Réflexion: autour de la nécessité d'un «budget émission de GES» individuel

Reflexion personnelle autour de l'instauration d'un « budget émission de gaz à effet de serre », indexé chaque année sur les préconisations de la communauté scientique en terme d'émission globale et sur la population mondiale, nous obligeant à enclencher une décroissance nécessaire.

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! » Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »

Légende amérindienne.

L’analogie entre cette légende et la crise environnementale à laquelle nous faisons face aujourd’hui est assez limpide : notre planète brûle mais, mis à part quelques colibris très largement isolés, la civilisation humaine, tel le tatou, fait, dans son immense majorité, preuve d’apathie – ou de fatalisme – et stigmatise les colibris.

Il existe cependant une différence fondamentale entre la légende du colibri et notre situation : contrairement aux protagonistes de la légende, le consensus scientifique mondial, quasi-unanime autour de l’urgence climatique planétaire, nous alerte à la fois des causes de cette crise mais également des actions possibles afin de stopper la propagation de l’incendie avant que la forêt ne soit entièrement réduite en cendres. Les centaines d’alertes rapportées dans la littérature scientifique corroborant avec une extrême fiabilité l’accélération sans précédent de la dégradation de l’état de santé des écosystèmes terrestres ainsi que les innombrables indicateurs écologiques mesurables – que nous connaissons tous : déforestation, augmentation de la fréquence des évènements météorologiques violents, montée du niveau des mers ou encore recul des glaciers – sont autant de preuves irréfutables de l’impact de la civilisation humaine sur l’amplification du « dérèglement écologique » global.

Toutes ces preuves et ces cris d’alarme existent. Nous – aussi bien individus, entreprises ou pouvoirs publics – les connaissons tous. Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas. Pourtant, alors que nous parlons de la survie de notre espèce, nous avons trop longtemps choisi de ne rien faire.

Sauf que nous n’avons plus le temps. Il n’est maintenant plus question de taxe carbone ou de prime à la conversion. Il faut agir réellement et immédiatement en proposant des solutions fortes à la hauteur de l’urgence écologique.

Les résultats des rapports scientifiques sont formels : dans quelques dizaines d’années, notre mode de vie actuel aura des conséquences irréversibles à l’échelle de la planète. Force est de constater que, malgré ces alertes de plus en plus fréquentes et pessimistes appuyées par des rapports scientifiques toujours plus fiables, rien ne change : tous les indicateurs continuent de virer au rouge de plus en plus rapidement. Nous devons changer fondamentalement et immédiatement notre manière de vivre. Il est temps d’être alarmiste et de paniquer.

Bien que de nombreuses initiatives aient démontré la possibilité de vivre selon un mode de vie durable et respectueux de l’environnement, il faut se rendre à l’évidence : le mouvement enclenché par ces différentes actions ne se propage pas suffisamment vite pour avoir un impact significatif dans les prochaines années et, surtout, il reste trop souvent bloqué dans des sphères sociales restreintes, bien souvent déjà convaincues, loin de l’opinion publique, des médias et des pouvoirs publics. La prise de conscience écologique collective nécessaire est un processus trop long et trop progressif au regard de l’urgence climatique qui nous fait face : la forêt, faut-il le rappeler, est déjà en train de brûler. Ces initiatives, bien que fondamentales à long terme, ne peuvent pas être considérées comme la solution à la crise écologique : elles doivent être précédées d’un changement radical, immédiat et systémique de notre société.

A l’échelle individuelle, la liberté de consommation dont nous jouissons tous nous permet de prendre l’avion pour passer quelques jours à l’étranger, de consommer de la viande tous les jours ou de changer de téléphone, de télévision et de garde-robe tous les ans. Cela se traduit par la destruction d’écosystèmes entiers et l’extermination d’innombrables espèces végétales et animales. Loin de nous orienter vers des choix durables et écologiques, cette liberté, couplée à l’accélération exponentielle du développement des technologies, nous a en réalité placés sur la voie dangereuse et destructrice sur laquelle nous nous trouvons aujourd’hui car la seule restriction à tous nos désirs en est le coût financier. L’impact écologique ou l’éthique n’entrent à aucun moment dans le calcul de ce coût. Il est donc primordial que l’argent ne soit plus la seule mesurer du coût de nos actions de la même manière que la croissance économique – dans un monde limité en ressources – ne doit plus être le critère d’évaluation de l’état de santé de notre société. L’impact environnemental doit dorénavant être placé, de manière systémique, au cœur de notre manière de consommer.

Les préconisations de la communauté scientifique pour éviter les pires scénarios s’expriment en termes d’une quantité maximale de gaz à effet de serre (GES) que la planète peut emmagasiner chaque année. Il est alors nécessaire que ce quota global devienne une limite absolue à ne jamais dépasser. Réparti équitablement entre tous, ce quota doit nous forcer à restreindre notre mode de consommation en allouant à chaque être humain une quantité maximale annuelle d’émission de GES afin de rester dans les clous des scénarios acceptables prédits par la communauté scientifique. Pour être pertinent, ce quota doit englober la totalité de nos sources de GES – nourriture, transport, logement, loisirs ou encore biens matériels. Il devient alors nécessaire de considérer que tous les biens de consommation aient dorénavant à la fois un coût financier (le prix usuel) mais également un « coût GES » duquel nous nous acquitterions en le retranchant à notre quota individuel annuel.  Il serait alors vu comme un budget, un porte-monnaie rempli chaque année, nous obligeant à respecter les objectifs individuels d’émission de gaz à effet de serre à l’échelle du globe.

Appliqué de façon systémique, ce nouveau budget modifierait alors complètement nos habitudes de consommation de façon à « forcer » notre société dans sa globalité à évoluer dans une direction écologiquement durable. Bien que très largement sous-exploité, l’impact de nos choix de consommation sur la société dans laquelle nous vivons est en réalité considérable : en limitant drastiquement notre consommation de produits producteurs de GES, les solutions « vertes » s’imposeraient naturellement pour remplacer les industries polluantes qui décroîtront et finiront par disparaître. Notre société s’adapterait aux nouvelles habitudes de consommation, orientées par ce budget GES, et la prédominance de l’argent et des marchés économiques – notamment à travers des lobbys surpuissants – diminueront dès lors que la monnaie usuelle ne sera plus la seule restriction à notre liberté actuelle de consommer toujours plus. Les concepts d’écologie et de respect des écosystèmes seront ainsi, par essence, placés au premier plan de notre société.

La crise écologique à laquelle nous faisons face aujourd’hui est éminemment complexe du fait de sa nature inédite pour l’espèce humaine. Face à ce problème, l’Humanité doit apporter une réponse globale adoptée par l’ensemble des pays et peuples du globe tout en remettant en cause certaines de ses libertés. Cette solution est infiniment complexe à imaginer et à concevoir dans sa globalité. Cependant, l’urgence climatique actuelle nous pose un ultimatum ; nous ne pouvons pas attendre que toutes les réponses à la crise écologique soient apportées. Le changement fondamental de la société dans laquelle nous vivons doit être initié de toute urgence, avant même de connaître à l’avance toutes les réponses aux questions complexes qu’il apportera inévitablement.

Nous n’avons plus le temps de gamberger : il est crucial – et même vital – de commencer à agir aussi vite que possible en appliquant les mesures dont nous avons des preuves irréfutables de l’efficacité comme la réduction de l’émission de GES mondiale. Afin d’un avoir un impact significatif sur les différents indicateurs écologiques dès les prochaines années, l’application systémique d’un budget individuel d’émission de GES peut être ce premier pas en étant adoptée le plus largement et le plus rapidement possible.

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