Le colibri et l'élephant

En s'abattant sur la France, la pandémie de COVID19 a mis crûment en lumière la démission des institutions, nationales et parfois locales. Un mélange grossier d'incompétence, d'inconscience, de cynisme et de lâcheté que nous avons pu goûter chez certains membres de la mairie de Rosny-sous-Bois. En voici le récit

Connaissez-vous la légende du colibri ?

 

Un jour, un énorme incendie embrasa une forêt. Terrifiés, les animaux fuyaient, et observaient, impuissants, les flammes dévorer leur habitat. Seul un colibri s’affairait à transporter et déverser, avec son petit bec, quelques gouttes d'eau sur le feu pour tenter de l'éteindre. Sceptiques, voire moqueurs, les autres animaux, plus imposants et puissants que lui, finirent par lui dire toute l'inutilité de son geste isolé et dérisoire. Le colibri leur répondit simplement : « Je le sais, mais je fais ma part »

Cette métaphore, tirée d'une légende amérindienne, peut sembler naïve. Elle n'illustre malheureusement que trop bien les réactions face à la crise du coronavirus en France, et notamment à Rosny sous Bois. Car il ne faut pas se leurrer : la population française a répondu présent, bien plus que ses dirigeants. Et le mérite de la gestion de cette catastrophe sanitaire et sociale se trouve plutôt du côté d'initiatives citoyennes, individuelles et collectives, que des institutions censées nous aider et nous protéger.

 

La réactivité du colibri, la paresse de l'éléphant.

 

Le 3 avril 2020, à l'amorce de la décroissance épidémique, en pleine pénurie de masques et autre matériel de protection, deux consœurs rosnéennes, respectivement pharmacienne et infirmière libérale, et moi-même évoquons l'intérêt d'un centre de consultation dédié au COVID19 dans notre ville. Déjà mis en place dans certaines villes alentour, ces structures, chapeautées par l'ARS et l'URPS, et portées par des professionnels de santé et des bénévoles, ont un intérêt multiple :

1) séparer le flux des patients COVID+ des autres afin de limiter les risques de contamination au sein des cabinets de ville

2) favoriser ainsi la reprise du suivi des maladies chroniques et la prise en charge des autres pathologies aiguës

3) centraliser les moyens humains et matériels pour combattre l'épidémie.

Le 5 avril 2020 nous visitons le centre COVID de Choisy-le-Roi. Convaincus de la nécessité d'une telle initiative à Rosny-sous-Bois, nous décidons d'en aviser directement M. le Maire, qui se montre au téléphone ouvert à notre proposition. Rendez-vous est fixé le lendemain à la mairie, où nous sommes reçus par la directrice générale adjointe à la Population, la directrice déléguée à la santé, et le directeur de cabinet du maire. Nous leur exposons le projet, ses objectifs, et les moyens nécessaires à sa réalisation : la mise à disposition par la mairie d'un gymnase (inutilisés et disponibles alors), quelques ordinateurs et imprimantes, une équipe de nettoyage quotidien, et un fonctionnaire municipal pour assurer la sécurité et l'accueil sur le site. Pour tout le reste nous misons sur la solidarité et l'entraide de la population, dont l'ampleur dépasse très vite nos espérances : en seulement 24 heures, nous comptabilisons déjà une quantité surprenante de dons matériels et humains.

Pas un instant nous ne doutons alors du soutien et de la participation active de la municipalité. Leurs mots sont pour nous une douche froide. Ceux de la directrice générale adjointe et de la directrice déléguée à la santé notamment.

  • « Mais pourquoi voulez-vous faire ça ? D'après vos confrères ils ne voient pas tant de malades que ça en ville ! »

  • « Il ne faut pas oublier que nous sommes dans l'entre deux tours, et que tout le monde tire sur la mairie ! »

Et le meilleur pour la fin.

  • « On nous parle sans cesse de raz de marée, de tsunami, je ne l'ai pas vu le tsunami ! »

Nous sommes alors le 6 avril 2020. Les réanimations franciliennes sont sursaturées. Les soignants, épuisés, contraints de choisir qui sauver ou abandonner. Faute de places, des gens meurent chez eux et dans les EHPAD. Les patients chroniques ne sont plus suivis en cabinet de peur d'être contaminés. Malgré l’ampleur de l’épidémie et la circonstance historique que nous traversons, nous faisons l’amer constat que des responsables municipaux, fonctionnaires territoriaux, n’ont pas connaissance des enjeux de santé publique.

« Mais pourquoi voulez-vous faire ça... ? »

Nous tentons malgré tout de les convaincre, tâche d'autant plus difficile qu'ils ne maîtrisent pas vraiment le sujet. Seul le directeur de cabinet cherche à comprendre la problématique, multipliant les questions. Peu concernée, la directrice générale adjointe semble pressée d'en finir, tandis que la directrice déléguée à la santé se perd dans des thématiques accessoires. Le refus de mettre à disposition un gymnase étant irrévocable, il nous est finalement proposé de convertir une partie du Centre Municipal de Santé en centre COVID. Déçus, mais surtout sonnés, nous acceptons par dépit, et allons visiter les lieux.

