A l'intérieur de la manifestation du premier mai

Réaction à chaud, non journalistique

Cortège de tête en avance © AcrossTheStar Cortège de tête en avance © AcrossTheStar
     Comme prévu, cette nouvelle édition de la traditionnelle manifestation du premier mai s’est extrêmement mal passée. Je dois avouer avoir eu assez peur à un moment.  Vers 14 h je me retrouve à Bastille avec un ami et constate avec effarement le vide des cortèges syndicaux traditionnels. Les cortèges massifs syndicaux, comme au temps de la réforme des retraites, ont bel et bien disparus et la légitimité syndicale se réduit comme peau de chagrin.

     Je me dirige donc de Bastille jusqu’à quai de la Rapée, l’ambiance est bonne et je constate avec optimisme la prépondérance des jeunes dans le nombre des manifestants. Un bon nombre d’entre eux sont déjà habillés en noirs. Le cortège de tête de ce jour est censé être un des plus grands depuis des années. La manifestation a du mal à démarrer. Devant partir à 14 h 30, elle ne partira que vers 15 h 30/16h00.

Mannequin CGT © AcrossTheStar Mannequin CGT © AcrossTheStar

    

 

    Vers 15 h 30, je redescends le pont d’Austerlitz après avoir fait des photos sur le boulevard menant à la place d’Italie, épilogue de la manifestation. Là, je tombe sur la banderole renforcée du cortège de tête. Elle est très impressionnante, occupants toute la largeur du pont. Des dizaines de personnes casquées sont présentes.

Banderole du cortège de tête © AcrossTheStar Banderole du cortège de tête © AcrossTheStar

 

     Une détonation, très puissante fait trembler le pont, l’explosion se fait directement à mes pieds, je ne sais pas si on m’a visé directement en raison de mon appareil photo où si c'est le départ du cortège. Ce qui est certain c’est que je ne veux pas rester en tête, les affrontements s’annonçant d’une intensité peu commune. Je passe donc derrière la masse de Black Bloc et rentre dans l’arrière cortège de tête. Le nombre est impressionnant, des milliers de jeunes sont là, tous prêts si ce n’est à en découdre du moins à résister à la police, à tenir. On ne sait pas vraiment pourquoi il faut rester à l’avant. On sait seulement que c’est notre place. 

     A 16 h 00 le cortège de tête se retrouve de l’autre côté de la Seine près de la gare d’Austerlitz et devant le jardin des plantes. De très grosses détonations ont lieu, et des bruits sourds indiquent que l’on dépave la place devant la gare. De fait, des centaines de pavés seront arrachés à la route. Je sens le stress monter. J’ai un mélange d’admiration et de rage pour ceux qui sont dans le black bloc. J’admire leur courage, mais à quoi bon ? Surtout, je sais ce qu’il va se passer comme à chaque manifestation, destruction des banques et des symboles du capitalisme, charge, contre charge, gaz suffocant, chaleur, frayeur, sérum phy, maloox, palets incandescents... dispersion. Personnellement j’aimerais bien voir l’avènement d’un nouveau monde, et pas la destruction d’un restaurant Macdonald. Pourtant comme tous les autres qui ne font rien d’autres que d’être là, je sais que je dois être à l’avant. Pourquoi ? Parce que. Ceux qui nous accusent de faire du riot porn n’ont qu’à venir à l’avant, ils me diront si c’est aussi bandant qu’une vidéo porno.

    16 h 30 : j’avais donné une durée de vie d’une demi-heure au Macdonald. Au bout d’un quart d’heure il ne reste plus rien. Il faut vraiment que je refasse mes lunettes, de l’autre côté du boulevard j’ai l’impression que le cortège de tête détruit les appartements du dessus. Il s’agit en fait de la salle du restaurant à l’étage. Une femme au dernier étage semble jeter des choses sur les manifestants anarchistes. Le regard du photographe donne un cadre parfait pour un BFM friand de manipulation médiatique, le cadre faisant tout, il suffit de filmer de loin et l’illusion d’une bande de vandales attaquant des appartements sera parfaite. Je suis pour la destruction de ce Macdonald, pas pour son pillage, ni pour son incendie. Sont-ils inconscients ou tellement aveuglés par leur haine du capitalisme qu’ils veulent voir l’immeuble entier brûler ? Je ne cautionne pas cela, et je ne comprends pas en quoi cela nous sert. Et si une personne asthmatique venait à mourir de l’incendie dans les étages ? Ces gens, qui ont incendié le Macdonald sont des fous. Tous ne sont pas comme ça, même dans le black bloc.

