Ces arbres qu'on abat

Sous des prétextes divers, certaines municipalités abattent des arbres adultes et sains pour les remplacer par de jeunes arbres plus disciplinés. Est-ce bien raisonnable alors que seuls les grands arbres dispensent ombre et fraicheur dans nos périodes caniculaires ?

Saint-Dizier, Rue Louis Ortiz, le 27 août 2020, 6 h du matin.

Un vent léger souffle dans les feuilles miroitantes des tilleuls dont les cimes sont effleurées par le soleil levant, une tourterelle entonne sa litanie monotone. Une étrange agitation éveille brutalement les riverains de la rue : les cris stridents et lancinants des tronçonneuses suivis d’un choc sourd. Ils comprennent. Le temps de se lever, le massacre est presque terminé. La lumière du matin les éblouit étrangement et le vide soudain de la rue les surprend. Plus de vague verte sous leur fenêtre, les géants sont tombés, faisant apparaitre leur masse étalée dans la rue, les moignons de leurs troncs pointent encore hors des trottoirs. L’un après l’autre, les dix-huit tilleuls sont tombés.

Deux jours après, il ne reste rien de leur présence, plus une branche, plus même un trou, comblé de gravats, il ne reste qu’une rue grise, sèche et silencieuse. 

Nouvelle perspective de la rue Louis Ortiz à Saint-Dizier © Camenisch Nouvelle perspective de la rue Louis Ortiz à Saint-Dizier © Camenisch

La Ville de Saint-Dizier a abattu ces arbres en infraction totale avec l’article L 350-3 du code de l’environnement qui stipule notamment que ces arbres « sont protégés, appelant ainsi une conservation, à savoir leur maintien et leur renouvellement ».

Un collectif mené par Christophe Lesuisse s’était levé contre l’abattage de ce patrimoine arboré de Saint-Dizier, avec le soutien du GNSA (Groupe National de Surveillance des Arbres). Mais la nouvelle municipalité, qui pourtant, comme tant d’autres, a coché la case « écologie » sur son programme électoral, a préféré abattre les dix-huit tilleuls, hors de tout processus démocratique, en toute illégalité, mettant tout le monde devant le fait accompli. Un arbre tombé ne se relève plus. Fin du combat par KO.

Mais pourquoi cet abattage ? Dans la vidéo publiée par le GNSA-Saint-Dizier, Christophe Lesuisse explique qu’un projet paysager, accepté par la municipalité précédente visait à remplacer les majestueux arbres plus que cinquantenaires, par de jeunes plants pour une prétendue « cohérence paysagère ». Pour abattre ces arbres protégés, il fallait cependant un motif : un champignon fit l’affaire, ces arbres seraient malades et creux et menaceraient les riverains. Une contre-expertise menée par Louis Vallin montrait que les arbres étaient sains.

Une autre expertise avait eu lieu, mais avant que ses résultats ne soient connus le forfait fut commis, révélant, trop tard, la parfaite santé des tilleuls. Les souches sont bientôt détruites, les troncs emportés, les branches débarrassées : effacement des preuves. 

Saint-Dizier : les arbres de la rue Louis Ortiz abattus ce matin © Puissance Télévision

La question subsiste : pourquoi cet abattage ? Un arbre sain d’une grande taille a pourtant plus d’effets positifs sur l’environnement et le confort de vie de la ville qu’un petit arbre, fragile et souvent en souffrance dans nos villes surchauffées.

Les feuilles dérangeraient-elles ? Les grands arbres ont de nombreuses feuilles. C’est ce qui fait leur force, multiplie leur puissance de dépollution, apporte de l’oxygène et de la fraicheur en été. Les feuilles qui tombent en automne sont le modeste prix à payer pour les services rendus.

Cet abattage est-il un acte politique, destiné à asseoir le pouvoir d’un maire récemment installé ?

Ou est-il destiné à satisfaire la mégalomanie d’un architecte qui préfère de petits arbres bien dressés à ces éléments un peu sauvages en pleine ville ?

Ou encore à démontrer que l’écologie et le respect de l’environnement ne sont que des mots lancés à la face des électeurs pour mieux poursuivre des projets dénommés "paysagers" sans véritable réflexion dans le cadre du développement durable ?

Ou encore à prouver au peuple que la démocratie est une façade éphémère, qui ne brille que le temps des élections, et que la Municipalité décidera ce qu’elle voudra sans se rappeler qu’elle est d’abord au service de cette population qui l’a élue, et que la Ville ne leur appartient pas ?

Quel avenir pour une municipalité qui refuse le dialogue démocratique ?

Dix-huit tilleuls peuvent en cacher dix-huit autres

Saint-Dizier n’est pas la seule ville à avoir des tilleuls en péril. La ville de Colmar connait une polémique analogue autour d’un alignement de dix-huit tilleuls de la rue Charles Grad. Les arbres auraient dû être abattus le 23 juillet 2020. Diverses causes sont évoquées : racines endommagées par les travaux de voirie, absence de racines d’ancrage, dépérissement programmé… Pourtant, l’expertise qui a conduit à cette décision extrême propose d’autres solutions pour la moitié de ces arbres.

Les 18 tilleuls de la rue Charles Grad à Colmar © Camenisch Les 18 tilleuls de la rue Charles Grad à Colmar © Camenisch

Grâce à la mobilisation des riverains, les arbres ne sont pas encore tombés, mais leur sort est suspendu à la volonté de la Ville. L’Association « Les 18 tilleuls » a envoyé une lettre ouverte à l’Adjoint au Maire en charge de la voirie, de l'espace public, du développement durable, des espaces verts et des milieux naturels pour construire ensemble une solution alternative pour les arbres sains qui ne représentent aucun danger.

L’Adjoint au Maire a accepté de rencontrer le président de l’Association, M. Waldemar Idczak, à une date encore indéterminée...  

CONCLUSION : La rencontre n'a jamais eu lieu. 

Les 10 et 11 septembre, les 18 tilleuls de la rue Charles Grad ont été abattus. Lors de l'extraction des souches, on a pu constater que les arbres avaient de nombreuses et solides racines d'ancrage. 

Certaines mairies, qui pourtant disent vouloir lutter contre le réchauffement climatique, transforment des ilots de fraicheurs en des puits de chaleur bitumés. 

La rue Charles Grad après l'abattage des 18 tilleuls © Camenisch La rue Charles Grad après l'abattage des 18 tilleuls © Camenisch

 

 

 

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