Le soir-même, nous en discutons à nouveau entre nous, et devons admettre que le Centre Municipal de Santé n'est pas adapté à ce type de structure: pas assez d'espace pour une distanciation suffisante, trop de matériels, meubles et objets inutiles, qui sont autant de sources de contamination et d'obstacles à une désinfection correcte, activité préexistante ne pouvant être totalement suspendue, et nécessitant la séparation en deux zones distinctes. En outre, le soutien de l'ARS et l'URPS, eux-mêmes surpris de ce refus, nous poussent à insister.

Nous mobilisons tous azimuts. Prises à témoins de la population sur les réseaux sociaux, appels téléphoniques au département, à la sous-préfecture, nouvelles sollicitations auprès du maire... Après 48 heures, alors que chaque jour compte, nous obtenons enfin le gymnase Thibault, que nous visitons le 10 avril en compagnie du directeur des sports, dont je tiens à saluer de suite le professionnalisme et l'engagement à nos côtés. L'équipe de logistique événementielle de la ville, également exemplaire, installe le mobilier avec efficacité. Mais tout le monde n'est pas si volontaire...

Après avoir signé la convention collective et posé pour quelques photos avec M. le Maire, nous retrouvons nos interlocuteurs du premier rendez-vous, la directrice générale adjointe et le directeur de cabinet du maire, pour discuter des besoins humains et matériels restants. Manquent simplement 3-4 ordinateurs portables, autant d'imprimantes, des fournitures de bureau, des poubelles pour les déchets d'activité de soins à risque infectieux (DASRI), une équipe de nettoyage quotidienne en début ou fin de journée, et éventuellement une ou deux personnes pour la sécurité et l'accueil.

Toujours prompte à jaillir, la réponse de la directrice générale adjointe tombe comme un couperet, définitive. Elle a au moins le mérite d'être claire et concise.

  • « Nous n'avons rien »

  • « Pas même un ordinateur, quelques ramettes de papier, un classeur peut-être... ?

  • « Absolument rien »

  • « Et pour le nettoyage, n'y a-t-il pas un ou une employé(e)e municipale qui pourrait être dépêché(e) ? Nous nous chargerons de l'équiper de la tête aux pieds »

  • « Non, personne ne veut travailler actuellement »

La ville de Rosny est donc si démunie... comparées aux villes alentour qui ont fournit l'équipement et le personnel nécessaires au fonctionnement de ces centres. Faisant fi des manières, nous implorons ces autres mairies de proposer leur aide à une municipalité dans le besoin. Alors que nous envisageons d'assurer nous-mêmes la collecte des déchets à risque infectieux, le nettoyage et la surveillance, nous apprenons que ces services seront finalement assurés par la mairie. Sous la supervision, évidemment, de la directrice déléguée à la santé. Ah non pardon, du directeur des sports... Une incohérence pour un bien tout compte fait. Dorénavant, il sera notre relais avec la mairie, et nous n'aurons jamais à nous en plaindre. Les ordinateurs portables ainsi qu'un téléphone fixe nous sont procurés par le département. Quant aux imprimantes, des soignants et des bénévoles apportent les leurs.

Le 14 avril, le centre ouvre enfin ses portes aux patients, et fonctionne depuis grâce à l'engagement de nombreux soignants, mais aussi au dévouement de dizaines de bénévoles, d'associations, de commerçants de Rosny ou d'ailleurs, grâce à leurs dons de toutes sortes, leur soutien chaleureux et stimulant, leur énergie communicative. Tous ces gens n'auront pas de médaille, simplement notre entière et sincère reconnaissance. Et la conviction intime, nous l'espérons, d'avoir participé à un beau projet commun, et humain. Nous les remercierons comme il se doit dans un message dédié.

Par la suite, nous n'aurons quasiment plus d'échanges sur les questions sanitaires avec la directrice déléguée à la santé, plus occupée à soigner sa communication d'entre deux tours qu'à s'informer sur le fonctionnement du centre, sur nos retours d'expériences et nos propositions, restées lettres mortes, d'interventions auprès du personnel scolaire et de la petite enfance, que nous avons fini par contacter nous-même. Le centre a quand-même eu droit à quelques mots, presque anecdotiques, jetés en fin d'article du RosnyMag.

Merci pour vos miettes.

Si ces mots surgissent aujourd'hui, ils macèrent dans nos cœurs et nos esprits depuis un certain temps déjà. Nous avons finalement pris la décision de les libérer, car nous estimons que l'histoire qu'ils racontent mérite d'être connue.

Non, la mairie de Rosny sous Bois n'a pas été moteur de ce projet. Elle s'y est associée à reculons, réduisant son soutien et sa reconnaissance au strict minimum. Elle s'est révélée être un frein plus que l'aide que nous estimions être en droit d'attendre d'elle.

Nous ne faisons pas campagne, nous faisons de la politique, au sens premier du terme. Car tout engagement est politique, qu'il soit individuel ou collectif. Même sans campagne, sans bannière, sans vote derrière.

Prendre conscience de cela, c'est comprendre que les colibris peuvent éteindre des feux, et déplacer des montagnes si chacun fait sa part du travail qu'il considère juste.

 

 

Cécile GALLET, pharmacienne à Rosny-sous-Bois

Karima TAMRABET, infirmière libérale à Rosny-sous-Bois

Laurence RAOUL DES ESSARTS, infirmière libérale à Rosny-sous-Bois

Abdelrani BOURAZI, médecin généraliste à Rosny-sous-Bois

 

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