Fumée des incendies © AcrossTheStar Fumée des incendies © AcrossTheStar

     Rapidement, l’angoisse me prend, la manifestation n’a pas fait 100 m qu’un incendie est déjà déclaré. Le gaz ne vient pas, que se passe-t-il ? Je change de côté pour constater les dégâts du macdo, il ne reste rien. Tout est détruit. Je me retourne et tente de prendre mon courage à deux mains et d’avancer. L’angoisse me tenaille. Je pressens que jamais la police ne nous laissera aller jusqu’à la place d’Italie. Les dégâts seront trop importants. Une charge massive se prépare et derrière nous… le pont d’Austerlitz avec encore des flics qui nous attendent. Ce qui m’angoisse, c’est une nasse où je sois piégé avec le bloc sur ce foutu pont. Flics et ponts ça ne me dit rien qui vaille. Les gaz tombent, nous y sommes. Une pelleteuse brûle, un incendie fait rage sur la droite du boulevard, des rumeurs circulent, un Franprix serait en train de crâmer. Avec toujours des immeubles d’habitations au-dessus. Bordel mais détruisez ces canons à eau ! Je le sens très mal, et je recule vers le jardin des plantes, je ne suis pas le seul. Bientôt nous nous retrouvons à plusieurs centaines dans la même direction avec les grilles du parc en face. Je crains le mouvement de foule et cela me panique. Je repense bien évidemment à mon père qui a fait une crise de panique majeure dans une manifestation quand il était jeune. Cela n’arrange rien. Les gens hurle « Ne poussez pas ! » et cela renforce la panique. Les détonations se rapprochent, les gaz nous enveloppent et les grilles du jardin des plantes sont loin. Les craquements des gazeuses tirer par les lanceurs Cougars  se font maintenant au-dessus de notre tête, les flics se rapprochent dangereusement. Un palet de lacrymo m'atteint suffisamment fort pour créer un bleu au travers de mon cuir et de mon pull, l'adrénaline ne m'a rien fait sentir.

     J’arrive près des grilles, elles sont hautes et hérissées de pics, certains passent par-dessus, les gens me poussent pour passer. Finalement, comme un deus ex machina, les grilles s’ouvrent et la foule rentre dans le jardin des plantes en courant. Je ne sais pas qui a ouvert ces grilles, mais il a bien fait. Je me précipite dans le parc pour reprendre mon souffle, le gaz passe en effet au travers de mon masque à gaz. Je retourne la tête, les deux canons à eau chargent, les deux jets en avant. Je l’ai échappé de peu. Je crains pour mon matériel photo, qui aime peu l’eau. Dans le jardin des plantes, des dizaines de personnes fuient, et de nombreux jeunes gens ont des crises de panique importantes. Une jeune fille en a des convulsions de peur. Cela fait longtemps que j’ai perdu mon ami, nous nous retrouvons devant l’entrée du jardin. Les flics investissent le parc, le gaz est partout. La lacrymo est tellement omniprésente qu’elle en devient la nouvelle clarté, le nouvel étalon de la transparence, donc on a l’impression que le gaz n’est plus là, pourtant il agresse, les yeux, la gorge, le nez, la peau, respirer étouffe, manifester fait mal.

     Je fuis sur les quais, ma montée d'angoisse m'empêche de retourner en avant. J'observe le recul du cortège de tête sur le pont d’Austerlitz. Deux bateaux des flics et des pompiers sont en dessous, attendant une chute, une noyade, il faut éviter la bavure, pas de mort le premier mai 2018. Les détonations dans le lointain évoquent parfois des armes à feu. Il est 16 h 44 et je n’ai aucune nouvelle de ma copine dans le cortège de tête.

     Nous partons ensuite vers Bastille. Le reste de la manif se fera pour nous dans le calme. J’ai honte d’avoir eu la trouille. Mais je crois que ma connaissance de l’histoire me rend peu friand des martyrs. Je pense à l'angoisse des morts de Charonne, aux Algériens jetés dans la Seine, c'est une omniprésence paralysante, la peur est une arme et l'Etat en est le garant.

     A quoi a servi cette manifestation ? Nous n’avons fait que 300 m dans une direction, et nous avons reculé sur le reste. 300 m de dévastation pourquoi ? En quoi la condition des travailleurs est-elle meilleure désormais. En quoi la justice a-t-elle progressé ? Je ne comprends pas ces modes d’actions. La destruction des symboles du capitalisme peut-être intéressante si elle répond à l’idée générale du capitalisme sauvage. Macdo, Apple, les banques, les compagnies d’assurances. Mais les autos écoles ? Les bars ? Certains à droite n’hésiteraient d’ailleurs pas à faire le rapprochement entre l’attaque d’un bar par l’extrême gauche et le 13 novembre. Ce serait abject. Mais pour quelqu’un de peu informé, ce que dit BFM est la vérité vraie. Alors, nous parlons à qui ? Parlons-nous seulement à quelqu’un à part à nous même ? La violence doit être utilisée avec parcimonie. Elle doit être utilisée pour vaincre, et non pour occuper le terrain médiatique. Elle doit servir à se défendre, face à une police qui, non, n'est pas garante des libertés individuelles. Pas pour faire une démonstration de force.  Les mêmes modes d'actions peuvent servir de bien des manières. Et surtout nous devons nous préparer pour la prise du pouvoir réel. Nous n’avons pas d’autres choix que de vaincre, l’exigence de justice, de liberté pour tous, et surtout, surtout l'absolue nécessité de sauver la planète du consumérisme capitaliste exige la victoire des idées de gauche à tout prix et par la violence si nécessaire, mais une violence révolutionnaire donc massive et non groupusculaire. Ce que j’ai vu hier n’était pas une victoire, c’était ce que l’État attendait. Ils ont eu leurs images, ils ont eu le paroxysme de mai 68 le 1 mai, et mai 2018 n’aura pas lieu… par la faute de ceux qui ne voit une victoire que dans un Macdonald brûlé alors que nous devrions travailler toutes et tous pour un monde sans Macdonald.

 

 

La guerre vient...

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