains. Loin d’en garder du ressentiment ou de la colère, il suffira à l’avenir, que Tahar Benjelloun comprenne que les marocains et les français savent lire entre les lignes et que ses histoires ne pourront jamais avoir l'honneur d'être racontées à Jamaâ  El Fna, ni faire partie d’un futur programme d’animation de la Place de la Concorde.

Rafiky Abdelkabir 

30 Juillet 2020

 

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